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LA MAISON DE POÉSIE


Fondation Émile Blémont

Reconnue d´utilité publique


16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris

06 37 51 17 09


La Maison De Poésie Actualités
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 Pour nous joindre :

- Par courrier postal : La Maison de Poésie. Société des Poètes Français.

     16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris.

- Par téléphone : 06 37 51 17 09.

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Actualités

 

 

Août 2015

 

 

 

La Maison de Poésie

 

fait partie de ceux qui défendent

 

notre culture et ses valeurs

 

contre l’assaut des barbares.

 

 

 

 

      « Quoi que fassent ceux qui règnent chez eux par la violence et hors de chez eux par la menace, quoi que fassent ceux qui se croient les maîtres des peuples et qui ne sont que les tyrans des consciences, l’homme qui lutte pour la justice et la vérité trouvera toujours le moyen d’accomplir son devoir tout entier.
      La toute puissance du mal n’a jamais abouti qu’à des efforts inutiles. La pensée échappe toujours à qui tente de l’étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d’une forme dans l’autre. Le flambeau rayonne ; si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière ».

 

VICTOR HUGO

 

                     

 

 

LA MAISON DE POÉSIE-FONDATION ÉMILE BLÉMONT

 

 

     La Maison de poésie est une Fondation créée par les dispositions testamentaires d’Émile Blémont. Elle a été reconnue d’utilité publique par un décret du Président de la République le 19 août 1928. Elle est la seule Fondation agissant en faveur des poètes et de la poésie par ses diverses activités (publications, revue, conférences, récitals, bibliothèque, présence en diverses institutions, etc.).

     Émile Blémont, son fondateur, est le personnage central du tableau de Fantin-Latour, Coin de table (1872) et, avec ses amis, le fondateur de la revue La Renaissance Littéraire et Artistique. C’est Émile Blémont qui fit asseoir au coin de la table deux jeunes poètes alors inconnus, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud.

      Poète et animateur de revues, Émile Blémont était aussi un mécène. Il acheta le célèbre tableau et en fit don à l’État. Le Coin de table est aujourd’hui au Musée d’Orsay.

 

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     La Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont est administrée par sept poètes qui sont aujourd’hui Jacques Charpentreau, Sylvestre Clancier, Jean-Luc Despax, Jean Hautepierre, Jean-Luc Moreau, Jean-Pierre Rousseau, Robert Vigneau.

 

 

                   

 

 

 POÉSIE VIVANTE

 

 

 

EN SA SEIZIÈME ANNÉE, LA REVUE LE COIN DE TABLE CONTINUE.

     La poésie continue, quelles que soient les violences, en France et dans le monde, quelles que soient les difficultés de notre Fondation qui n’est pas encore parvenue à obtenir que son adversaire, la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, respecte les décisions des tribunaux qui nous ont enfin rendu justice. La SACD utilise toutes les ressources de la procédure pour retarder l’échéance inéluctable.
     La poésie continue, avec les poètes de notre temps qui enrichissent à leur tour le trésor millénaire de notre poésie, dans cet incessant dialogue mené avec les poètes d’hier (Pierre Emmanuel, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Guillaume Apollinaire, Francis Jammes, Louis Aragon,  etc.), ou d’ailleurs (John Keats, Karl Marx, etc.) – et c’est aussi le dialogue de la poésie avec nous-même, dans cette « Forêt de charmes » où nous avait conviés Paul Valéry, comme le rappelle l’éditorial de ce soixante-troisième numéro de notre revue dont le titre reprend celui du tableau de Fantin-Latour ayant introduit Paul Verlaine et Arthur Rimbaud dans la Galerie des poètes de toutes les époques.


Couverture n° 63


 

UNE FORÊT DE CHARMES

 

 

 

      Le recueil de poèmes de Paul Valéry, Charmes, porte en sous-titre « (c’est-à-dire : Poèmes) », se rattachant ainsi aux carmina de l’antiquité romaine. Ce titre, volontairement ambigu en français du début du XXe siècle, surtout avec son pluriel, rappelle que le mot conserve de ses origines latines la puissance magique de l’ensorcellement incantatoire, tout en revendiquant la séduction du chant de la poésie française. Cette richesse des sens se retrouve incluse dans les poèmes réunis par Paul Valéry, y compris dans Le cimetière marin, un chef-d’œuvre dont le sens est suscité par ses images et par son chant.
     Élargissant cette multiplicité des sens jusqu’au jeu sur les mots, on peut dire que les poèmes d’un livre constituent « une forêt de charmes », empruntant ce titre à un recueil de Maurice Fombeure, en lui ajoutant le signe du pluriel, bien que l’arbre taillé en charmille soit d’une autre origine linguistique.
     Le mot latin lui-même a repris quelque actualité dans le titre de la cantate profane de Carl Orff, Carmina Burana, celui d’un manuscrit médiéval conservé à l’Abbaye de Benediktbeurn. La violence de certains passages de cette œuvre musicale apparentée au Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky, et même, parfois, leur commune sauvagerie, montrent que le charme magique peut agir sans avoir rien de « charmant » au sens moderne du mot – mais que le caractère envoûtant de la magie antique s’entend encore dans leur charme propre.
     Jusqu’au XVIIe siècle, la valeur magique du charme l’emportait dans le sens de ce mot, alors que nous n’y entendons plus aujourd’hui de façon courante que l’élégante séduction du « charmant garçon ». Le mot a certainement encore d’autres sens pour les physiciens contemporains qui traquent des « particules charmées », notamment le quatrième quark, ou qui évoquent un « nombre quantique de charme ». La physique quantique rejoindrait-elle la poésie ? Ou la magie ?
     Nous voyons bien ce que Paul Valéry a subtilement rappelé : le poème est à la fois un chant et une incantation magique. Plus généralement, la puissance envoûtante de l’œuvre d’art déborde le sens restreint d’un charme dont l’agrément serait condamné à la mièvrerie. C’est pourquoi nous prenons plaisir à contempler Les Désastres de la guerre de Goya, à jouir de la cruauté des « beaux monstres » de Racine, à frémir en lisant La Ballade des pendus de Villon, envoûtés que nous sommes par la magie de leur poésie, alors que nous savons, pourtant, que la recherche de la beauté est souvent revendiquée comme la tâche essentielle de l’art. Qu’y a-t-il donc de commun entre les délicats rondeaux de Charles d’Orléans et La charogne de Baudelaire, si ce n’est le « charme » mystérieux qui nous captive ? C’est un paradoxe bien connu que Boileau a résumé en deux vers :

 

 Il n’est pas de serpent ni de monstre odieux
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.

