Logo Maison de la poesie

LA MAISON DE POÉSIE


Fondation Émile Blémont

Reconnue d´utilité publique


16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris


 Pour nous joindre :

- Par courrier postal : La Maison de Poésie. Société des Poètes Français.

     16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris.

- Par courriel : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

 

Actualités

 

 

 

La Maison de Poésie

 

fait partie de ceux qui défendent

 

notre culture et ses valeurs

 

contre l’assaut des barbares.

 

 

 

 

      « Quoi que fassent ceux qui règnent chez eux par la violence et hors de chez eux par la menace, quoi que fassent ceux qui se croient les maîtres des peuples et qui ne sont que les tyrans des consciences, l’homme qui lutte pour la justice et la vérité trouvera toujours le moyen d’accomplir son devoir tout entier.
      La toute puissance du mal n’a jamais abouti qu’à des efforts inutiles. La pensée échappe toujours à qui tente de l’étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d’une forme dans l’autre. Le flambeau rayonne ; si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière ».

 

VICTOR HUGO

 

                     

 

 

LA MAISON DE POÉSIE-FONDATION ÉMILE BLÉMONT

 

 

     La Maison de poésie est une Fondation créée par les dispositions testamentaires d’Émile Blémont. Elle a été reconnue d’utilité publique par un décret du Président de la République le 19 août 1928. Elle est la seule Fondation agissant en faveur des poètes et de la poésie par ses diverses activités (publications, revue, conférences, récitals, bibliothèque, présence en diverses institutions, etc.).

     Émile Blémont, son fondateur, est le personnage central du tableau de Fantin-Latour, Coin de table (1872) et, avec ses amis, le fondateur de la revue La Renaissance Littéraire et Artistique. C’est Émile Blémont qui fit asseoir au coin de la table deux jeunes poètes alors inconnus, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud.

      Poète et animateur de revues, Émile Blémont était aussi un mécène. Il acheta le célèbre tableau et en fit don à l’État. Le Coin de table est aujourd’hui au Musée d’Orsay.

 

alt 

 

     La Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont est administrée par sept poètes qui sont aujourd’hui Jacques Charpentreau, Sylvestre Clancier, Jean-Luc Despax, Jean Hautepierre, Jean-Luc Moreau, Jean-Pierre Rousseau, Robert Vigneau.

 

 

                   

 

 

 POÉSIE VIVANTE

 

 

     Depuis plus d’un centenaire, la poésie est menacée et on prédit sa disparition prochaine. Or, ce qui est intéressant, c’est le maintien du nombre de poètes (preuve que la poésie va bien) et l’amenuisement de ses lecteurs (preuve que la poésie va mal). On s’intéresse périodiquement aux lecteurs qui disparaissent – et pas assez, à notre avis, aux créateurs qui continuent à écrire, les uns dans la versification classique, les autres dans un vers libre sans préoccupation outrageuse. C’est justement à quelques-uns d’entre eux que nous avons demandé : La poésie ? À quoi ça rime ? Les résultats sont intéressants dans leur variété.
      De toute façon, rimes ou sans rimes, mètre ou sans mètre – la poésie continue,  comme le montre le récent numéro de la revue Le Coin de table.

     Le grand nombre de poèmes contemporains le prouve, comme les études consacrées à des poètes de jadis (Mallarmé, Régnier, Gide, Jammes, Aicard, Fabié, Mac Orlan, Apollinaire, Soupault, etc.), et des reproductions particulièrement abondantes. Oui, la poésie reste bien vivante et Le Coin de table le prouve avec son soixante-cinquième numéro.

 

alt

 

 

 

 

LA POÉSIE DES POÈTES

 

 

 « La Poésie a manqué de dignité et en est punie par le dédain qui la fait considérer comme une chose médiocre et qui ne peut être prise au sérieux. »

 Alfred de Vigny. Carnet de 1840-1842.

 

 

     Il fut un temps où la poésie paraissait évidente, puisqu’elle était alors simplement « l’art d’écrire en vers », comme la définissait Louis Quicherat en 1850 dans son Traité de versification française. Bien entendu, cette célèbre définition ne résolvait rien, ne révélait aucun secret et laissait sans explication les deux mots importants, art et vers. Les poètes eux-mêmes s’opposaient pour savoir ce qu’était vraiment cet art qu’ils pratiquaient : les Trissotins et les Vadius se querellaient par jalousie, puis les anciens et les modernes à l’Académie, puis les Bouffons au théâtre, puis les Romantiques et les Classiques, les tenants de la rime pour l’œil et ceux de la rime pour l’oreille, les surréalistes avec tout le monde, etc. Par-delà ces querelles traditionnelles, celles des poètes qui sont des « gens irascibles » comme l’avait déjà reconnu Horace, l’apparition des vers-libristes à la fin des années 1880 suscita une vraie différence entre les uns et les autres et reposa, pour la première fois, sur des réalités esthétiques et non plus simplement sur des impressions ou des jugements sans raisons objectives. Quand on va voir d’un peu près cette célèbre querelle, comme nous l’avons souvent fait ici-même, on est surpris par la rigueur des positions des uns et des autres et par la vigueur des invectives.
      Un siècle et quart plus tard, l’opposition entre la versification traditionnelle et le vers libre semble moins violente, moins outrancière, elle existe toujours. La différence entre ces deux époques, celle de la naissance du vers libre et la nôtre où coexistent ces deux types de poésie, c’est tout de même l’occultation paradoxale de la poésie, de plus en plus pratiquée par de plus en plus de gens, et de moins en moins lue, ayant de moins en moins de lecteurs et de moins en moins de place partout – si ce n’est, encore, dans les écoles. On constate qu’à la fin du XIXe siècle, la poésie occupait une place qu’elle n’a plus aujourd’hui.
      Certes, la poésie a toujours vogué de crise en crise, chaque époque se plaignant de la désaffection dont elle aurait soudain souffert, et Alfred de Vigny notant dans un de ses Carnets un sujet de poème restant « à faire », qu’il ne fit pas, d’ailleurs. Mais tout de même, les ventes des recueils de Victor Hugo, la floraison des revues de poésie à l’approche des années 1900, les Prix Nobel décernés à des poètes, et d’abord à Sully Prudhomme, poète français, premier Prix de l’histoire des Nobelisés, les célèbres scandales des surréalistes, puis, dans la deuxième partie du XXe siècle, les succès des poèmes de la Résistance, la popularité de la collection des Poètes d’aujourd’hui de Pierre Seghers, tout montre, par comparaison, quelle pauvreté, quelle misère, notre époque réserve à la poésie !
      On en a souvent analysé les causes, et nous ne le referons pas encore une fois, les torts étant partagés entre les écrivains, les éditeurs, la presse, les critiques, les universitaires, les profiteurs, les inventions techniques etc., le tout soumis à l’égoïsme « obligé » de l’époque, à l’écrasement systématique de la tradition culturelle, à la mainmise du profit sur tout et partout.

 

 

ÉCRIRE SANS ÊTRE LU

 

     Or, nous l’avons déjà remarqué, les poètes sont toujours aussi nombreux, peut-être parce que le désir de « créer », de « s’exprimer » personnellement devient de plus en plus prégnant dans une société tellement bavarde pour ne rien dire, certainement aussi parce que la poésie semble un art relativement accessible puisque son matériau, le langage, est déjà en la possession de tout le monde, et, osons le dire, certainement aussi parce que la poésie écrite en vers-libre paraît plus « facile » pour s’essayer à la poésie, ce qui n’est pas tout à fait exact.
Comme on le sait, Le Coin de table refuse de s’enrôler chez les uns ou chez les autres, et la revue publie aussi bien des vers libres que des vers plus classiques, ayant le seul souci de faire connaître de « bons poètes », expression très ambiguë qui ne correspond qu’à des choix effectués au nom de goûts personnels et sans aucune justification, surtout pas technique. Il nous a toujours semblé qu’un poème se devait d’être une œuvre structurée, et agissant d’elle-même par ses propres vertus – sans avoir besoin d’explications ni de gloses. La poésie est toujours un art.
      Tout cela reste théorique. Or, la poésie est d’abord une pratique, celle de l’auteur, celle du lecteur. Et la crise poétique que nous vivons est évidente. Est-elle passagère ? Est-elle si grave que la poésie serait arrivée à sa fin ? Assistons-nous à sa mort ? La poésie n’a-t-elle plus d’avenir ?
      Nous avons donc demandé leur avis à des poètes et à des amateurs de poésie et nous avons reproduit leurs réponses très diverses sur cette survie ou cette disparition de la poésie. Comment ressentent-ils cette éclipse de la poésie qu’ils pratiquent en l’écrivant ou en la lisant ? Parmi ceux qui ont bien voulu nous répondre, on trouvera des poètes célèbres (mais dans quels cercles ?), d’autres moins connus (on peut espérer qu’ils parviendront à percer l’indifférence généralisée de notre époque).
      Comme on le constatera, une synthèse de leurs réponses semble impossible, par exemple entre ceux qui s’en tiennent à la versification classique et ceux qui n’aiment que le vers libre, tout en sachant, certainement comme nous, que les deux pratiques ont suscité aussi bien des réussites que des échecs. En outre, sans être aussi ancien que la versification traditionnelle, le vers libre est lui aussi une vieille lune clopinant allégrement vers son siècle et demi. L’attribut « moderne » n’a plus de sens. D’ailleurs, certains poètes refusent cette opposition (pourtant bien réelle), en s’en tenant à l’œuvre de qualité (hélas ! de plus en plus rare).
      Les facteurs de cette qualité sont connus : l’image et l’imagination, le sens du rythme, la beauté de la mélodie, etc. Ils rejoignent une réalité plus subtile et difficile à cerner, celle du souffle, de la respiration, qui renvoie (peut-être) à la diction, à la lecture à haute-voix, au langage énoncé par-delà l’écriture. Et sans doute n’y a-t-il plus assez de rencontres avec un(e) diseur, ou avec le poète lui-même disant ses vers. Il nous semble que plusieurs poètes souhaitent ce passage (ce retour) à une oralité qui est aussi une définition de la poésie – jusqu’à la mémorisation, excellente défense des partisans de la forme resserrée du vers traditionnel.
      Évidemment, tout se tient, et cette relative disparition de la poésie orale vient aussi de l’amenuisement de la vie poétique (et réciproquement dans ce cercle vicieux). Alfred de Vigny se plaignait déjà de cet abandon, et il estimait que la poésie manquait alors de dignité, notion assez vague pour que nous nous en méfiions tout de même un peu. Mais on voit bien qu’elle justifie en partie les succès de certaines époques. La poésie reste certainement « l’art de combiner les mots » pour en tirer un maximum d’effets, mais au service de quel plaisir – ou de quelle cause ? Certains souhaitent que le poésie retrouve le langage du combat qu’elle a utilisé à certains moments (on pense, évidemment, aux Châtiments), notre société actuelle nous offrant un large champ de protestation, dans des styles divers (nous avons attiré l’attention ici-même sur la poésie « engagée » à sa façon de Michel Houellebecq).
      On fait remarquer que le monde littéraire a abandonné la poésie pour le roman (avec ses succès et ses lourds échecs), pour diverses raisons dont les financières ne sont pas les moindres : les ventes dans les deux genres ne peuvent pas se comparer. Il est vrai que les recensions de poésie n’existent pratiquement plus dans la grande presse, d’une part ; que les émissions médiatiques (radio ou télévisions) sont plus consacrées, d’autre part, à la petite histoire de l’auteur qu’à l’œuvre proprement dite. Mais tout ceci constitue des recherches d’excuses qui n’en sont pas.
      La vérité, c’est tout simplement que nous n’avons pas actuellement la coïncidence nécessaire, celle d’une situation sociale assez marquée et d’un poète assez puissant pour la transmettre. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire, mais que le succès de la poésie ne peut se manifester qu’à certains moments de crise, de tension, de joie collective, de désespoirs communs.
      Reste le mystère de ce qu’on attend, de celui qui doit venir. On remarque que pour certains correspondants, la poésie touche toujours au sacré. On ne sait pas trop pourquoi, la poésie est toujours « la petite espérance » qu’il faut précieusement garder.
      Et c’est bien pourquoi nous continuons.