 

      Une fois encore, nous sommes renvoyés à l’art. Le nôtre est poétique.
     Il fut un temps, après le XVIIIe siècle, où l’on s’en était lassé. L’art, alors, c’était la technique, celle du bon artisan. Tous ceux qui se voulaient poètes la possédaient parfaitement : ils écrivaient des vers sans erreurs de métrique, de rimes, d’accents. Cela suffisait, évidemment, pour composer des poèmes – mais pas pour atteindre la poésie : « On ne peut trouver de poésie nulle part quand on n’en porte pas en soi », remarquait Joseph Joubert, en prose. Peu après, André Chénier disait la même chose en vers.

 

L’art, des transports de l’âme est un faible interprète ;
L’art ne fait que des vers, le cœur seul est poète.

 

      Un siècle plus tard, quelques poètes ont poussé jusqu’au bout cette constatation d’André Chénier et ils ont voulu se passer des anciennes techniques pour parvenir à libérer les vers. Nous avons souvent évoqué  avec admiration les premiers vers-libristes, Henri de Régnier, Francis Viellé-Griffin, puis Émile Verhaeren, Charles Van Lerberghe, etc. En fait, ils ont retrouvé les vers libres de La Fontaine, ou plutôt ce qu’on appelait alors justement « les vers mêlés » qui utilisent subtilement des vers rimés de mètres différents. Sans cette géniale intuition, un poète que nous aimons n’aurait été qu’ « un garçon de belles-lettres, qui fait des vers, nommé La Fontaine, un grand rêveur », comme l’avait noté Tallemant des Réaux avant la publication des Fables.
     Le vers libre des années 1880 a eu la chance d’être utilisé et promu par des poètes de talent, à l’oreille fine, mais il n’a pas suffi à donner du talent à ceux qui ne l’avaient pas, ainsi Gustave Kahn, écrivain fort honorable, qui se vantait à juste titre d’être l’un des inventeurs du genre ; mais il n’avait pas la même finesse d’oreille que son ami Jules Laforgue. Inversement, l’utilisation du vers classique par Robert Desnos ne l’a pas empêché d’être surréaliste et révolutionnaire à son époque.
     Et nous voici donc arrivés à la nôtre.
     Nous voyons clairement aujourd’hui que la forêt est dépouillée de ses charmes ; pas d’envoûtement, pas de magie, pas d’incantation. Le lecteur, consterné, n’est jamais retenu par ces milliers de plaquettes (ce nombre n’est pas exagéré), lui qui, plein de bonne volonté, est toujours prêt à dire au poète comme Diaghilev à Cocteau : « Étonne-moi ». Nous parcourons un désert aride depuis trop longtemps. En plein milieu du XXe siècle, le philosophe Jean Wahl écrivait déjà : « Nous sommes tombés de Char en Ponge. Je ne veux d’ailleurs pas les comparer. Je ne comprends pas Char, mais je comprends que Ponge n’est rien ».
     Nous pouvons le dire aujourd’hui de ceux qui empilent des mille-feuilles de lignes ingrates, mornes, sans queue ni tête, des « textes », comme ils disent, de leur « travail », comme ils s’en vantent, sans aucun charme, ni celui de la charmante séduction, ni celui de l’ensorcelant enchantement. Mon Dieu ! Qu’ils sont ennuyeux ! Comme ils sont convenus dans leur pseudo-liberté ! « De leur désert stérile est venu notre ennui »,  pourrions-nous dire en pastichant un peu Mallarmé.
     Cette aridité est l’aboutissement inéluctable de l’abandon de tout art poétique, qu’il soit ancien, libéré, assoupli, transformé, personnel, inventif, révolutionnaire, intégriste, etc. C’est le triomphe du n’importe-quoi que nous dénonçons sans cesse. Nous sommes rendus à un point de niaiserie, d’indigence,  d’inculture poétique, de nullité, où il faut inverser André Chénier et l’admettre :

 

Le cœur, du feu de l’âme a besoin d’interprète :
Il ne fait que la prose ; le vers seul est poète.

 

      Il fut un temps où les rimeurs étaient si habiles que Boileau, qui passe pourtant pour un acharné formaliste, s’efforçait de les détromper :

 

 C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l'art des vers atteindre la hauteur :
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète,
Si son astre en naissant ne l'a formé poëte,
Dans son génie étroit il est toujours captif :
Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.
Ô vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse,
Courez du bel esprit la carrière épineuse,
N'allez pas sur des vers sans fruit vous consumer,
Ni prendre pour génie un amour de rimer :
Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces,
Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.

 

      C’est l’inverse aujourd’hui, car les poètes à la mode se veulent « penseurs » en jetant à la volée quelques mots au hasard sur la page blanche, alors que la pensée du poète, s’il en faut une, ne peut naître que de sa parole. Il vaut mieux, d’ailleurs, qu’il ne s’y essaie pas. Jean Cocteau nous a prévenus : « La poésie cesse à l’idée. Toute idée la tue ». Boileau a dû revoir sa copie.

 

C’est en vain qu’à Platon un téméraire auteur
Pense du philosophe atteindre la grandeur.
S’il n’a pas la sagesse et la rigueur parfaite,
Si ses gènes n’ont pas leur richesse secrète,
Dans son cerveau modeste il restera captif :
Pour lui, Socrate est sourd et les lecteurs rétifs.
Ô vous donc, qui, rongés d’une envie périlleuse,
Croyez être penseurs à l’âme merveilleuse,
N’allez pas ligne à ligne au désert sublimer,
Ni prendre pour génie votre horreur de rimer.
Si, pour philosopher, votre plume est retorse,
Ne vous étonnez pas qu’elle reste sans force.

 

 

      L’auteur attend le résultat de sa création – qui peut l’étonner lui-même. Comme le statuaire de La Fontaine, il regarde son bloc de marbre (ou sa feuille blanche, ou sa toile vide), en se demandant « Sera-t-il dieu, table ou cuvette ? »
Beaucoup de lecteurs de poèmes ou d’amateurs de peinture ont de la difficulté à l’admettre : « l’idée » (s’il y en une) ne suscite pas l’œuvre ; c’est l’inverse. Ni le poète ni le peintre ne sait ce qu’il va trouver « en plus » dans l’œuvre terminée, ni même ce qu’il cherche. Ils le découvrent à l’achèvement, et du même coup, ils se découvrent. L’idée préconçue est néfaste. L’inverse ferait passer le raisonnement avant la sensibilité, l’intuition, l’éclair de la création, les sentiments, les exigences même de l’art. Dans ses notes personnelles accompagnant la treizième de ses Quinze lithographies sur le thème de Pâques, (« Le tombeau vide »), le peintre non-figuratif Alfred Manessier a écrit : « En peinture, du rapport (coït) naît l’idée. Jamais l’idée ne fait naître le rapport. Ne jamais avoir d’idée en peinture. L’idée naît dans le rapport – et non avant. L’intellectualisme en peinture – c’est l’anti-peinture – c’est le stérile. » Jean Cocteau ne disait pas autre chose pour la poésie.
     Le poète n’est pas un philosophe. Et s’il ne sait pas être un magicien, il n’est rien. C’est ce que nous rappelait Paul Valéry à sa manière, lui qui était aussi un philosophe – mais par ailleurs et autrement. Le 1er janvier 2016, son œuvre va entrer dans le domaine public. Mais n’en fait-elle pas déjà partie pour nous, par-delà les impératifs réglementaires ?
     Que les poètes d’aujourd’hui s’interrogent sur ce qui nous reste du XXe siècle, encore si proche de nous. Ils constateront que, dans des tonalités différentes, en ayant su parfois s’inspirer de leurs devanciers vers-libristes, ne demeurent vivants que nos prédécesseurs qui, d’une manière ou d’une autre, ont su utiliser leur art poétique personnel pour nous envoûter jusqu’à nous faire retenir leurs vers, alors que nous avons oublié les autres.

 Il nous reste à replanter notre forêt de charmes.

 

 LE COIN DE TABLE

 

Bosch

 

 

Parmi les poèmes :

 

 

DANIEL CUVILLIEZ

 

 Génération 68

 

 

À mes petits-enfants

 

À vingt ans je n’avais qu’une arme : l’insolence,
Je chantais l’amour libre et la fraternité ;
Mais ce siècle en naissant a fini d’émietter
Mes folles utopies réduites au silence.

Gardez bien ce poème et ma désespérance
Car, si je dois partir, vous allez hériter
De ce monde imbécile et plein d’absurdité…
J’implore, mes enfants, juste un peu d’indulgence.

Je vous lègue ces gens débordant d’éloquence,
Leurs discours sur le droit et sur la probité ;
Tous ces petits laquais, négligeant la cité,
Qui ne sont que pantins aux mains de la finance.

Je vous lègue ce Dieu qui, plein de véhémence,
Surgit dans votre école et vient décapiter
L’histoire, la raison et la laïcité
Pour mieux y ressemer la haine et l’ignorance.

Je vous lègue la mer où la barque s’élance
Remplie du désespoir d’êtres persécutés
Par la faim, par la guerre et qui viennent guetter
D’un rivage du nord l’improbable partance.

Je vous lègue la terre et toute l’impuissance
De l’homme à maîtriser ce qu’il a enfanté :
Tsunamis, OGM et forêts dévastées
Et quelque pesticide appliqué aux semences.

Mais je vous lègue aussi, comme une confidence,
La voix de ces auteurs que j’ai tant écoutée,
Ces poètes charmants et pleins d’humanité
Qui surent éclairer mes pas dans l’existence.

 

Daniel Cuvilliez

 

*

 

SUZY MALTRET

 

 Ô mon fleuve…

 

 

Ô mon fleuve en route vers Notre-Dame,
des gouttes de pluie te sont beaux attelages
et ta vaste cité embaume de bouquets
et tes révolutions sont autant de cocardes,
avec du Trocadéro une verdure de marronniers,
Et va l’humain troupeau en multiples visages
jusqu’au plus parnassien des monts, tour penchée
sur un songe ponctué de voyages immobiles,
et l’on entend en chuchotis de pinsons perdus
chanter une ritournelle, un poème peut-être,
et des muses comme filles de ton Histoire
murmurer prières sous la nef de Saint-Sulpice !

 

Suzy Maltret   

 

 *

 

PASCAL KAESER

 

 Mauvais genres

 Épître

 

 

Résignez-vous ! Rangez-vous des voitures !
Il est fini le temps des conquérants,
des hussards bleus que la désinvolture
et la santé faisaient sortir du rang.
Changez de style, oubliez l’aventure !
Seul un crétin nage à contre-courant.
Positivez ! L’heure est à l’ouverture.
Ne passez pas pour un pauvre ignorant
qui méconnaît l’éventail des cultures !
Célébrez tout ce qui est différent !
De quoi ? De vous, de votre architecture.
Jouez le jeu ! Montrez-vous tolérant !
Respectez l’autre au nom des écritures !
Les droits de l’homme ont le verbe éclairant.
Fraternité ! Chez nous, pas de clôtures !
Que de l’amour qui s’épanche à torrents !
Égalité ! Corrigeons la nature !
Que tout le monde enfin soit jugé grand !
Et liberté ? Oui-da ! mais sans rupture !
Résignez-vous, mousquetaire encombrant !
L’homme actuel veut de la confiture.
Empiffrez-vous de bonheur apparent,
suivez la mode et donnez sépulture
à vos fleurets qui font peur aux Durand !

 

Pascal Kaeser

 

*

 

JACQUES RÉDA

 

 Le rameur

 

 

À Jacques Charpentreau

 

Restera-t-il encore un seul homme pour les compter
Quand nos siècles auront passé le nombre de septante ?
Et s’il en reste deux ou trois, lequel saura dater
Ces moments qu’ils vivront ensemble, inquiets, dans l’attente
D’un nouveau rédempteur ou d’un dernier fléau
 Infligé par l’amour sévère d’un Très-Haut ?

Déjà nous nous perdons dix mille ans avant Jésus-Christ
Alors que rien n’était encore arrêté par écrit,
Et nos tribus vagabondaient de forêts en savanes
Ne laissant de la marche hésitante des caravanes
Qu’une empreinte argileuse attestant leurs sabots,
Une pointe de flèche et des débris de pots.

Nous autres que la loi du temps a voulu situés
Loin des cavernes, sous les feux qu’on voit toujours éclore
Dans l’abîme du ciel à la longue destitué
De son pouvoir depuis que notre insolence l’explore,
Nous errons de l’instinct probe de l’animal
À nos troubles élans d’âme. « C’est bien et mal,

Dieu soit de tout loué », disait par prudence Marot
Qui prit place à son tour dans l’indénombrable cortège
Des rimeurs comme autant de bons employés de bureau
Parfois illuminés, parfois rebelles. Me flattais-je
D’appartenir au corps d’élite qui maintint
La langue alerte, avant que pareille au latin

Elle n’en vînt à succomber sous le poids des quintaux
De volumes amoncelés dans nos bibliothèques
Et chaque jour accru par les faix expérimentaux
Inspirés à des étourdis par des muses métèques,
Danseuses préférant au rythme leur tutu
Et qui font de leur louche infirmité vertu ?