LE COIN DE TABLE

*

 

 

LA POÉSIE ? À QUOI ÇA RIME ?

 

« La poésie est morte, dit-on de toutes parts. Pour nous, nous n’en croyons rien ; nous croyons seulement qu’au milieu de préoccupations plus vives, le goût de la versification s’affaiblit et disparaît pour un temps. »

 É. Sommer, Petit Dictionnaire des rimes françaises.

Librairie Hachette, 1894.

(Exemplaire utilisé et annoté par Émile Blémont).

 

 

     Voilà plus d’un siècle, plus de 130 ans aujourd’hui, que des poètes décidèrent de libérer leurs vers des contraintes de la versification traditionnelle. Jules Laforgue, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, d’autres, utilisèrent avec bonheur « le vers libre » de façons diverses.
      Pendant tout le XXe siècle, les deux expressions poétiques co-existèrent, certains poètes d’obédiences différentes furent également bien accueillis par leurs lecteurs, Jacques Prévert et Louis Aragon, par exemple. Le premier poète de ces temps révolus, Guillaume Apollinaire,  avait d’ailleurs écrit aussi bien en vers libres qu’en vers réguliers.
      Le XXIe siècle a semblé à ses débuts ne plus connaître que le vers libre ; mais les apparentes facilités de cette expression sans contraintes ont suscité autant de médiocrités que la versification traditionnelle. On s’aperçoit maintenant qu’en plus d’un siècle d’existence, il s’est effondré dans des banalités informelles, comme les versifiages de jadis dans leur ressassements. Pire : il a contribué à la disparition de lecteurs de la poésie qui attendaient autre chose que des banalités enfilées ligne à ligne dont il reste si peu de choses dans la mémoire du lecteur.
      D’ailleurs, la poésie existe-t-elle encore ? A-t-elle une existence possible en dehors d’une structure qui lui donne une cadence, des échos, un chant, voire une incantation ? N’a-t-elle plus de rapports avec « le sacré » qui fut son origine ? Qu’est-ce qui reste de la poésie dans ces lignes superposées qui tentent de la dessiner sur la page ? La poésie serait-elle mortelle ? Nous en arrivons à poser la question : La poésie ? À quoi ça rime ?
      Cette question, nous nous la posons, nous vous la posons, vous qui êtes ou poètes ou amateurs de poésie. Elle déborde évidemment la simple interrogation de la forme. On n’a jamais bien su ce que dévoile (ou cache) ce mot : poésie. A-t-il encore un sens pour vous ?

(Les réponses reçues sont parfois très longues. Nous en donnons des phrases révélatrices)

Francisco Furini

 

        Je n'imagine donc pas plus une poésie sans rime qu'une musique sans solfège et m'appuie sans faiblir sur cet éloquent quatrain titré Boileau for ever » de Jean-Victor Pellerin, publié dans son Marchand des quatre-saisons aux éditions Points et Contrepoints en 1957 :

Dût-on me traiter de ballot
J'admire et tiens pour exemplaire
La façon dont un Baudelaire
Se soumet aux lois d'un Boileau.

Daniel Ancelet, À quoi rime la poésie.

*

 

        Oui, je crois encore et toujours à la poésie. C’est mon medium d’expression, ma langue native, une fibre intime de ma vie intérieure ; nullement un divertissement, c’est un mode d’être au monde.
     Écrire, c’est s’engager dans l’aventure du langage et l’indicible est la forme du poème. Ce n’est pas l’auteur qui importe, mais sa quête, son inlassable recherche d’adéquation entre l’œuvre et sa vision intérieure, et ce n’est pas la virtuosité syntaxique qui me requiert, c’est la justesse.

Gilles Baudry, Un mode d’être au monde.

*

         Je voudrais, à titre liminaire, souligner que la bonne vieille guerre de religion entre versification traditionnelle et vers libre ne présente guère d’intérêt … sinon celui d’excommunier qui n’est pas de sa chapelle.
          La poésie ? À quoi ça rime ?
          L’écriture poétique m’est advenue il y a une vingtaine d’années, en prolongement de ma passion pour la littérature : je suis un liseur fanatique depuis l’enfance.
          La poésie ? À quoi ça rime ?   
          C’est pour moi le goût de vivre malgré les horreurs qui nous assaillent, malgré, tout simplement, le joug des médiocrités au quotidien.

Jean-François Blavin, Une langue dans la langue.

*

     À temps et contretemps, sans rien démontrer, sans besoin d’apporter la moindre preuve, la poésie bénit le souffle de la vie, le chant du monde à son éveil dans les correspondances de l’homme et de la nature.

Jean-Pierre Boulic, Au sujet de la poésie.

*

À quoi sers-tu, ô Muse ? à quoi bon te connaître ?
Et pourquoi me suis-tu ? Disparais ! Je te fuis.
Tu m’embrouilles l’esprit en sondant mon mal-être
et quand tu viens, je perds le fil de qui je suis.

Chaunes, À la Muse.

*

          Du fait de son absence dans l’actualité éditoriale et sur la scène littéraire – tandis que les nouveaux recueils de poèmes publiés sortent confidentiellement et connaissent des tirages insignifiants –, on se demande parfois si la poésie toucherait moins les gens qu’autrefois, mais c’est là déplacer la question, et ne pas voir que ce ne sont pas les lecteurs qui se sont détournés de la poésie, mais bien plutôt  le monde littéraire, écrivains, critiques et éditeurs.  

Frédéric Farat, Le poète est-il encore un écrivain ?

*

          En jugeant simplistes ou réductrices les anciennes définitions que l’on en faisait, ils se sont embourbés dans des réflexions personnelles et des raffinements de détails sur lesquels, fatalement, tout le monde ne tombe pas d’accord. Ils font des définitions qui n’en sont pas. Les problèmes les plus insolubles sont souvent ceux que l’on fabrique soi-même.

Nicolas Gautherot, Définir la poésie.

 

*

          Sans reprocher à celui qui s’essaie à la poésie de s’en tenir à ses possibilités, nous avons besoin de grandes pointures. Elles seules, et leur exemple, pourraient sortir la poésie de l’impasse dans laquelle elle végète et s’étiole inexorablement.

Pierre Gourdé, L’impasse.

*

          Le vers libre est fondé. Il n’en reste pas moins que la rime, ou plus largement l’assonance, renforce très utilement la perception du vers par l’auditeur. Fort logiquement, plus le rythme est perceptible, moins la rime a besoin de l’être, et réciproquement.

Jean Hautepierre, Du rythme avant toute chose.

*

          Disons-le tout de go nous n'avons pas les réponses ; tout au moins pas de réponses certaines. On entrevoit bien quand on ouvre n'importe quel florilège marqué poésies ou poèmes que les objets littéraires qu'il présente, aussi divers et variés soient-ils, ont une certaine forme sur la page.

Christian Laballery, La vie ? À quoi ça rime ?

*

          Qu’est-ce que la poésie ? Je dirais que c’est l’art de combiner les mots de manière à susciter une émotion spécifique chez les lecteurs ou auditeurs. Un grand poète est une personne dont les productions suscitent une telle émotion chez un grand nombre de lecteurs ou auditeurs et continuent à en susciter pendant des siècles.

Gilbert Lazare, L’art de combiner les mots.

*

     Qu’est donc la poésie ?
     La poésie est l’expression du rêve et de l’imagination.
     La poésie est faite pour embellir la vie et non pas pour la pleurer. Pour être lue avec avidité, la poésie doit être gaie, chantante, distrayante.

Michel-Anglebert Legendre, L’expression du rêve et de l’imagination.

*

          Attardons nous d’abord sur le sens premier de la question, et donc sur la forme. La rime ne fait pas la poésie : nos prédécesseurs du siècle dernier et même avant l’ont démontré avec plus ou moins de génie. Mais aujourd’hui, fort est de constater que la rime n’a pas disparu, bien au contraire. Peut-être même connaît-elle un renouveau.

Thomas Le Goareguer, Transformer le langage.

*

          Certes, l’être humain est destiné, dans les temps à venir, à changer profondément dans sa morphologie. La Poésie, je pense, restera auprès de cet humain « robotisé » comme la présence d'une fleurette, – un coquelicot ? – dont s’émerveillera le spectateur, l’auditeur, le lecteur.

Jeanne Maillet, Pantelante, prodigue, prestigieuse poésie…

 

*

          Le poète se donne une tâche malaisée, voire paradoxale : exprimer l’indicible avec des mots. Robert Desnos écrit, évoquant l’amour : « Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit ». (« Le paysage », dans Contrée).

Henri Manois, Poésie ?

*

          Je ne sais par cœur aucun poème en prose. Ceux que ma mémoire a retenus, je n’ai pas cherché à les apprendre, je les ai seulement beaucoup fréquentés. Mais quelle que soit leur forme, ils en ont une, variable d’une œuvre à l’autre, d’une langue à l’autre. Une petite musique fidèle et tenace.

Jean-Luc Moreau, « Mon beau navire ô ma mémoire… »

*

          Je ne m'en cache pas, j'ai toujours été un fervent partisan de la poésie « libérée. » Cette libération du vers corseté m'a semblé nécessaire pour aller vers autre chose. Le côté ronflant, convenu, conforme, de l'apparence traditionnelle m'insupporte souvent, surtout lorsqu'on perçoit en filigrane le travail laborieux pour arriver au juste compte des syllabes et à la qualité des rimes. Mais, je le confesse, je reste sensible à ceux qui, ayant choisi cette forme, me la font oublier, pris que je suis dans ce qu'ils disent. Pirotte, Cliff, Réda et parmi les tout nouveaux Decourt.

Jacques Morin, La poésie existe encore.

*

          La poésie ? À quoi ça rime ? Je ne m'aventurerai pas à dresser un historique de la poésie depuis l'arrivée du vers libre. (…) Je ne peux vous livrer que mon témoignage.
           Toujours, la poésie, ça rime avec la vie. Et ce n’est pas demaon qu’elle aura déguerpi.

Victor Ozbolt, La poésie rime avec la vie.

*

          Les poètes seraient-ils craints ? Pourquoi pas ? Dans l’histoire de la poésie française, on voit que bien souvent ils se sont servis de leurs compositions pour attaquer certains excès de la politique, des habitudes ou même de la morale.

Robert Parron, Des auteurs de combat.

*

          Mon sentiment est que le phénomène poétique, lorsqu’il se manifeste électivement dans le langage (et surtout dans le langage écrit), ne dépend d’aucune forme particulière, imposée ou non, s’il s’y révèle avec une intensité et une évidence telles, qu’il n’a besoin d’aucun commentaire accessoire pour être perçu. Au contraire : toute espèce de glose ne fait que dévier le rayonnement qu’il exerce, et qui provient de ce que le poète surréaliste, pour une fois inspiré, nomme « l’infracassable noyau de nuit. »

Jacques Réda, La réalité du fait poétique.

*

          Si je mourais là-bas étudié durant un cours de Français de troisième l’année dernière,  est le poème qui m’a amené à ouvrir  pour la première fois un recueil de poésie écrit par Guillaume Apollinaire, un recueil de poésie en général je pense. 