Or moi, comme si je voulais remonter ce courant
Tumultueux qui nous entraîne et nous roule, je nage
La vieille brasse des aïeux au bas de ce torrent
Que sa pente de plus en plus rapide déménage
Des sommets escarpés de son site natal
Au margouillis du marécage occidental.

Plus souvent que je ne voudrais ma barque y roule et tangue
En passant par des écheveaux d’herbes et des hauts fonds
Plus dangereux que des rapides ou des typhons
Pour le confort et la sécurité de cette langue
De haute mer que plus d’un fameux timonier
A conduite, et je suis peut-être le dernier.

Sans doute il me faudrait creuser, en manière de drain,
Autre chose que le canal envasé de l’alexandrin
Et, pour y naviguer un peu, plutôt une pinasse
Qu’une voilure accommodée aux souffles du Parnasse.
En attendant, je rame et gouverne au ponant,
Comme ceux qui jadis cherchaient le continent

Dont l’or alimente peut-être un soleil plus tenace
Que celui qui m’éclaire et meurt en rayonnant.


Jacques Réda

 

*

 

JEANNE MAILLET

 

 Le cygne, la saison…

 

 Le cygne, la saison, la terre enamourée
Parce qu’une aubépine a pointé dans la nuit
L’audace d’une joie profane, inespérée
Cette brassée de vous pour mon regard surpris.
Était-ce un jour de fête ? À moins que ma mémoire
Décline les années comme un royal cadeau.
Soyez sans crainte, ô mes amours sans histoires,
Le cygne et la saison délivrent leurs rameaux
Comme une mirabelle cultive sa gloire
Comme un martin-pêcheur mire ses bleus dans l’eau
Comme tout un chacun prolonge sa mémoire
Sur un sillon d’un lac où s’enivrent les mots.

Jeanne Maillet

 

*

 

ROBERT VIGNEAU

 

 Limericks de Bretagne

 

 Il pleut sans cesse au-delà du grand Brest,
Prairie placée sous l’aile du vent d’Ouest
Mais si légère est l’eau des nues
Que la vie simple continue
Et libres dans l’herbu les grands bœufs restent.

 

*

 

Le crêpier écrasé hier soir à Concarneau
Et qui fait ce matin la une des journaux ?
Poirot a des indices : Hercule
Trouvera grâce au véhicule :
Son soupçon se restreint sur quiconque a Renault.

 

*

 

Le gangster arrêté en cavale à Dinard
Refuse d’avouer. Pour le rendre bavard
On le cuisine au chalumeau
La nuit entière sans un mot
Puis au matin, tous ses méfaits, le bandit narre.

 

  

      Voici quelques tentatives d’adapter un jeu poétique typiquement anglais, le limerick, au rythme français. Est-ce encore poésie ? On hésite : il ne s’agit que d’un jeu dont l’humour se fonde sur les règles d’une tradition poétique.
     À l’usage, il m’est vite apparu que dans  notre langue le calembour final du mot portant rime au premier vers constituait souvent le meilleur ressort du quintil, assurant sa chute et justifiant la fantaisie de son invention.
     Poésie ? Le sourire n’est-il pas un mouvement de l’âme ? Mais le calembour confine souvent au grivois, règle du genre. Par décence, nous avons donc retiré de ce choix les limericks portant à la honte du rire. (RV)

 

*

 

JOHN KEATS

 

 Ode on Melancholy

 

No, no ! go not to Lethe, neither twist
Wolf's-bane, tight-rooted, for its poisonous wine ;
Nor suffer thy pale forehead to be kist
By nightshade, ruby grape of Proserpine ;
Make not your rosary of yew-berries,
Nor let the beetle, nor the death-moth be
Your mournful Psyche, nor the downy owl
A partner in your sorrow's mysteries
For shade to shade will come too drowsily,
And drown the wakeful anguish of the soul.

*

 

JEAN CADAS

 

 Ode sur la Mélancolie

 

Ne va pas au Léthé, ni ne tords, pour un vin
Vénéneux, l’aconit à la rude racine ;
De baiser ton front blanc, ne défends pas en vain
La belladone, ardent raisin de Proserpine ;
N’assemble pas les grains de l’if en chapelet ;
Ne laisse l’escarbot ni le sphinx investir
Ta funèbre Psyché, ni l’ouateuse chouette
Que parmi tes chagrins le mystère appelait ;
Car l’ombre accroissant l’ombre essaierait d’amortir,
De noyer dans ton âme une angoisse inquiète.

 

*

Gazette rimée

 Triolets de l’été

 

 Être et avoir été

 

Voici Midi, roi des étés,
(Comme il fait chaud dans ce poème !),
Choyé par l’Université,
Voici Midi, roi des étés !
Cent fois par l’univers cité
(On ne compte pas quand on aime)
Voici Midi, roi des étés,
Mais qu’il fait chaud dans ce poème !

 

 *

 

Triomphe des barbares

 

Les barbares cassent leurs arts,
Taureaux ailés de leurs ancêtres,
Rois barbus, poissons ou lézards,
Les barbares brisent leurs arts.
Chez nous, les zélés petits-maîtres
Font des instals’ au kilomètre.
Crimes barbares de lèse-art,
Ces bazars renient leurs ancêtres.

 

*

 Machination

 

Soyez plus ambitieux, Monsieur,
Et n’ayez pas peur des machines !
Internettez-vous, c’est précieux,
Soyez plus audacieux, Monsieur !
Connectez-vous, c’est délicieux,
Sans que rien ne vous turlupine,
Et vous mettrez bientôt, Monsieur,
Votre machin dans la machine.

 

*

Encore l’austérité

 

Pour faire tourner le moteur,
Surtout, n’y mettez pas d’essence !
Relâchez l’accélérateur,
Pour faire tourner le moteur.
Ne vous hâtez qu’avec lenteur,
Serrez la courroie en silence.
Pour faire tourner le moteur,
Surtout, n’y mettez pas d’essence !

 

*

Libération des villes

 

Prenez vos patins à roulettes :
Des autos, il en roule trop !
Mettez les vieux à bicyclette
Prenez vos patins à roulettes,
Charriez vos sacs à la brouette !
Les camions prendront le métro.
Chaussez vos patins à roulettes,
Des autos, il y en a trop.

 

Sylvius a bien voulu reprendre dans Le Coin de table sa Gazette rimée de La Renaissance Littéraire et Artistique d’Émile Blémont.

 

                                            

 

Parmi les articles

(Extraits)

 

 

JACQUES CHARPENTREAU

 

UNE POÉSIE QUI BOITE UN PEU

 

(extraits)

 

      Croyez-moi, la vraie poésie s’inquiète fort peu du nombre de ses pieds, attendu qu’elle ne se chausse point en confection. (…)  La beauté boite et Louis XIV choisit Mlle de La Vallière parmi une foule de courtisanes pour cette façon qu’elle avait de tirer la jambe comme si l’amour royal eût été boulet à son pied.

 René Guy Cadou, Les liens du sang. Usage interne. 1951.

 

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     (…) il est vrai que la poésie française a privilégié le battement et le découpage pairs, réguliers, métronomiques jusqu’à la monotonie, amenant Paul Verlaine à réclamer « de la musique avant toute chose » et à conseiller : « et pour cela préfère l’impair », dans un Art poétique composé en vers de 9 syllabes. Cette incitation a parfois été suivie (et superbement) par Verlaine lui-même, bien que la plus grande partie de ses poèmes soit composée de vers pairs. En réalité, les  poètes n’avaient pas attendu Verlaine pour employer aussi, à l’occasion, ces vers impairs qui semblent toujours boiter un peu à première audition, avant d’imposer leur scansion propre à nos oreilles et à notre souffle, un peu rétifs au départ, car nos rythmes pairs viennent de l’origine de notre poésie.

 

 

DES PREMIERS PAS BIEN RYTHMÉS

 

     On sait que le français n’étant ni une langue mesurée ni une langue accentuée, la poésie a été immédiatement amenée à utiliser le mètre (c’est-à-dire le nombre régulier et répétitif de syllabes dans le vers) et l’assonance (c’est-à-dire simplement la répétition de la dernière voyelle accentuée, sans se préoccuper des consonnes qui précèdent ou qui suivent), pour indiquer qu’il s’agissait bien d’un vers et non d’une simple ligne – et pour ainsi favoriser le chant et faciliter la mémoire du récitant (qui psalmodiait peut-être).

………………………………............................

 

     Ainsi, s’imposent (on n’ose pas dire « naturellement ») les mètres de 8, 10, 12 syllabes, non seulement fréquents, mais privilégiés, comme si la poésie de langue française ne pouvait naître et vivre sans passer par ces mètres pairs dont la scansion, c’est vrai, suit le rythme des pas et les battements du cœur. Pendant longtemps, jusqu’au XVIe siècle, le décasyllabe était considéré comme « le vers commun ».
     Les 4 002 décasyllabes de La Chanson de Roland témoignent de la force de cette scansion paire qui s’impose ensuite avec les alexandrins du siècle classique déclamés sur la scène, les milliers de vers romantiques de Victor Hugo, tant d’autres, jusqu’à nos jours, en passant par ceux d’Aragon et les tout récents dodécasyllabes de Jacques Réda.

 

Les lilas et les roses

 

Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés

 Louis Aragon, Le Crève-cœur. Gallimard, 1941.

*

L’univers s’ouvre donc en un vaste éventail
Semé de diamants dont on perd le détail,
Diffusant un brouillard de lumière frileuse
Dans leurs amas lointains. Mais une nébuleuse
Peut scintiller aussi comme un seul diamant.

 Jacques Réda, La Nébuleuse du songe. Gallimard, 2014.

 

     Plus de mille ans de notre poésie se scande à 2 temps, ou 4, 8, 10, 12, voire en 14 syllabes. Mais cet encadrement n’a jamais été si parfaitement fermé qu’on pourrait le croire. C’est ainsi que dès le XIIIe siècle, des chansons se libèrent, des œuvres assez longues utilisent des vers impairs, comme le montre la charmante « chantefable » Aucassin et Nicolette, dont les chapitres se terminent par un gracieux avertissement, «  que se canta », ainsi la chanson d’Aucassin songeant à sa Nicolette enlevée par des « Sarrasins ».

 

Estoilette, je te voi,
que la lune trait a soi ;
Nicolete est aveuc toi,
m’amiete o le blont poil.
Je quid Dix la veut avoir
por la lumiere de soir.

 

Petite étoile, je te vois,
[Toi] que la lune tire vers elle ;
Nicolette est avec toi,
Ma petite amie aux blonds cheveux.
Je crois que Dieu veut l’avoir
Pour la lumière du soir.

 

     On entend clairement ici la scansion du vers de 7 syllabes qui va se révéler l’un des mètres impairs des plus utilisés dans notre poésie. Car la primauté évidente et chronologiquement première des mètres pairs n’a jamais fait disparaître les autres. Et ce sont justement ces moins-aimés qui méritent qu’on s’y arrête un moment, car s’ils n’ont pas été les plus utilisés, ils ont imposé leur marque à quelques chefs-d’œuvre, par-dessus ces rythmes binaires qui sont en nous – un peu comme la liberté de la main droite d’un pianiste chante librement sur le rythme régulier de sa main gauche. C’est le secret du charme d’un rubato, ce « temps dérobé » à la mesure bien scandée.

 

PREMIERS ÉCHELONS DES IMPAIRS

 

     Dans la gamme des impairs, les « petits vers » (en-dessous de l’heptasyllabe) font souvent partie de combinaisons les alliant à des vers plus longs, pour produire des effets de rythmes, notamment des effets d’échos. Cependant, on trouve de nombreux exemples d’utilisations sans mélange de ces mètres, y compris par les poètes les plus importants.
     Le vers d’une seule syllabe, premier échelon de la suite 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13 (et plus si affinités…), peut en réalité en avoir deux, mais ne comptant jamais que pour une seule : en effet, la versification considère que si la dernière syllabe est un e muet (rime dite « féminine ») elle ne compte pas dans le mètre du vers (c’est pourquoi l’alexandrin était jadis défini comme un vers de 13 syllabes quand il se terminait par un e muet qui n’était pas décompté – mais qui s’entendait en prolongeant le son).  

 

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     Malgré la gageure pour la langue française de cet emploi de mots monosyllabiques déterminant chaque vers après chaque vers, on a plusieurs exemples de tels poèmes.    
    Comme pour bien d’autres difficultés techniques, on en trouve de multiples exemples dans les œuvres, toujours d’une très grande habileté, d’Amédée Pommier (1804-1877), en particulier un poème de 32 monosyllabes consacré à Sparte, dont le laconisme convient fort bien au sujet : « Dure / Loi ; / Sûre / Foi ! / Chastes / Mœurs, / Vastes / Cœurs… ».
     Mais le poème en vers monosyllabes le plus célèbre reste celui en forme de sonnet composé par Jules de Rességuier, car l’habileté technique n’a pas masqué la discrète émotion poétique de cette épitaphe.                