Maelle Roussel, La poésie est à part.

*

          La poésie, donc : l’inverse de la jungle aride et inféconde du solipsisme, du désert autistique perpétuellement « contemporain », où la seule voix qui porte est celle de l’aphasique. La poésie, marmite où bouillonnent nos cinq sens travaillant à leur création fusionnelle, notre sixième sens, le langage, la parole, cette voix qui nous articule.

Oscar Ruiz-Huidobro, Eh, va donc, rime ailleurs8

*

          La poésie est l'un des termes qui échappe le plus à toute définition arbitraire – le champ de connotation est effectivement vaste, impliquant l'ésotérisme, la prédilection, tout ce qui relève de l'abstrait, du divin, de l'absolu, de l'origine, ce qui en soi porte vers l'infini –, raison pour laquelle, au fil des siècles, c'est l'un de ceux que l'on explicite le plus, l'empesant outre-mesure d'objets, d'attributs, de significations, de développements superfétatoires, de maints sujets, à l'instar d'un dictionnaire focalisé sur un seul vocable, qui grossirait et grossirait en volume avec le temps : c'est ce qui fait son intarissable propos, son inépuisable richesse spirituelle et intellectuelle, parce que sa portée et sa dimension s'orientent sur l'indicible.

Nicolas Saeys, Une clameur d’espoir et de vie.

*

          Le langage poétique se soucie de ses sonorités qu’il met en adé-quation avec le sens. Un bouquet de sensations et de pensées éveillées par la musique de mots choisis ! C’est du moins ainsi qu’on le souhaite et ce en quoi il a un avenir.  

Jean-Paul Savignac, Insuffler le rythme.

*

          Contrairement à ce qu’on a souvent l’air d’insinuer en prenant une attitude faussement indulgente, la poésie n’est pas une sorte de mise en forme de la rêverie, et comme telle coupée du monde et de ses réalités. C’est un langage imagé qui veut rendre compte de la réalité telle que la perçoit chaque auteur, en fonction de ses connaissances, de ses émotions et de ses opinions de toutes sortes.

Roland Strauss, Poésie, que d’erreurs on commet en ton nom !

*

          Je suis incapable de répondre à toute question qui demanderait ce que c’est que la poésie et à quoi elle rime. J’ai pourtant publié un livre intitulé La Poétique, dans la collection « Que sais-je ? », qui a connu trois éditions, été traduit en portugais, en serbe et en coréen, mais je n’en suis pas fier et j’ai l’impression d’avoir tout raté.

Henri Suhami, Réponse en forme de question.

*

          La poésie ne rime à rien ! Pas plus que la musique, la danse ou la peinture. Imaginez un monde, une société sans ces « muses », c’est impossible, toute humanité aurait disparu. Il s’agit, on le voit, de besoins vitaux.

Youri, À rien !

**

  

 

 Parmi les poèmes :

 

DOMINIQUE GELPE

 

  Saurais-tu...

 

 Saurais-tu ce pays
D'un discours murmuré
Où le désir sourit
Sur des lèvres rougies
Tels des aveux muets
Que l’on voudrait clamer

Nature en blanche robe
Qui ne dit pas son monde
Soudain qui se dérobe
Étourdissant les ombres
D’une clairière nue
Aux caresses d'élu


                                     Dominique Gelpe

 

***

 

LOUIS DELORME

 

L’apprentissage

 

Sur mes cahiers d’écolier,
Je n’ai pas cessé d’écrire ;
Je n’ai pas posé ma lyre,
Pas rendu mon tablier.

Le temps n’est plus mon allié !
Si la Camarde désire
Me placer sous son empire,
Il me faudra bien plier.

En attendant je griffonne,
Je rature, je brouillonne,
Les mots restent ma passion,

Mon passeport, mon viatique :
Chaque jour veut sa ration
De leur petite musique.


                                     Louis Delorme

***

 

HENRI CACHAU

Bonjour

 

 

On dit simple comme un bonjour
Plus difficile l’au-revoir
S’agissant de la percevoir
Dame Camarde aux alentours…

Momentanément repoussée
La lâcheté nous permettant
D’éloigner son avènement
Délibérément annoncé…

Survenant au petit matin
Alors qu’abandonnés nos pères
Nous en refusons son mystère
Pleutres face à notre destin…

Car c’est toujours à cet instant
Que submergés par l’émotion
Forcément nous les trahissons
Ceux partis prématurément…

En cauchemars changeant nos rêves
Ces défunts trop tôt disparus
Nous annonçant ce méconnu 
Dont nous sous-estimons la trêve…

On dit simple comme un bonjour
Plus difficile l’au-revoir
Au risque de les décevoir
Ces proches dont advient le tour…

 

                                    Henri Cachau

***

 

MARIE-ANNE BRUCH

Paris III

 

 

Il faudrait se hisser au niveau de l’élite
Pour ne plus se laisser écraser par le sort,
Pour nous autres, sans-grade, aucun notable effort
N’empêche que la juste ambition se délite.

Loin de Barbès et de sa foule hétéroclite,
Plus un quartier est riche et plus il semble mort,
Et d’Auteuil à Passy fuit, sans personne à bord,
Le métro aérien comme un aérolithe.

Vieux cliché vaniteux ou fantasme éhonté :
La « ville romantique » est en réalité
Celle du célibat et de la solitude.

On se doit, à Paris, d’avoir l’air occupé
Même quand, comme moi, on a pour habitude
D’étaler sa paresse au fond d’un canapé.

 

                                    Marie-Anne Bruch

*

 

DANIEL CUVILLIEZ

Les copains


Rêves dansant sur une table de bistrot,
Cigarette allumée au soleil d’un partage ;
Des strophes d’Aragon aux slogans de Castro,

Nous saisissions la clé d’une invincible cage.
Nous explosions nos cours en débats véhéments,
Assurés d’extirper la Pensée du servage.

Nos langueurs engendraient des émerveillements
Le temps d’un lourd sonnet qu’on disait symboliste.
Un sourire de fille et nous étions amants,

Un long baiser d’adieu et nous étions artistes.
De nos nuits accouchaient d’amères matinées,
Nous étions des Jésus jouant à l’antéchrist

Daniel Cuvilliez

 

*

 

PATRICK DEROUARD

Questions

 

 

Guidé par une étoile
J’ai regagné le port
Où l’amour m’attendait
Remis la barque à flot
Ramendé les filets
Et déferlé les voiles

Aux questions que je pose
Souvent tu ne réponds
Et dans l’instant je n’ose
Insister sur le fond

Tu préfères des roses
Le parfum aux épines
Le soyeux des pétales
Qu’un soleil blanc dessine
Dans le vase à l’eau pâle

Aux questions que je pose
Souvent tu ne réponds
Que par un rire au nom
Du mystère des choses.


                                     Patrick Derouard

 

*

MARIO DI VALENTIN

Le miroir brisé

 

Je suis pressé
par
un certain regard
La fin
du désespoir
c’est l’espoir
qui renaît
L’ombre de la fin
c’est la lumière
qui périt dans l’air
d’un obscur matin

 

                                    Mario Di Valentin

 

*

HÉLÈNE NEVEUR

Quel est ce

« Chemin de la Poésie » ?

                       Il s’appelle ainsi
Je ne sais pas où il conduit.
On y avance difficilement, on court
parfois pour rejoindre une lumière
éteinte à notre approche.
                       On va vers quelqu’un, ou
serait-ce une ombre…
                       Son visage n’est pas celui attendu.
Il semble ne pas nous connaître.
Il vaut mieux marcher lentement,
sans s’arrêter.
                       Nous trouverons bien la Poésie,
puisqu’il était écrit parmi le
feuillage tremblant d’automne :
« Chemin de la Poésie ».
La poésie tend sa main secourable
au loin… puis elle disparaît,
elle nous attend ailleurs, plus loin,
au-delà, tout près, partout…
elle est le monde entier, en toute
solitude… comme la trace d’un
pas perdu.
Si une dernière lueur tremble encore dans
ce ciel obscur… serait-ce l’étoile de la poésie…
Que veut-elle éclairer, qui se dérobe à la lumière…

 

                                    Hélène Neveur

 

Neveur


                                  

 

Parmi les articles

(Extraits)

 

 

MATHILDE MARTINEAU

 

SOUPIR POUR UN COUP DE DÉS

 

     Les manuscrits restent au goût du jour et les salles de ventes demeurent le lieu où l’on peut voir quelques raretés littéraires. Sotheby’s a proposé le 15 octobre 2015 une vente de la bibliothèque de Stéphane Mallarmé. Depuis 1898, année de la mort du poète, cet ensemble avait été conservé par sa fille Geneviève et son gendre Edmond Bonniot. Il fut complété par divers documents, manuscrits et lettres de poètes amis. Les pièces les plus singulières de cette collection étaient constituées par l’ensemble des états de l’ultime poème de Mallarmé, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, de la maquette manuscrite jusqu’à la première édition, en 1914.

 

« LA PLUS BELLE ÉDITION DU MONDE »

 

                           (Vollard)

  

     La genèse du Coup de Dés commence en 1896 lorsque André Lichtenberger, rédacteur de la revue Cosmopolis, sollicite la collaboration de Mallarmé. Cette revue internationale dont le siège se trouvait à Londres, était à la fois littéraire, théâtrale et politique. Quelques mois plus tard Mallarmé soumit un texte à Lichtenberger qui lui-même le soumit à sa rédaction. Le texte sembla si étonnant que la publication fut accordée sous la condition d’être accompagnée d’une préface. Le poète s’empressa d’accepter. Dans Varieté, Paul Valéry rapporte que Mallarmé en mars 1897, rue de Rome, lui lut les épreuves corrigées.

     Je crois bien que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage extraordinaire.[…] [ Mallarmé] se mit à lire d’une voix basse, égale, sans le moindre « effet », presque à soi-même. […]me fit enfin considérer le dispositif. Il me sembla de voir la figure d’une pensée, pour la première fois placée dans notre espace… Ici, véritablement, l’étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L’attente, le doute, la concentration étaient choses visibles. […] Le 30 mars 1897, me donnant les épreuves corrigées du texte que devait publier Cosmopolis, il me dit avec un admirable sourire, ornement du plus pur orgueil inspiré à l’homme par son sentiment de l’univers : « Ne trouvez-vos pas que c’est un acte de démence ? »

     Mallarmé commençait ainsi la préface qui accompagnait le poème paru dans Cosmopolis en mai 1897 :

    J’aimerais qu’on ne lût pas cette Note ou que parcourue, même on l’oubliât.

     Continuant de sa manière modeste, il suggérait que la présentation des mots et l’importance des « blancs », devaient être simplement perçues comme une nouveauté de l’espacement de la lecture. Dans une lettre à André Gide, il rendit hommage à la revue.

     Cosmopolis a été crâne et délicieux, mais je n’ai pu lui présenter la chose qu’à moitié, déjà c’était, pour lui, tant risquer ! Le poème s’imprime, en ce moment, tel que je l’ai conçu quant à la pagination, où est tout l’effet. Tel mot, en gros caractères, à lui seul, domine tout une page de blanc et je crois être sûr de l’effet.

     Mallarmé, bien que satisfait, ne jugeait pas cette publication idéale, car il fut contraint d’adapter son texte à la verticalité du format de la page de la revue. C’est dans cet esprit qu’il accepta la proposition du galeriste Ambroise Vollard. Celui-ci projetant de créer une édition d’art illustrée, proposa à Mallarmé de publier un de ces poèmes avec des lithographies d’Odilon Redon, et, en lui laissant toute liberté de présentation pour réaliser « la plus belle édition du monde », chez Firmin-Didot, imprimeur de l’Institut.