 

Sur la mort d’une jeune fille

 

Fort
Belle,
Elle
Dort.

Sort
Frêle,
Quelle
Mort !

Rose
Close
La

Brise
L’a
Prise.

 

Jules de Rességuier. Dans La France littéraire, 1835.

 

     Le vers trissyllabe est en comparaison trois fois plus ample et permet de composer des poèmes d’une autre envergure, comme le célèbre Pas d’arme du roi Jean de Victor Hugo qui aligne ainsi 256 vers de trois syllabes, en 32 strophes de 8 vers dont la même structure complexe atteste la virtuosité du jeune poète : a, b, a, b, c, c, c, b, deux des 3 rimes revenant 3 fois en chaque huitain. Le thème du poème, d’abord défilé tranquille, puis joute, tumulte et bataille, correspond à cette espèce de cavalcade qui devient pressante, peut-être même chevauchée haletante (les chevaux galoperaient-ils alors sur trois temps ?).
     À la lecture de ce long poème, on se demande s’il convient d’évoquer toujours la « fluidité » du vers impair – ou sa netteté, chaque vers comme découpé par l’indispensable arrêt après la rime. Ce poème montre, en tout cas, qu’une fois entré dans le rythme de ce mètre (trop court pour avoir une césure, il est toujours dit d’une traite), l’auditeur l’accepte parfaitement sans impression de déséquilibre. En outre, la même structure des 32 strophes ajoute sa parfaite rigueur que renforce l’implacable retour rapide de la rime.

 

Le pas d’armes du roi Jean

 

Çà, qu’on selle,
Écuyer,
Mon fidèle
Destrier,
Mon cœur ploie
Sous la joie,
Quand je broie
L’étrier.

Par saint Gille,
Viens-nous-en
Mon agile
Alezan ;
Viens, écoute,
Par la route,
Voir la joute
Du roi Jean.

 

Victor Hugo, 24-30 juin 1828. Odes et Ballades. 4e édition. Gosselin, 1828.

 

     Camille Saint-Saëns mit cette « ballade » en musique et en fit une mélodie à la française, en 1885. Mais, suivant la meilleure tradition académique, il fit chanter le e muet final des rimes féminines, transformant ainsi 5 vers trisyllabiques sur 8 en vers de 4 syllabes : « mon cœur ploi-e / Sous la joi-e / Quand je broi-e… », et utilisant parfois deux notes pour la même syllabe. Cette transformation ne respecte pas le rythme du poème ; on trouve ainsi : « Par - saint - Gi - i - les », soit 5 syllabes au lieu de 3. Ce genre de trahison est fréquent dans la mélodie française. On remarque aussi que la partition a rajouté le s de Gilles que Victor Hugo avait supprimé pour respecter la vieille règle de la rime « pour l’œil ».

 

Saint-Saens

 

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      Ces « petits vers » impairs ne sont donc pas les parias de notre versification, comme pourrait le laisser croire un examen rapide. On aurait tort de penser que leur petite amplitude les réserve à des versificateurs assez habiles pour éviter les simples ritournelles sans signification et sans âme. En fait, leur emploi est extrêmement varié.
On remarque, d’ailleurs, que la difficulté technique du retour rapide de la rime ne suffit pas à certains poètes virtuoses qui s’imposent d’autres contraintes dans la structure même du poème, celle du sonnet plus ou moins régulier, par exemple.
     Avec le pentasyllabe, vers de 5 syllabes, on atteint un nouveau stade dans l’utilisation d’un mètre impair, mais s’il apparaît dans bien des œuvres de nos plus grands poètes, il semble avoir été moins utilisé que les plus petits mètres. Pourtant, c’est avec allégresse que Lamartine l’utilise pour saluer le lever du jour dans son Hymne du matin (1826. Harmonies poétiques et religieuses, 1830), avec émotion qu’Émile Blémont évoque l’amour (Contes et Féeries, 1866), avec pittoresque que Vigny lui fait décrire l’église Saint-Eustache à Paris (Madame de Soubise, mai 1828).
     La légèreté de ce mètre gracieux semblerait convenir surtout à des sujets impondérables, comme dans ce poème qui s’en échappe par instants pour mieux y revenir :

 

Une aile qui frôle
Une heure qui passe
Une fleur s'éteint
Une autre s'allume.
   Tant de choses
Soulevées par le vent
D'une heure qui passe
D'une aile qui frôle
Un petit bout d'heure
Un court bruit d'aile
Un peu de poussière
La nôtre ou la leur ?
Un brin de musique
Un brin de silence
Une aile qui frôle
Une aile qui passe.

Max-Pol Fouchet, Derrière le secret. Mercure de France, 1961.

 

     Dans ses Djinns, respectant la structure de toutes ses strophes et l’esprit de son vaste poème, dans la première partie aux mètres croissant comme la terreur qui s’installe, Victor Hugo prépare la venue de « la voix sépulcrale / Des Djinns »  qui va s’élever dans la strophe suivante en hexasyllabes. Tous ces exemples montrent une espèce de martellement des rimes, proches l’une de l’autre, ce qui contribue à l’équilibre des vers impairs.

 

La rumeur approche,
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit.  

 

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     On constate qu’il n’est pas possible d’enfermer ces petits vers impairs dans un style commun : chaque poème répond à ses propres caractéristiques, à sa tonalité. On ne peut pas considérer que leur mètre impair leur donne un déséquilibre rythmique quand ils sont employés seuls. C’est peut-être lorsqu’ils apparaissent en combinaison avec d’autres mètres qu’ils retrouvent une originalité par rapport au rythme pair plus habituel. C’est avec le vers d’une syllabe que ce système d’écho est évidemment le plus frappant. On en a de multiples exemples, l’un des plus célèbres étant de Panard dans son évocation de Paris :

 

On y voit des commis
              mis
Comme des Princes
Qui sont venus
              nus
De leurs provinces.

 

Charles-François Panard, Œuvres choisies par Armand-Gouffé. 1803.

 

     Comme souvent, Victor Hugo nous en donne de somptueux exemples, avec les 108 vers sur Un dessin d’Albert Dürer, alternant les octosyllabes et les vers monosyllabes, les 200 vers de sa Chasse du burgrave, sur le même schéma, ou la charmante (ou scandaleuse ?) évocation (une esclave des Sarrazins) qui ne fut publiée qu’après sa mort. C’est bien un vers en écho qui s’entend ici, dans la répétition de la dernière syllabe (sans sacrifier le sens) ; il s’agit de rimes suivies, et non pas alternées comme dans l’iambe.