 

À LA LETTRE !

 

     La maquette manuscrite réalisée par Mallarmé est différente de la publication parue dans Cosmopolis, elle témoigne de l’importance que le poète accordait à l’effet plastique de son poème d’une seule phrase. Cette maquette devait être suivie à la lettre par l’imprimeur. Sur les vingt-quatre pages en douze feuillets du papier quadrillé au format 34,8 x 22,4 cm, le poète redéfinissait un espace limité par des marges rouges. Une lecture horizontale s’offrait sur la double page ; le texte écrit à l’encre noire, les indications typographiques au crayon bleu et la pagination au crayon rouge. Tous les éléments concouraient à donner une sorte de mouvement à la fois cosmique et musical. Les blancs, les interlignes, les marges, les décalages et les alignements étaient irréguliers et les caractères variés : soit en capitale, petite et grande ; soit en cursive, en romain, en gras, en maigre en italique. Firmin-Didot dit en découvrant le manuscrit : « C’est un fou qui a écrit ça ! ». Malgré ses réserves, il en réalisa plusieurs tirages qu’il soumit à Mallarmé. Le poète s’était plaint dans divers courriers de ne pas recevoir assez vite les épreuves qu’il devait donner à Odilon Redon chargé des illustrations. Il revit Valéry à Valvins.

      À Valvins, sur le rebord d’une fenêtre ouverte sur le calme paysage, étalant les magnifiques feuilles d’épreuves de la grande édition composée chez Lahure (elle ne vint jamais à paraître), il me fit le nouvel honneur de me demander mon avis sur certains détails de cette disposition typographique qui était l’essentiel de sa tentative. […]   Le soir du même jour, comme il m’accompagnait au le chemin de fer […] au creux d’une telle nuit, entre les propos que nous échangions, je songeais à la tentative merveilleuse […] il a essayé, pensai-je d’élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé.  

      Les variantes du texte étaient minimes, pourtant le « bon à tirer » se fit attendre. Les corrections concernaient principalement la présentation, long travail sans doute pour l’imprimeur qui devait monter le texte manuellement avec des caractères particuliers, fragiles, rares.

Double

 

 

OCTOBRE PÂLE ET OR

 

       Malllarmé et Odilon Redon se connaissaient grâce à Huysmans. Ils canotaient ensemble à Valvins car Redon avait une maison à proximité. L’artiste commença les lithographies en 1898. Le poète tenait à ce que les dessins se présentent sur un fond noir pour ne pas faire double emploi avec son texte noir sur fond blanc. Malgré cela, Redon lui proposa de dessiner sur du papier blanc mais d’une façon particulière pour ne pas contrarier l’effet des caractères. Vollard tenait à des formats importants et au noir afin d’assurer le succès commercial de l’ouvrage. Tout allait vers la publication, il restait à choisir les illustrations avec Redon, quand Mallarmé décéda subitement en septembre 1898. Il ne vit pas l’édition de luxe dont il rêvait. La seule version imprimée du vivant du poète  est celle de Cosmopolis en 1897.
Vers 1900, Vollard reprit le projet en vue d’une édition chez Lahure ou Firmin-Didot. Il demanda à Valéry un jeu d’épreuves, celui-ci le renvoya à la maquette définitive de Mallarmé. Malheureusement, Firmin-Didot avait détruit les formes typographiques, Vollard dut abandonner.

 

 LA GLOIRE

 

      Ce n’est que vingt ans après, en 1914, trois mois avant la guerre que le Coup de dés parut aux éditions de la Nouvelle Revue Française, grâce au gendre du poète, le docteur Bonniot. Après le décès de son père, Geneviève Mallarmé classa ses livres, ses notes et ses manuscrits avec l’aide d’Edmond Bonniot, futur médecin, mardiste assidu de la rue de Rome. Leur rapprochement s’accomplit et ils se marièrent le 20 juin 1901, à Paris dans le dix-septième arrondissement. Ensemble, ils prirent soin de l’héritage mallarméen. Ils purent acquérir la maison de Valvins et ils y conservèrent quelques souvenirs. Plus tard, Geneviève institua son mari légataire universel. Edmond Bonniot devint donc de droit exécuteur testamentaire du poète, après le décès de Geneviève, en mai 1919. Sollicités par de nombreux éditeurs, ils choisirent ceux qui leur semblaient, comme eux, soucieux de respecter les dernières volontés du poète. Un Coup de dés fit partie des éditions posthumes. Le docteur Bonniot avait repris contact avec Firmin-Didot pour conserver le choix des caractères choisit par le poète, et reprendre la vision de Valéry :

 Nul encore n’avait entrepris, ni rêvé d’entreprendre de donner à la figure d’un texte une signification et une action comparables à celles du texte même.

      Malheureusement, leur collaboration se révéla impossible. Il se tourna alors vers la N.R.F. et porta son choix sur un caractère (Garamond) lui semblant produire un effet similaire au projet Vollard. On sait maintenant que ce n’est pas le cas, la version de 1914, dite version Bonniot, n’est pas celle rêvée par Mallarmé. L’effet plastique est différent du fait du choix du caractère, essentiel pour rythmer le jeu des blancs, des noirs, de l’espace, des silences. La redécouverte des épreuves s’est faite en pointillés, mais depuis 2007, la publication du texte intégral, en fac-similé, des premières épreuves corrigées aux éditions de la Table Ronde par Françoise Morel, fille du poète Henry Charpentier, rend cet écart définitif. Elle remet en cause les études basées sur la version Bonniot. De là l’importance de la maquette originale. 

 

 

LE VIERGE, LE VIVACE ET LE BEL AUJOURD’HUI

 

      La vente organisée par Sotheby’s fut un succès. Sur les deux-cent quatre-vingt-trois lots proposés, 89 % furent vendus. Mallarmé reste un des héros de l’histoire littéraire de la seconde partie du dix-neuvième siècle avec Verlaine et Rimbaud.  Ces lots contribuent à sa légende, grâce à eux, on s’approche de l’univers du poète, de son quotidien, de son entourage, de ses mardis, de sa voix peut-être, de ses gestes, des élus en somme qui croisèrent son chemin. Parmi ces lots, des éditions fameuses, celle du Corbeau d’Edgar Poe traduit par Mallarmé, illustré par Manet ainsi que L’après-midi d’un faune, ou encore l’édition de 1861 des Fleurs du mal de Charles Baudelaire dans laquelle Mallarmé recopia les six poèmes censurés en fin d’ouvrage ; et encore, des portraits du poète photographié par Degas, Carjat, Nadar. Une eau-forte de Gauguin. Des collections complètes de revues comme La Conque ou Le Sagittaire voisinant avec La Dernière mode, gazette du monde et de la famille dont Mallarmé, on le sait, fut l’unique auteur. Puis des photographies de Méry Laurent, l’amie chère de bien des artistes et du poète qu’il appelait « Paon » et pour laquelle il écrivit de nombreux vers. Des lettres reçues, d’autres envoyées par la fine fleur des mardistes, et celles de Huysmans, de Flaubert, etc.. Des poèmes autographes de Jules Laforgue s’ajoutant à ceux de Mallarmé. De nombreux ouvrages avec envoi, ceux de Banville, Mendès, Champfleury, Cazalis, Coppée, Dujardin, etc. Le lot 137 m’a semblé le plus étonnant de ces merveilles, c’est-à-dire donnant le plus à rêver, c’est un galet de Honfleur (62 x 93 x 24) datant des années 1892 ou 1896, où le poète a écrit, à l’encre, un distique signé SM.

 Tant mieux si la mer affame
La parfaite bonne femme

       « Il est touchant », dit-on dans le catalogue, il a, en effet, touché un collectionneur qui l’a acquis pour la somme de 77 400 euros. La vente a rapporté environ 4,4 millions d’euros. Patrimoine oblige, et les chercheurs en seront heureux, la Bibliothèque Nationale de France a acquis l’avant-texte autographe parut en 1897 d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (62 500 €) et un exemplaire du poème d’Edgar Poe, Le Corbeau, illustré par Manet (195 000 €).  
      Quant à la maquette d’Un coup de Dés rédigée par Mallarmé, en 1897, pour Firmin-Didot, elle a été acquise par le collectionneur d’art contemporain Marcel Brient pour une somme qui produit son effet : 963 000 €. « Il n’y a pas d’héritage littéraire » écrivait Mallarmé à ces dames juste avant de se dissoudre dans l’Azur, mais il  parlait de ses notes…

                              Mathilde Martineau

***

 

Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
– Vers l’Azur attendri d’octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.


                                Stéphane Mallarmé

 

alt

 

Mallarmé par Gaugin (1891)

 

***

 

JACQUES CHARPENTREAU

 

HENRI DE RÉGNIER

 

POÈTE À MONOCLE

 

 

     C’est au milieu des années 1880 qu’Henri de Régnier, alors âgé d’une vingtaine d’années, enchassa dans son œil gauche un monocle qu’il ne quitta plus, faisant à jamais partie du personnage qu’il entendait jouer dans le monde des lettres et dans « le monde » tout court : « Régnier a utilisé cet accessoire comme un élément de son identité, presque de façon publicitaire », remarque Patrick Besnier dans la minutieuse biographie qu’il vient de lui consacrer. Ce monocle est évidemment tout un symbole d’un écrivain, en particulier du poète, d’une parfaite retenue, qui ne se livra ni ne s’épancha jamais, même dans ses Cahiers inédits, publiés en 2002, bien après sa mort (1936).

     Personne ne portait le monocle avec tant de hauteur, tête rejetée en arrière ; le sien était une sorte d’œil-de-bœuf creusé dans le dôme de son crane poli, pareil à une sixième coupole de Saint-Marc. (Paul Morand, Venise, 1971).

     Le port du monocle n’était pas si rare alors (Leconte de Lisle, Moréas, Saint-Pol-Roux s’en affublaient aussi), et on aurait tort, aujourd’hui, de considérer qu’Henri de Régnier en était ridicule. Il se plaçait ainsi à un certain niveau intellectuel et mondain, plutôt une distance qu’une supériorité, comme le montre cet ouvrage qui amène le lecteur à considérer que le désenchantement progressif d’un écrivain pourtant fin et sensible correspondait peut-être à une secrète neurasthénie.
      Romancier à succès, membre de l’Académie française, décoré, comblé d’honneurs à la fin de sa vie, critique très influent, Henri de Régnier est d’abord pour nous un poète qui fréquenta les mardis de Mallarmé et fut, comme Paul Valéry, son disciple peut-être le plus fervent.
      Comme tous les poètes, ses débuts furent difficiles et ses premières plaquettes furent publiées à compte d’auteur, avec l’aide de sa famille. Mais ce qui nous importe surtout, comme nous l’avons signalé à maintes reprises dans notre revue, c’est qu’il fut bien l’un des premiers poètes à avoir utilisé « le vers libre », avec son ami Francis Vielé-Griffin. En 1889, il écrit à son ami (son « complice » dans la subversion prosodique), alors qu’il compose Les Glorioles : « Je sais maintenant ce que je veux y mettre et je travaille à résoudre comment je l’y mettrai. » Il essaie alors (mais vainement) d’utiliser « le vers de quatorze ou quinze syllabes », mais la plupart de ses poèmes reviendront à la versification traditionnelle. Le monocle !
      Le paradoxe qui l’aurait peut-être surpris, c’est que la poésie formellement parfaite à laquelle il était revenu n’est pas celle qui a assuré sa survie poétique, mais simplement celle de son Petit roseau, d’un vers légèrement émancipateur, dont l’image bénéficie du subtil déhanchement du vers libre, ou plutôt des vers mêlés de La Fontaine.

 Régnier           Régnier

 

HENRI DE RÉGNIER

 

               par  Théo van Rysselberghe, 1898;             par Arthur Mayeur, 1926.

       On ne connaît jamais vraiment une vie, et malgré les extrêmes précisions du biographe qui sait tout des déplacements d’Henri de Régnier, de ses rencontres, des menus de ses dîners, etc., cette tentative de traquer une vie jour après jour, heure après heure pour la reconstituer, rencontre des obstacles insurmontables parce que Régnier était renfermé, secret, dédaigneux peut-être, méfiant sûrement, pudique avant tout.
      On attend évidemment des révélations concernant son mariage avec Marie de Heredia. Elle devint Marie de Régnier, puis Gérard d’Houville pour signer des romans ayant eu un certain succès. On sait que Pierre Louÿs et Henri de Régnier étaient l’un et l’autre amoureux de Marie, qu’ils avaient convenu que celui qu’elle ne choisirait pas s’écarterait de lui-même ; on sait aussi qu’Henri de Régnier se déclara le premier, qu’il fut agréé par la jeune fille et ses parents, qu’il l’épousa avec une cérémonie somptueuse en octobre 1895.
      On sait aussi que ce mariage n’aurait pas été consommé et que Pierre Louÿs devint l’amant de Marie qu’il se vantait d’avoir possédée vierge. Des lettres, des photos de la nudité de Marie, tout a été ensuite mis sur la place publique. Tout, sauf l’essentiel.
      On a répété qu’Henri de Régnier aurait en quelque sorte « acheté » Marie en réglant les dettes de jeu de son père, José-Maria de Heredia, joueur invétéré et malchanceux. Léautaud fut peut-être l’inventeur de cette histoire qui eut une longue vie, puisque nous avons entendu Paul Lorenz, président de la Maison de Poésie après avoir été un jeune et fidèle ami fidèle de Gérard d’Houville déjà âgée, qu’il visitait presque chaque jour jusqu’à sa mort, nous l’affirmer avec « certitude ».
      Patrick Besnier montre aisément et de façon convaincante que cette « transaction » fut impossible car Henri de Régnier était alors très pauvre. En outre, il semble bien que ce fut Marie qui régla elle-même toute cette affaire. Le biographe nous la montre entraînant Régnier sur le balcon des Heredia, comme pour mettre au point ses conditions.
      Il est probable que nous ne saurons jamais la réalité et que notre curiosité (tout de même plutôt malsaine) ne sera jamais satisfaite. Ce sera dommage pour le goujat plumitif du Monde des livres qui se moquait encore voilà quelques mois de ce « cocu complaisant ».
Reste l’étrangeté de cette situation, le mystère de l’homme au monocle qui ne se plaignit jamais, qui ne se livra à personne, qui ne révéla pas son secret dans ses Cahiers intimes. Son Journal ne fut pas la fontaine où « l’Amour » s’en vint un jour « mirer sa face grave / Et qui pleurait. »
Que faut-il penser de lui ? Jusqu’où allait sa souffrance, sa générosité, sa secrète blessure, puisqu’il savait, lui, les raisons de son silence ? Quand naquit Pierre, fils de Marie et Pierre Louÿs (ou de Jean de Tinan, la belle étant volage), le 8 septembre 1898, Henri de Régnier le déclara sous son nom, comme fils légitime (et il emmena Pierre Louÿs à la mairie comme témoin de naissance, atroce ironie, peut-être). Ce Pierre, surnommé ensuite « Tigre », il l’éleva et l’aima – comme son fils.

     Louÿs est d’abord interloqué, puis presque admiratif devant l’attitude de Régnier, ridicule selon les normes petites-bourgeoises dont il n’a aucune raison de tenir compte. Son attitude revient au fond à ignorer Louÿs qui comprend que Régnier se met ainsi hors d’atteinte, au moins disons hors du vaudeville. (Patrick Besnier).

      Il ne semble pas qu’Henri de Régnier ait été privé d’autres amours, à commencer par son initiation par sa tante, Mme de Bony, « la belle Antoinette », en 1885 (il avait alors vingt et un ans). On peut d’ailleurs suivre en partie sa vie amoureuse, malgré sa discrétion d’un monocléisme parfait. « Régnier aura une vie amoureuse très remplie », constate son biographe.

     Le satyre et le faune si présents dans ses livres, ne sont pas chez lui des figures littéraires ou abstraites, mais la traduction de ses pulsions sexuelles et s’il lui arrive de se comparer à Victor Hugo, ce n’est pas à propos d’exploits poétiques !
     À la mort de Pierre Louÿs, en 1925, son ancien secrétaire Georges Serrières, essaya de monnayer pour un million les lettres et photos de Marie nue, volées à la mort de son patron. L’affaire ne fut réglée qu’en 1930, sans que l’on sache comment Régnier put s’en tirer. 
      Henri de Régnier avait atteint une belle célébrité. On suit avec un grand intérêt les étapes alors nécessaires à une telle carrière littéraire – sans doute les mêmes aujourd’hui, rendant les obstacles « incontournables » (comme on dit, assez justement en ce cas) : premiers comptes d’auteur, discussions avec les éditeurs, journaux, salons, fines stratégies, encensements mutuels, bonnes fréquentations, positionnement haut-de-gamme, premières des théâtres, réceptions, etc. Le monocle !

 

UNE BELLE CARRIÈRE LITTÉRAIRE

 

     On rencontre donc dans ce livre bien des écrivains de l’époque, et d’abord Mallarmé auquel il resta fidèle même après la mort du Maître. On voit aussi les amitiés se faner ou disparaître, même celle de Francis Vielé-Griffin, qu’il reconnut avec peine à la fin de sa vie.
      Le biographe n’est pas tendre avec certains. Ainsi André Gide, personnage alors considérable dans la (fausse) République des Lettres. Rendant compte du roman d’Henri de Régnier, La Double maîtresse, « le compte-rendu de Gide pousse très loin l’art du faux-jeton, alambiqué jusqu’à l’obscurité » :

     Que celui qui vient de lire ces lignes hésite et doute si je l’aime ou non, c’est bien que je doute moi-même (André Gide, La Revue blanche, 1er mars 1900).

     Henri de Régnier était alors aux Etats-Unis pour une tournée de conférences. Quand il revint, une telle critique venant d’un « ami » le blessa profondément. Plus tard, en 1925, André Gide mit en vente sa bibliothèque, y compris les livres dédicacés par ses amis, ce qui ne témoigne pas en faveur d’une grande délicatesse. Henri de Régnier lui envoya son recueil Proses datées avec cette dédicace : « À Monsieur André Gide, pour joindre à sa vente. » Preuve qu’il n’oubliait rien, et qu’il n’était pas si placide qu’on peut le penser.
      Le biographe prend manifestement dans ces controverses le parti de son biographié. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à traiter Saint-John Perse d’ « arriviste » et d’ « affabulateur », à juste titre, d’ailleurs, nous le savons, notant que ce « fameux diplomate […] plus tard s’efforcera de “couler” son vieil ami Régnier auprès de la princesse de Bassano. »
    Car Henri de Régnier fréquentait assidûment les salons, pour son plaisir sans doute, pour sa carrière certainement. C’est ainsi que le 18 janvier 1912, il fut reçu solennellement à l’Académie française. Il avait pourtant écrit vingt ans auparavant :

     Après s’être donné la peine d’être de l’Académie, il faut souffrir le ridicule de s’y faire recevoir (« Cérémonials académiques », Entretiens politiques et littéraires. 1er janvier 1892).

     Il est vrai que « le nouvel académicien porte l’épée de son beau-père José-Maria de Heredia qui l’avait reçue de Leconte de Lisle. » C’est un  rapprochement plus que symbolique. Ces trois poètes appartiennent bien à une espèce de « lignée » qui considère qu’on ne peut trop s’éloigner de la réalité du vers français, encore qu’on lui ait alors fait grief de certaines audaces. Pour nous, il n’y a plus guère de différences entre le Parnasse du premier et le Symbolisme du dernier.
      De jeunes poètes reconnaissent alors la qualité littéraire de son œuvre, même s’il faut tenir compte de leur propre « stratégie » dans la conquête d’une petite place au soleil.   

     Tout de même, Guillaume Apollinaire lui envoie en 1916 son recueil Le Poète assassiné avec cette dédicace : « Au plus pur, au plus parfait des maîtres / À Henri de Régnier son admirateur dévoué. » Il est vrai que Régnier est désormais de ceux qui peuvent aider un jeune poète à se faire connaître. Un peu plus tard, en 1922, il collabore aux Nouvelles littéraires, un hebdomadaire qui tire à cent mille exemplaires ! Avouons-le : nous en rêvons…
      D’autres jeunes gens n’eurent pas cette admiration. André Breton, en 1925, dénonçait dans La Révolution surréaliste « l’absurde Henri de Régnier ». Il avait tort. Mais il est vrai qu’il y a eu quelque étrangeté dans cette vie qui est déchiffrée par Patrick Besnier, mais sans livrer son secret. Nous sentons bien que ce mystère fut un drame intérieur considérable que les honneurs ne compensèrent pas, ni l’Académie, ni les décorations, ni même, sans doute, les succès, y compris les dernières amours. On soupçonne l’homme au monocle d’avoir été inconsolable.
    Henri de Régnier mourut le 23 mai 1936.
      Dix jours plus tôt, sentant sa fin arriver, il avait précisé à Jean-Louis Vaudoyer : « Et surtout, après moi, pas de Société d’Amis ». Il n’y en a pas, mais se prépare actuellement une revue qui devrait réunir des études consacrées à cet écrivain dont le rôle fut important dans notre littérature, voilà un bon siècle. On aimerait la baptiser « Le monocle ».

J. C.

 - Patrick Besnier, Henri de Régnier. De Mallarmé à l’Art déco. Fayard. 528 p. 32 €.

 

 

 Odelette
         

 Un petit roseau m’a suffi
Pour faire frémir l’herbe haute
            Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi ;
Un petit roseau m’a suffi
À faire chanter la forêt.

Ceux qui passent l’ont entendu
Au fond du soir, en leurs pensées,
Dans le silence et dans le vent,
            Clair ou perdu,
            Proche ou lointain…,
Ceux qui passent, en leurs pensées,
En écoutant au fond d’eux-mêmes
L’entendront encore et l’entendent
            Toujours qui chante.
            Il m’a suffi
De ce petit roseau cueilli
À la fontaine où vint l’Amour
            Mirer un jour
            Sa face grave
            Et qui pleurait,
Pour faire pleurer ceux qui passent
Et trembler l’herbe et frémir l’eau ;
Et j’ai, du souffle d’un roseau,
Fait chanter toute la forêt.

Henri de Régnier, La Corbeille des Heures. Les Jeux rustiques et divins. Mercure de France, 1897.

*

 

Le pavillon

La corbeille, la panetière et le ruban
Nouant la double flûte à la houlette droite,
Le médaillon ovale où la moulure étroite
Encadre un profil gris dans le panneau plus blanc ;

La pendule hâtive et l’horloge au pas lent
Où l’heure, tour à tour, se contrarie et boite ;
Le miroir las qui semble une eau luisante et moite,
La porte entrebâillée et le rideau tremblant ;

Quelqu’un qui est parti, quelqu’un qui va venir,
La Mémoire endormie avec le Souvenir,
Une approche qui tarde et date d’une absence,

Une fenêtre sur l’odeur du buis amer,
Ouverte, et sur des roses d’où le vent balance
Le lustre de cristal au parquet de bois clair.

Henri de Régnier, La Cité des eaux. Mercure de France, 1902.