 

La blanche Aminte

 

Sitôt qu’Aminte fut venue
                Nue,
Devant le dey qui lui semblait
                Laid,

Plus blanche qu’un bloc de Carrare
                Rare,
Elle défit ses cheveux blonds.
                Longs.

 

Victor Hugo, 3 janvier 1829. Toute la Lyre.  J. Hetzel et A. Quantin, 1888.

 

     Cependant, l’un des mélanges des petits mètres pairs et impairs parmi les plus réussis reste celui de Paul Verlaine. Dans chacune des strophes de sa Chanson d’automne, il casse le rythme régulier des vers de 4 syllabes rimant entre eux, par 2 trisyllabes en « rime féminine » qui font « boiter » le poème. C’est dans la dernière strophe que cet emploi à contre-temps est le plus déchirant, dans l’image de la feuille morte qui tombe en tourbillonnant, comme le cœur désaccordé du jeune poète se rendant compte de son malheur – et du terrible destin qui se prépare (qu’il se prépare). La séparation de l’article et de son substantif, aux 2 derniers vers, impose l’image, le rythme, la déchirure. Il est indispensable, si l’on dit ce poème (mais on l’entend fort bien, en audition interne, rien qu’à la lecture), il est absolument nécessaire de faire cet arrêt (fondamental pour le vers français) après « la », contraire à toute syntaxe ordinaire, et prodi-gieusement évocateur. Tout vers nécessite une très légère pause après la rime ; ici, elle est indispensable. C’est ce que ne comprennent jamais les musiciens « classiques » : le son, le rythme, le silence, sont primordiaux et doivent toujours s’imposer avant « le sens ». Et c’est ce qu’à parfaitement compris Charles Trenet transformant ce poème en chanson, malgré une légère infidélité (bercent au lieu de blessent dans la première strophe). Mais l’essentiel, c’est que sa mélodie et son interprétation respectent le rythme voulu par le poète.

 

Et je m’en vais
Au vent mauvais
   Qui m’emporte,
Deçà delà
Pareil à la
   Feuille morte.

 

Paul Verlaine, Poèmes saturniens. Albert Messein, 1866.

 

 

LE HAUT DE L’ÉCHELLE

 

     À partir de l’heptasyllabe, les vers impairs font davantage sentir leur originalité, encore que le vers de 7 syllabes n’ait pas de césure sensible à l’oreille, non pas parce qu’il est impair, mais parce qu’il se dit d’une seule traite. La césure qu’on trouve dans les vers de mètres supérieurs ne se place d’ailleurs pas toujours à la moitié du vers : le décasyllabe traditionnel était coupé à 4 + 6 (c’est la scansion de La Ballade des pendus de François Villon, celle du Cimetière marin de Paul Valéry), et le vers de 14 syllabes employé par Jacques Réda se fractionne en 6 + 8, ou en 8 + 6.
     On n’y fait pas forcément attention, mais l’heptasyllabe a toujours été relativement très employé par la versification française. Comme nous l’avons vu, c’était celui d’Aucassin et Nicolette écrit dans un dialecte picard du XIIIe siècle (un paradoxe pour une histoire se passant dans le Midi !). On retrouve ce vers dans de nombreuses chansons, car il convient particulièrement à la musique, en particulier dans les œuvres de Thibaut de Champagne aux strophes « carrées » (7 vers de 7 syllabes), et il a été largement utilisé jusqu’à la fin du Moyen Âge, apparemment sans problèmes particuliers, par Christine de Pisan, Clément Marot, Eustache Deschamps, etc. Les poètes de la Pléiade l’ont employé à leur tour et –  paradoxe, provocation ou hasard ? – il ouvre le premier livre des Fables de Jean de La Fontaine, avec un poème d’une célébrité sans égale, LE poème que tout le monde connaît. On y trouve même, au deuxième vers, un parfait exemple de trisyllabe, cette étrange conjonction de vers impairs n’ayant jamais gêné personne.

 

La Cigale et la Fourmi

 

La cigale ayant chanté
            Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.

 

Jean de La Fontaine, Fables. Livre premier. 1668.

 

     On peut trouver, évidemment, des mètres divers dans le « vers libre » de La Fontaine, mais il est remarquable que la première de toutes ses fables soit entièrement (ou presque) composée d’heptasyllabes, hasard ou habileté, donnant ainsi une ouverture peut-être allègre, en tout cas très chantante et permettant l’expression légère de l’anecdote, grâce au retour rapide de la rime – et tout autant de faire sentir, à la moralité finale, la rapidité de l’exécution sans remords de la cigale par la fourmi. 
     D’autres fables célèbres sont elles aussi entièrement en heptasyllabes, Le Coq et la Perle, ou encore Le Rat de ville et le Rat des champs, aux vers regroupés en 7 quatrains. On découvre encore Jupiter et les Tonnerres, une fable composée de 63 heptasyllabes et Tircis et Amarante qui commence par 27 heptasyllabes.
     Une exception, dans La Cigale et la Fourmi, celle du deuxième vers, impair lui aussi, un trisyllabe fort heureusement placé. On retrouve le même mètre dans Les Animaux malades de la peste ; le lion avoue qu’il a mangé « force moutons », et il ajoute :

 

Même il m’est arrivé quelquefois de manger
                            Le berger.

 

     On sent bien, ici, l’escamotage d’un forfait devenant une bagatelle – à moins que le diseur ne choisisse, au contraire, une amplification qui souligne « l’horreur » de ce péché. De toute façon, c’est un effet produit par la différence des mètres.
 

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     Il n’est cependant pas possible de cantonner une fois pour toutes ce mètre dans la plaisante légèreté. En effet, Lamartine l’a utilisé dans son poignant poème Pensée des morts, une suite de 190 heptasyllabes en strophes de 10 vers, parmi lesquelles Georges Brassens, en 1972, a choisi de transformer quelques-unes en chanson, sans leur retirer leur émotion, au contraire.

 

Pensée des  morts

 

C’est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir
Tendres fruits qu’à la lumière
Dieu n’a pas laissé mûrir !
Quoique jeune sur la terre,
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison,
Et quand je dis en moi-même
Où sont ceux que ton cœur aime ?
Je regarde le gazon.

 Alphonse de Lamartine, 1826. Harmonies poétiques et littéraires. Gosselin, 1830.