Ce recueil consacré à Versailles est dédié « À José-Maria de Heredia ». Il porte en épigraphe : « Versailles, Cité des Eaux. Michelet. »

***

 

Y A-T-IL ENCORE UN APRÈS À SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS ?

 

Il n’y a plus d’après
À Saint-Germain-des-Prés
Plus d’après-demain
Plus d’après-midi
Il n’y a qu’aujourd’hui


Guy Béart

 

     La disparition de Guy Béart le 15 septembre 2015 marque la fin d’un grand cycle de la chanson française.
      Ce cycle avait commencé en 1934 avec le passage de Mireille au music-hall de l’ABC où, sur des paroles de Jean Nohain, la musique et la voix spirituelle de la jeune femme apportèrent fraîcheur, ironie, poésie dans une production où la vulgarité et le mélo étaient alors fréquents. Ces deux complices écrivirent plus de cinq cents chansons dont certaines s’écoutent encore avec plaisir (Ce petit chemin, Couchés dans le foin, Les Trois Gendarmes, Rue des Acacias, etc.). Ce cycle avait continué avec Charles Trenet à partir de 1936-1937, dont l’exubérance, le sens du rythme, et les images dignes du surréalisme lui valurent un Prix du disque dès 1938 (Y’a d’la joie, Je chante, Boum, Fleur bleue, etc., et, plus tard, La folle complainte, Une noix, La mer, L’âme des poètes, etc.).
      Après la guerre, d’autres chanteurs-compositeurs-interprètes les rejoignirent, dont les plus célèbres furent Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel, Guy Béart, Barbara, Jean-Roger Caussimon, Jean Ferrat, etc., sans oublier Francis Lemarque, ni James Olivier, ni le Canadien Félix Leclerc. Ils fréquentèrent d’abord les nombreux cabarets d’alors (L’Échelle de Jacob, L’Écluse, Le Cheval d’or, La Colombe, La Contrescarpe, La Fontaine des Quatre saisons, etc.), ils passèrent ensuite dans les music-  halls parisiens, ils tournèrent dans toute la France, ils enregistrèrent avec l’aide des grands directeurs du moment, Boris Vian chez Philips, par exemple, ou Jacques Canetti aux Trois-Baudets. Leur succès fut considérable, de nombreux chanteurs et surtout chanteuses les aidèrent en reprenant leurs œuvres avec un goût très sûr (Patachou, Germaine Montero, Juliette Gréco, Agnès Capri, Marianne Oswald, Pia Colombo, Catherine Sauvage, Francesca Solleville, Cora Vaucaire, Jacques Douai, etc.). Seul survivant de cette époque, Charles Aznavour est toujours parmi nous. Heureusement, nous avons encore quelques créateurs plus jeunes comme Jacques Bertin, Anne Sylvestre, ou Gilles Vigneault au Canada.
      À partir de 1963, avec le lancement de Johnny Halliday par la station radiophonique Europe 1, une autre époque commença, utilisant les mutations techniques d’une puissante sonorisation et elle éclipsa un moment les auteurs précédents, surtout parce qu’ils furent abandonnés par la radio, mais cet ostracisme ne les fit pas disparaître ; leurs œuvres sont encore, parfois, diffusées. Aujourd’hui, de nombreux groupes constituent un nouveau cycle s’insérant dans la diffusion sans limites du système d’internet, et dans lequel la chanson française parle souvent anglais, le public visé étant européen ou mondial. Les radios diffusent plus de produits formatés en anglais qu’en français, mais il est vrai que la sauce sonore couvre souvent tellement le texte que la langue importe peu.

 

 

LA GRÂCE MÉLODIQUE

 

     Ce qui peut intéresser le poète dans le cycle de la chanson que le décès de Guy Béart semble définitivement clore, c’est le texte allié à la mélodie – truisme d’une définition évidente d’une œuvre où leur alliance est nécessaire et, quand elle est réussie, indestructible.
     Le texte peut être très simple, mais il peut être aussi très subtil et se tenir debout, même tout seul – comme un poème. Récitant justement des textes de Guy Béart, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud l’ont prouvé. On connaît l’extrême habileté technique des textes de Georges Brassens. On sait aussi que les uns et les autres ont su mettre en chanson des poèmes du livre et en faire d’immenses succès : ainsi La Prière de Francis Jammes par Brassens, ou les poèmes de Louis Aragon par Ferré, dont l’interprétation de L’Affiche rouge est poignante.
      Mais ce qui paraît essentiel ici, c’est la mélodie. Elle est primordiale. Boris Vian disait très justement qu’une chanson accroche d’abord l’oreille par la mélodie, mais qu’elle demeure par le texte.
      Il se trouve que les auteurs-compositeurs-interprètes de cette époque étaient des « mélodistes », peut-être pas si instinctifs qu’on le pense, puisque Ferré avait fait des études musicales, que Brassens s’y était attaché seul, un moment – mais tous avaient ce don si rare, cette grâce peut-être inexplicable, mais nécessaire, même en travaillant beaucoup, comme Brassens qui m’avait avoué avoir essayé une douzaine de « musiques » pour Les Copains d’abord, avant de trouver « la bonne ».
      Ce don de la mélodie n’est pas si répandu ; mais celui qui le possède est un bienheureux de la musique. S’il est un compositeur « classique », il sait aussi développer sa mélodie (comparable au premier vers « donné par les dieux »), ainsi Schubert. S’il est un mélodiste de la chanson, il sait trouver d’innombrables thèmes que l’auditeur va retenir à première audition, ainsi Vincent Scotto qui aurait composé quatre mille chansons (peut-être une légende, mais à coup sûr dorée). Il suffit alors de huit mesures pour une bonne chanson (avec un « bon » texte). La mélodie s’impose et celui qui la chante n’a pas besoin de la sauce autour. C’est pourquoi un piano suffisait à Mireille et une guitare à Brassens ou à Douai. Quand ils enregistrèrent avec orchestre, ils eurent le goût et la chance de trouver des orchestrateurs qui n’écrasèrent pas la chanson sous des flots de décibels et surent être discrets (Alain Goraguer, François Rauber, par exemple).
      Guy Béart entre dans cette catégorie bénie, par plusieurs de ses créations. Le meilleur exemple en reste son Eau vive, une si belle réussite « folklorique » sans âge, qu’on lui en refusa longtemps l’invention. Elle atteint par son « air » (et son texte) le panthéon des chansons qui n’ont pas d’auteur, comme cela devint aussi le cas de Colchiques dans les prés de Francine Cockenpot, et, osons le dire, de La Marseillaise que les enrôlés volontaires de Marseille chantèrent en traversant la France et qu’ils enseignèrent ainsi au pays. On pense aussi à L’Hospitalité (« Il pleut bergère »), à Plaisir d’amour, ou au Temps des cerises qui ont eu des auteurs dont les noms sont oubliés aujourd’hui.
On comprend, d’ailleurs, que Guy Béart ait enregistré un disque de « vieilles chansons », se plaçant ainsi délibérément dans la tradition. Son interprétation de Pauvre marin en est le meilleur exemple. Et Vivent la rose et le lilas ! (Tiens, c’est aussi le titre d’un poème d’Aragon – inversé).

 

Béart (1)              Béart (2)

 

 

 

ET APRÈS ?

 

     La poésie s’intéresse évidemment à sa cousine, la chanson. Il est vrai qu’il y a bien des similitudes entre ces deux arts, en particuliers celles de la forme.
      On remarque aujourd’hui que beaucoup de jeunes gens s’essayant à une forme musicale, notamment ceux du rap, en arrivent à une espèce de psalmodie très rythmée et rimée, qui, malgré bien des maladresses, semble devoir réinventer une poésie plus ou moins martelée mais retrouvant (spontanément ?) la nécessité des échos des fins de phrases, comme s’ils sentaient qu’une rime est alors nécessaire. Quels que soient les thèmes de ces textes (en général revendicatifs), ce besoin d’une forme est le signe qu’on ne peut pas s’en passer, si l’on veut en quelque sorte s’imposer aux auditeurs. Par contre, la mélodie fait défaut, soit parce que sa « grâce » n’a pas touché le créateur, soit parce qu’il la refuse et préfère le martèlement du rythme seul, soit parce qu’il s’abrite derrière les facilités des instruments sonores. C’est à eux d’en décider, puisqu’ils se présentent sur une scène, puisqu’ils enregistrent pour des auditeurs qui sont, eux aussi, tributaires de leurs machines.
Il y a là matière à réflexions pour les poètes.
      Que veulent-ils, ces poètes contemporains si mal-connus, si mal-aimés ? Comment espèrent-ils retenir l’attention de leurs lecteurs (de leurs auditeurs) ? Comment leur texte seulement écrit (ou dit) va-t-il faire passer leur émotion ? Vont-ils refuser les facteurs traditionnels de la poésie, qui sont des soutiens plus qu’utiles, nécessaires à la parole, sonorités, rythmes, mètres ? Par quoi, alors, les remplacent-ils ? Ces facteurs sont-ils uniquement des « marqueurs » anti-modernes ?
      Nous sommes peut-être, nous aussi, dans « l’après Saint-Germain-des-Prés ». Serions-nous en panne de mélodie ?
      Ce n’est pas une interrogation facile à combler. L’invasion du vers libre correspond à la montée de « la soupe » inondant ce qui fut la chanson française. La poésie est actuellement asphyxiée par une mélasse sans intérêt que plus personne n’achète, ne lit, ne critique dans les journaux, car elle n’en vaut pas la peine.
    On attend que les poètes nous prouvent par leurs œuvres qu’il y a toujours un après – après.

J. C.

***

 

WILHELM DE KOSTROWITZKY,

 

PRÉDÉCESSEUR DE GUILLAUME APOLLINAIRE

 

UN ALBUM DE JEUNESSE

 

 

     Le jeune élève des classes de 4e et de 3e au Collège catholique Saint-Charles de Monaco dans les années 1893-1895 n’est encore que Wilhelm de Kostrowitzky, qui fut connu par la suite sous le nom de Guillaume Apollinaire. Entre treize et quinze ans, il possède un carnet, couverture noire, doré sur tranche, où il dessine et où il écrit au gré de son inspiration. Pierre Bergé a pu racheter ce carnet, inédit jusqu’ici, et il vient d’être publié en un fac-simile que nous feuilletons avec curiosité.
     C’est un carnet qui serait plutôt banal – si ce n’était que nous y cherchons, évidemment, tout ce qui peut annoncer la venue d’un de nos plus grands poètes du XXe siècle. C’est « un document d’un intérêt exceptionnel sur une période mal connue de la vie d’Apollinaire », comme le précise Pierre Caizergues dans une précieuse postface qui attire l’attention du lecteur sur la piété du jeune homme, ses sujets religieux (le poème Noël), l’association de la poésie et du dessin, etc. Tout n’est pas explicable, ainsi une allusion à Macbeth, ou l’emploi d’un mot chinois, ou encore ce dessin d’un prêtre gravant sur le tronc d’un arbre le nom de Jésus. Mais tout laisse à rêver. On peut même voir l’esquisse des Calligrammes dans le poème-dessin Minuit. Quelques dessins de vieilles femmes manifestement « croquées » sur le vif montrent de véritables dispositions.
      Beaucoup d’énigmes restent à déchiffrer dans ces pages juvéniles constituant un « ensemble hétéroclite », y compris des dessins qui sont probablement de simples copies d’ouvrages scolaires. Il y a tout de même une certaine émotion, pour l’amateur de poésie, à scruter ces premiers essais de création d’un poète encore en chrysalide.

 

Apollinaire

 

 

 

 

***

 

SILVIUS

 

 Gazette rimée

 

 Triolets de l’hiver

 

 Bienvenue !

Voici déjà deux mille seize
Qui naquit le Premier de l’an.
Nous n’en sommes qu’à sa genèse,
Voilà déjà deux mille seize.
Hésitant entre son trapèze,
Sa chaise et son tapis violent,
Voici déjà deux mille seize
Qui naquit le Premier de l’an.

 

*

 

 Prière à sainte Austère

 

Prions Macron, Valls et Hollande,
Trois personnes pour un seul Dieu,
L’austérité nous le commande,
Prions Valls, Macron et Hollande
Pour que fructifient nos offrandes :
Tout va bien et tout ira mieux.
Prions Macron, Valls et Hollande,
Trois personnes pour un seul Dieu.

 

 

 *

 

Dans sa cachette

 

Des poètes font une enquête…
Chacun s’occupe comme il peut,
Les uns sont chasseurs de casquettes
D’autres sont poètes en quête
Ou collectionneurs d’étiquettes :
La poésie cache son jeu.
Les poètes font une enquête,
Chacun s’occupe comme il peut.

(Etc.)

 ***

 

PARMI LES PAGES DE GARDE :

 

« La poésie efficace demande le sacrifice continuel des intentions à l’effet ».

Paul Valéry, Cahiers 1894-1914. Gallimard, 1997.

 

Recueils

 

Nouveautés

 

- Stephen Blanchard, Ainsi faut-il…
Chez l’auteur. 19, allée du Maconnais. 21000 Dijon. 56 p. 8 €.

     Animateur de poésie, Stephen Blanchard écrit des recueils d’un intimisme et d’une réflexion qui s’expriment en poèmes se lisant un peu comme des pensées, et qui ne forment, en fait, qu’un seul poème d’une seule coulée, celle de la conscience.

Au fil des soirs
je sème
inlassablement
ma mélancolie
comme si le vent
s’immobilisait
sur un arpent
de crépuscule.

- Patrick Derouard, Anthologie des Rêves en Rives.
Le Petit Véhicule. 20, rue du Coudray. 44000 Nantes. 2 volumes de la revue Chiendents. N° 91 et 92.

     Dans ces deux cahiers (chacun de 36 p.), l’auteur a réuni des poèmes extraits de ses précédentes publications et des préfaces qui constituent aussi des hommages à des présentateurs de talent, Yves Cosson, Norbert Lelubre et Serge Wellens, que nous avons ici-même présentés à plusieurs reprises. Dans ces divers poèmes, « voici que se manifestent, ici, une fois encore avec bonheur, les droits imprescriptibles du rêve », comme l’avait bien remarqué Yves Cosson.

La rivière

Celui qui sait laisser la main
Sur le banc, et puis s’en aller
N’aura pas perdu des années
Cette eau qui sous le pont passa

Hier ne pleure pas demain
C’est toujours la même rivière
Et le ciel qui ne vieillit pas

Enfants qui faites vos prières
Souvenez-vous qu’ayant souffert
Vous serez seuls d’avoir aimé.

- Béatrice Libert, Demeures de l’éveillé
Les Poètes de l’Amitié. Prix d’Édition poétique de la Ville de Dijon. 2015. Stephen Blanchard. 19, allée du Maconnais. 21000 Dijon. 64 p. 10 €.

     Poète belge bien connue, Béatrice Libert a reçu voilà quelques mois un prix qui reconnaît une fois de plus une voix originale, sensible au temps qui passe et qui fait de la poésie elle-même un élément de vie, et sans doute une recherche personnelle d’un ordre probablement spirituel. Les poèmes sont regroupés en trois « demeures » : Lisibles chemins, Précaire abri, Petites prières pour ne pas mourir de froid. La poésie semble appartenir à la deuxième.

Évidence

À force d’écrire
Tu creuses le désert
Qui te creuse à son tour

Rien à voir avec la douleur
Mais avec l’espérance
Et ce ciel qui s’ouvre en toi
Comme une semence.

Marc-Louis Questin, Le Crépuscule des otaries
Éditions Unicité. 3, sente des Vignes. 91530 Saint-Chéron. 120 p. 17 €.

     Avec ce recueil, l’auteur, fidèle à ses sources d’inspiration et à son langage, l’est aussi à son rythme : le lecteur discerne immédiatement que, sous une présentation typographique qui évoque la prose, le recueil est essentiellement composé en alexandrins blancs, ce qui donne un caractère incantatoire aux images oniriques qui s’y succèdent. Ce kaléidoscope se clôt par un bel alexandrin :

je suis donc tout cela et je crois en moi-même !

      Puis, Marc-Louis Questin nous dit encore que « c’est l’heure de songer aux vertiges du néant, à ce qui creuse la dimension du crépuscule des otaries. » Qu’objecter à cela ?

- Sylvoisal, Actéon
Le Cadratin. Vevey, Suisse. 32 p.

      On sait qu’Actéon, chassant avec ses chiens, surprit Diane au bain, qu’elle le changea en cerf pour le punir d’avoir vu ce qu’il ne fallait pas voir, et que ses chiens le dévorèrent. Les 108 quatrains d’octosyllabes de ce recueil lui donnent la parole dans la première partie, puis ce sont les femmes amoureuses qui parlent et se livrent dans la seconde. La complexité de cet auteur nous a déjà retenus, mais ses petits tirages nous posent un problème : sa poésie hors-modes, hors-temps et hors-lecteurs mérite une attention qu’il ne cherche manifestement pas. Faut-il la signaler si nul ne peut la lire ?


Déesse agitée du souci
De dérober à mes regards
Un corps par la chasse assoupli
Avec infiniment d’égards


Si je voulais vous embrasser
Alors vous pousseriez des plaintes
Comme la biche en la forêt
Quand par la flèche elle est atteinte

Dans son désir et sa démence
L’amour nous tient en sa puissance ;
L’homme nous hèle et l’heure est vaine,
Le mal obscène est à nos flancs.

C’est trop de pousser dans nos lits
Nos cris de lionnes enragées !
Vienne l’amour nous harponner
Vienne son feu nous consumer !

 

 

 

Revues

 

- L’Agora
Société des Poètes français. 16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris. Trimestriel. 40 €.

     . N° 72. Juillet-Août-Septembre 2015. 28 p. 10 €.

     L’éditorial de Vital Heurtebize remarque que « nous sommes arrivés au bord de la catastrophe », et qu’il ne convient surtout pas de réclamer « un homme providentiel ». Il a bien raison de rappeler la dictature napoléonienne. Christian Malaplate s’interroge sur ce qu’est la poésie, et Charles Verfaille sur « Rythme et poésie. » Avec des poèmes divers.

Quant au dit de l’univers
Il est tout entier dans le nombre d’or
Et la recherche paisible d’un absolu
Le temps de vie marque une accélération
Là où le soleil ardent immobilise le corps
Mentalement je dois retracer la route


François Szabo

 

- Les Amis de Thalie
Nathalie Lescop-Boeswillwald. La Valade. 87520 Veyrac. Trimestriel. 50 €.

     . Troisième trimestre 2015. 72 p. 18 €.

     De nombreux poèmes et illustrations. Parmi ces poèmes, les lauréats du concours littéraire 2015. Un bel article de Georgette Chevallier consacré à Albert Samain.

L’aïeule

L’aïeule doucement chantonne
Cette comptine monotone :
Les marionnettes font, font, font
Trois petits tours et puis s’en vont…


Elle tourne sa main raidie.
La petite fille ravie
Se trémousse, rit aux éclats
Et se levant lui tend les bras.

La grand-mère doucement pose
Un baiser sur une joue rose,
Fraîche frimousse et traits ridés :
La vie, aux deux extrémités.

                                Marie Gauvin

- Les Cahiers de la rue Ventura
9, rue Lino Ventura. 72300 Sablé-sur-Sarthe. Trimestriel. 22 €.

     . N° 29. 3e trimestre 2015. 62 p. 6 €.

     « Guérir de notre enfance » propose d’abord deux beaux textes (Guillemette de Grissac et Claude Cailleau) – puis les poèmes sont nombreux, foisonnants, divers. Voilà une revue qui participe activement à la vie et à la diffusion de la poésie d’aujourd’hui.

Il faut bien aimer l’aube
les insomnies d’un coq
réveillent les abois des chiens
le vent semblant s’être tu
fait le mort comme un renard.
Il est des années qui nous abreuvent
avec la poussée des jours
qui frappent du pied à la porte.

Monique Saint-Julia

-Le Cerf-volant
Joël Conte. 21, rue Robert Degert. 94400 Vitry-sur-Seine. Trimestriel. 45 €.

     . N° 235-236. Deuxième et troisièmes trimestres 2015. 112 p. 20 €.

     Ce numéro double est copieux et intéressant, avec les chroniques et poèmes habituels et plus particulièrement deux conférences substantielles d’Yves Tarantik, l’une consacrée à Pierre de Ronsard, l’autres à La Fontaine. C’est assez dire l’esprit poétique d’une revue qui pour être ancienne n’en reste pas moins vivante, allègre et agréable à lire.

Sursitaire

Cela fait des années que je marche sans eux
Et que j’ai dépassé depuis longtemps leur âge ;
Mais je continuerai de parcourir les pages
Qu’ensemble nous avons tournées avec les yeux.

Cette vie s’avançait comme ces chemins creux
Qu’on adore descendre en allant à la plage ;
On croit qu’on va pouvoir les rejoindre à la nage.
Dans quelle direction sont-ils partis, heureux ?

Aujourd’hui, la vieillesse a courbé mes genoux
« Quand nous reverrons-nous, et nous reverrons-nous ? »
Faisait dire Péguy à propos de la Meuse,

Jeanne qui s’en allait pour défendre Orléans
Entre nous, maintenant que le fossé se creuse,
Je me demande un peu ce que je fais céans.

Louis Delorme

Décharge
4, rue de la Boucherie. 89240 Égleny. Trimestriel. 28 €.

     . N° 167. Septembre 2015. 160 p. 8 €.

     Nous avons toujours admiré la ténacité, la longévité et la vivacité de cette revue qui publie des textes qui sont rarement de notre goût. Pourtant, ce numéro s’ouvre sur quelques hommages à Clod’Aria qui vient de mourir à quatre-vingt-dix-neuf ans, qui n’écrivit des poèmes qu’en vers libres, souvent proches de l’aphorisme – et que j’ai moi-même souvent publiée, y compris dans de nombreuses anthologies, des « fourre-tout » dit délicieusement Louis Dubost dans son hommage à Clod’Aria (je regrette de n’avoir pu m’offrir un sac Lanvin). J’ai toujours aimé non seulement (et comme tout le monde) la simplicité, la vérité et l’humanité de sa poésie, mais jusqu’à cette forme jamais informe et qui tombait juste – ce que la plupart des vers-libristes actuels ne savent pas faire. J’ai publié sans la connaître les textes de « la dame qui [écrivait] des poèmes », comme disent Luce Guilbaud et Claudine Goux en lui rendant hommage. Je ne l’ai rencontrée qu’ensuite, ce qui est, me semble-t-il, un bon moyen de ne pas être influencé par la sympathie (voire par l’amitié). La connaître, ensuite, ne m’a pas déçu, au contraire. Elle avait l’œil juste, elle savait voir, et l’oreille exacte pour bien entendre l’aria du poème.  J. C.

J’ai dédaigné
la renommée
qui me l’a bien rendu !

Clod’Arua

- L’Étrave
21, rue des Veyrières. 84100 Orange. Trimestriel. 23 €.

     . N° 235. 28 p. 6 €.

     Après l’éditorial de Vital Heurtebize qui rend « Gloire au travail ! », Lucette Moreau défend la langue française, y compris contre les responsables de l’école : les enfants n’iront pas bêtement nager dans une piscine, mais ils « évolueront latéralement de façon autonome, dans un milieu aquatique profond standardisé ». Heureusement, de nombreux poèmes suivent et nous consolent. La revue étant celle de l’association Poètes sans frontières, elle rappelle l’aide que ses membres continuent d’apporter à une jeune fille handicapée du Kosovo.

Projet

Délivrer les sources
célébrer les silences
et leur ouvrir les ailes,
créer la vie muette, timide, désarmée,
ameuter les rêves,
marcher dans le fil du jour,
maintenir le cœur sur le cadran solaire,
divulguer l’amitié,
créer dans la torsion de l’être,
ravir le secret vital.

Lyliane Lajoinie

- Florilège
19, allée du Maconnais. 21000 Dijon. Trimestriel. 30 €.

     . N° 159. Juin 2015. 54 p. 10 €.

     Dans son éditorial, Chantal Lacaille insiste sur la diversité des poèmes et articles de la revue qui, en effet, est très variée. La Chronique huronnique de Louis Lefebvre est toujours là, avec dessins de ses enfants et poèmes du Huron, toujours aussi percutants.

Ceux qui perdent la guerre
Ce sont toujours les morts
Ceux qui restent sous terre,
Ceux qui ont toujours tort.

Ceux qui perdent la guerre
Ce sont toujours les morts
Ceux qu’on n’entend plus guère,
Ceux qui n’ont plus de corps.

Ceux qui, dedans l’argile,
Restant là, bâillonnés,
Emmurés et tranquilles,
À jamais oubliés.

Ceux, dit-on, qui « reposent
En paix »… On se fout d’eux !
Ceux qui prennent des poses
De guerriers, devant Dieu.

Ceux qui sèchent sous terre
Comme des harengs saurs.
Ceux qui perdent la guerre,
Ce sont toujours les morts.

     . N° 160. Septembre 2015. 54 p. 10 €.

     Les poèmes sont nombreux, de poètes français ou étrangers (en traduction) accompagnés de nouvelles et de chroniques dans un évident souci de qualité. Cette revue montre que la poésie est bien vivante.

J’habite dans une âme,
mon âme de gitane
aux portes ouvertes de roses pourprées,
j’ai des chevaux sauvages de feu,
des prairies sentant la lune,
des veines au sang de liberté,
des terres sans temps,
des temps dorés,
je fais l’amour aux vents brûlants
en frémissant sur des couteaux,
je vole l’argent des chevaliers
en m’enfonçant dans leurs désirs,
je bois les mers et les plaisirs des pluies-torrents
sur les écumes de ma bohème…

Adelina Cicaici Nusbaum

- Inédit nouveau
Avenue du Chant d’oiseau, 11. B-1310 La Hulpe. Belgique. 10 numéros : 35 €.

     . Septembre-octobre 2015. N° 276. 32 p.

     L’éditorial de Paul Van Melle constate la lenteur qui accompagne le vieillissement – et d’autant plus que, comme on le sait, il ne parle que des livres qu’il a vraiment lus, ses connaissances et sa compétence restant admirables. Comptes-rendus et poèmes se partagent le numéro.

- Poésie sur Seine
13, place Charles de Gaulle. 92210 Saint-Cloud. 3 numéros : 30 €.

     . N° 89. Août 2015. 116 p. 12 €.

     Dans son éditorial, Pascal Dupuy redit sa confiance en l’avenir – bel espoir d’un père guidant son fils (comme il a su guider parfaitement sa revue). Après une présentation de l’œuvre de Cécile Oumhani, un groupe de poèmes sur un beau thème : « Tes yeux ». Le troisième et dernier chapitre de la biographie de Verlaine par Antoine de Matharel est une réussite, un modèle de pudeur et de précision.

La pluie

Sûre des lendemains
la pluie sème à tous vents
les étoiles par pleines brassées
quelles galaxies inconnues
fleuriront le sol des nuages
défiant la trajectoire de l’aube

Cécile Oumhani

- Rose des temps
12, rue Théophraste Renaudot. 75015 Paris. Trimestriel. 25 €.

     . N° 22. Été 2015. 24 p. 5 €.

     Une quinzaine de poèmes bien choisis, quelques articles et comptes-rendus, tout cela constitue une revue sympathique et fort bien venue, plus riche en poésie que bien des recueils ventrus.

Espoir

Je veux de l’air pur
Je veux de l’air vrai
Je veux te revoir
Je veux vivre dans la réalité de la vie
Je veux ton amour.

Françoise Tchartiloglou

- Salon Orange
Michelle Colin. 73, rue des Barres. 51120 Soizy-aux-Bois. Trimestriel. 20 €.

     . N° 161. Automne 2015. 44 p. 5 €.

     L’Association Salon Orange, « association d’artistes et gens de lettres pour les jeunes », créée en 1956 par Joël henri d’Alscit, anime poésie et arts par ses Prix, ses expositions et la publication de cette revue. Mais l’association et la revue lancent un cri d’alarme : les animateurs vieillissent, certains disparaissent… Qui va assurer la relève ? C’est un problème général, qui se retrouve ailleurs, en d’autres associations ou revues – un témoignage de divers changements de la vie sociale et culturelle.

Automne triste

Le ciel triste des soirs d’automne
A noyé d’ombre ma maison.
Plus une voile à l’horizon
Ne court sur la mer qui moutonne.

L’horloge au tempo monotone
Égrène l’heure à la cloison ;
Le ciel triste des soirs d’automne
A noyé d’ombre ma maison.

La girouette, au loin, s’étonne
De sombrer dans la déraison
Tant la brise, en cette saison,
A rage soudaine et griffonne
Le ciel triste des soirs d’automne.

Mary-Paule Giuily

- Septentrion
Mussenstraat, 260. B-8930 Rekken. Belgique. Trimestriel. 45 €.

     . N° 3. Septembre 2015. 96 p. 12 €.

     Des articles divers sur les Flandres et Pays-Bas, toujours intéressants, dont la restauration en public (sous la protection d’une vitre) de L’Agneau mystique des frères Van Eyck (XVe siècle) à Gand et un choix de six poèmes (bilingue) de six poètes néerlandais contemporains.

Érasme à Bâle

Nous sommes allés à Bâle pour la Kunstmesse
Pour le vernissage, nous sommes connaisseurs
Les connaisseurs s’habillent de noir, comme si le deuil
Nous sied, pas à cause de l’humanité désintégrée
Les États étant plus intégrés que jamais, non
À cause de la fragmentation de la personnalité

Robert Anker (né en 1946)
Traduit du néerlandais par Hans Hoebeke.

- Vocatif
Monique Marta. 14, rue du colonel Driant. « Le Jaine «  A2. 06100 Nice.

     . N° d’août 2015. 76 p. 12 € (+ 3 € de port).

     Une petite trentaine de pages de ce numéro est réservée à des traductions de « Poètes et écrivains bulgares », le reste à des « poètes d’expression française » dont certains sont déjà connus.

Le souffle du soleil, du pain, du sol,
respire le bois – cet être précieux !
La plus vivante, la plus sainte idole
que jamais a su créer notre Dieu.


Peter Veltchev (né en 1984).
Traduit du bulgare par Parvan Tcherkaski.

 

TABLE DES MATIÈRES

 

Le Coin de table : LA POÉSIE DES POÈTES

1

     La poésie ? À quoi ça rime ?

5

Daniel Ancelet : À quoi rime la poésie

6

Gilles Baudry : Un mode d’être au monde

8

Jean-François Blavin : Une langue dans la langue

10

Jean-Pierre Boulic : Au sujet de la poésie

12

Chaunes : À la muse

14

Frédéric Farat : Le poète est-il encore un écrivain ?

16

Nicolas Gautherot : Définir la poésie

20

Pierre Gourdé : L’impasse

21

Jean Hautepierre : Du rythme avant toute chose

23

Christian Laballery : La vie ? À quoi ça rime ?

26

Gilbert Lazard : L’art de combiner les mots

27

Michel-Angelbert Legendre : L’expression du rêve et de l’imagination

29

Thomas Le Goareguer : Transformer le langage

30

Jeanne Maillet : Pantelante, prodigue, prestigieuse poésie…

33

Henri Manois : Poésie ?

35

Jean-Luc Moreau, « Mon beau navire ô ma mémoire… »

40

Jacques Morin : La poésie existe encore

42

Victor Ozbolt : La poésie rime avec la vie

44

Robert Parron : Des auteurs de combat

46

Jacques Réda : La réalité du fait poétique

48

Maelle Roussel : La poésie est à part

51

Oscar Ruiz-Huidobro : Eh, va donc, rime ailleurs !

53

Nicolas Saeys : Une clameur d’espoir et de vie

56

Jean-Paul Savignac : Insuffler le rythme

58

Roland Strauss : Poésie, que d’erreurs on commet en ton nom !

62

Henri Suhamy : Réponse en forme de question

64

Youri : À rien !

67

Notes, notules et notations :

68

     Marie Botturi, Josette Frigiotti, Michel-Angelbert Legendre,

     Pascal Payen-Appenzeller, Andrée Roger, Fabienne Smets,

     Mireille Tenenbaum

Jean-Paul Mestas : La poésie

70

Marcel Proust, Chroniqueur

72

Sylvoisal : Lettre à un jeune poète qui n’a encore rien publié

74

 POÈMES

 

Dominique Gelpe, Premier pas, Saurais-tu…

80

Louis Delorme, L’apprentissage

82

Henri Cachau, Bonjour

83

Marie-Anne Bruch, Paris III

84

Daniel Cuvilliez, Les copains

85

Patrick Derouart, Questions

86

Mario Di Valentin, Le miroir brisé

87

Hélène Neveur, quel est ce « Chemin de la poésie » ?

88

*

Mathilde Martineau : Soupir pour Un coup de dés

90

Jacques Charpentreau : Henri de Régnier, Poète à monocle

97

Noël Prévost : André Gide et Francis Jammes. Deux hommes de lettres

106

Madeleine Bouvet : Des poètes de chez nous. Jean Aicard et François Fabié

110

Mac Orlan, Le bourlingueur de Saint-Cyr-sur-Morin

115

CHRONIQUES DU COIN DE L’ŒIL

Y a-t-il encore un après à Saint-Germain-des-Prés ?

118

Quelques « Profils perdus » retrouvés par Philippe Soupault

123

Wilhelm de Kostrowitzky, prédécesseur de Guillaume Apollinaire.

124

Poésie et société

126

Silvius, Gazette rimée. Triolets de l’hiver

130

PAGES DE GARDE

132

*

ILLUSTRATIONS

Couverture : 1ere : D’après Francisco Furini

4: Mallarmé, Toast

 

Jacques-Émile Blanche, Marcel Proust (1891)

73

Hélène Neveur, Croisière

89

Stéphane Mallarmé, Manuscrit préparatoire d’Un coup de dés

91

Paul Gauguin, Mallarmé (1891)

96

Théo van Rysselberghe, Henri de Régnier (1898)

100

Arthur Mayeur, Henri de Régnier (1926)

101

Félix Vallotton, Francis Jammes ; André Gide (1898)

108

Pierre Dumarchey et son basset d’Artois. Autoportrait

117

Disque de Guy Béart, Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud, Guy Béart

120

Disque de Guy Béart, Vive la rose

121

Guillaume Apollinaire, Dessin extrait de son Carnet 

125

                                    

N° 65. Janvier 2016. ISBN : 978-2-35860-036-1. 1er trimestre 2016.

 

Janvier 2016