 

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     Si l’heptasyllabe est relativement abondant dans notre poésie, il n’en est pas de même des deux mètres impairs de 9 et de 11 syllabes, à classer dans les « réprouvés », comme le manifeste clairement Victor Hugo qui ne leur fait aucune place dans ses Djinns (où l’alexandrin n’apparaît pas, c’est à noter aussi).
     L’ennéasyllabe a toujours eu très mauvaise réputation, et s’il apparaissait, jadis, c’était mis en musique (on aura remarqué que la phrase musicale aime assez les mètres impairs, 7 ou 9, même si le musicien ne triche pas en dédoublant les syllabes).  

 

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      La modeste utilisation du vers de 9 syllabes tient à deux handicaps : il est placé entre deux mètres très utilisés, l’octosyllabe et le décasyllabe, ses vers de 9 unités sans cesse menacés entre le rythme chantant si fréquent des 8 syllabes et l’assurance des 10 syllabes, quelle que soit leur coupe ; et, par ailleurs, ce vers est assez long pour qu’on attende une césure – qu’on ne sait où placer. Il donne donc une sensation de flottement à son auditeur. Ce sont les mêmes difficultés que rencontre le vers de 11 syllabes (hendécasyllabe), coincé entre le décasyllabe et l’alexandrin.
     Pour éviter cet effet de flottement, on peut envisager d’inscrire une ou plusieurs coupes dans le rythme des 9 syllabes. Dans son Petit Traité de versification, Théodore de Banville cite Scribe qui découpe ce vers en 3 tronçons de 3, ce qui assure à l’ennéasyllabe une assise solide, mais monotone en sa répétition. Banville se cite en coupant l’ennéasyllabe en 2 parties (5 + 4), alors que Verlaine dans son Art poétique le césure à l’inverse (4 + 5), encore que le sens puisse inciter à l’hésitation au troisième vers (2 + 7).

 

Oui ! C’est Dieu / qui t’appel- / (le) et t’éclaire !
À tes yeux / a brillé / sa lumière,
En tes mains / il remet / sa bannière
Avec el- / (le) apparais / dans nos rangs,
Et des grands / cette fou- / le si fière
Va par toi / se réduir- / (e) en poussière,
Car le ciel / t’a choisi / sur la terre
Pour frapper / et punir / les tyrans !

 

Eugène Scribe, Le Prophète. IV. 1849.

 

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      On peut faire les mêmes remarques pour le vers de 11 syllabes (l’hendécasyllabe), encore plus rare que celui de 9 syllabes. Et pourtant, il a été illustré par de nombreux poètes, parmi les plus grands, mais avec parcimonie, ainsi Agrippa d’Aubigné, Marceline Desbordes-Valmore, Arthur Rimbaud, d’autres jusqu’à nos jours. Ce vers semble toujours flotter et ne satisfait l’oreille qu’après une adaptation à un rythme marqué par la césure (4 + 7 – ou l’inverse). Il est cependant le vers utilisé par Verlaine dans un chef-d’œuvre qui évoque Rimbaud ; faut-il y voir une intention spéciale pour une exaltation d’un désordre de sa vie ?  

 

Crimen amoris

 

Dans un palais, soie et or, dans Ectabane,
De beaux démons, des satans adolescents,
Au son d’une musique mahométane,
Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.


Or, le plus beau d’entre tous ces mauvais anges
Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.
Les bras croisés sur les colliers et les franges,
Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs.

 

Paul Verlaine, 1873. Jadis et naguère. Léon Vanier, 1885.

 

     La scansion, c’est-à-dire la place des césures (qui entraîne l’accent du temps fort précédent et la minuscule pause qui suit) peut être moins régulière et conférer au poème cette espèce de flottement qu’on accorde à ce vers de 11 syllabes. C’est ainsi que Jacques Réda évoque ses pérégrinations un peu au hasard, qu’il soit piéton ou vélocipédiste. Son errance est sensible dans les découpes complexes des vers, mais la rime empêche la chute informelle dans de simples lignes.

 

Autres faubourgs

 

Car souvent je les ai revus, ces faubourgs,
Dans d’autres villes où j’errais (des petites,
Dont on atteint rapidement les limites,
Et d’immenses où l’on se perd en détours),
Sans savoir que je les cherchais. Mais toujours
Je finissais par les rejoindre, insolites
À force de banalités et redites
Des premiers que j’avais connus : leurs ciels sourds
En travers des jardins et des stades,
Le rayon du soir offensant les façades
De sa gloire quand le feu prend aux carreaux
D’où l’on toise les étrangers sans clémence :
Un nouveau drame alors s’achève – ou commence
Comme dans les scènes du jeu de tarots.

 

Jacques Réda, L’adoption du système métrique. Gallimard, 2004.

 

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 D’ÉTRANGES PAYSAGES

 

     On aborde ensuite à des rivages moins fréquentés, les vers dont le nombre de syllabes est supérieur aux 12 de l’alexandrin restant d’une utilisation rare, quelle qu’en soit la raison. On a souvent dit que notre alexandrin correspondait à la modulation (et au souffle) de la phrase française. L’oreille aurait du mal à saisir les mètres supérieurs, soit par une difficulté quasi « physique », soit parce que nous sommes tellement imprégnés par l’omniprésence alexandrine que nous n’envisageons pas de dépasser cette espèce de « mur du son » qui arrête notre préhension auditive.
     Et pourtant, bien des poètes s’y sont essayés, depuis Scarron, dans ses Œuvres burlesques (1642), sauf, semble-t-il, ceux de l’époque classique et ceux du romantisme. C’est à la fin du XIXe siècle que les symbolistes se sont à nouveau tournés vers cette bizarrerie qui, alors, n’est plus propre aux vers impairs, les vers de 13, 14, 15, 16 syllabes, etc., présentant les mêmes difficultés : Verlaine, Moréas, Laforgue ont écrit des poèmes en vers de 13 syllabes ou davantage, suivis par Louis Mandin, Louis Dumur, Jean de La Ville de Mirmont, Jules Romains, Robert Desnos, Jean Tardieu, Bernard Lorraine, Jacques Réda, etc. Ainsi Vincent Muselli en ces vers de 13 syllabes, parfaitement équilibrés à l’oreille (6 + 7) :

 

Beaux anges, nous irons, de par le glaive et la glace,
Beaux anges, avec vous, nous irons dans cette nuit,
Avec vous nous suivrons le dur chemin qui conduit
Aux régions où sont les destins et notre place.

 

 Vincent Muselli, id.

 

      Après la barrière de l’alexandrin, il n’y a pas de différence entre les vers pairs et les vers impairs, car les uns et les autres bousculent notre tranquille scansion habituelle. Le grand nombre d’exemples que l’on pourrait aligner, montre que cette barrière a été franchie sans grande difficulté par bien des poètes modernes, un peu comme s’ils avaient voulu prouver (et se prouver) que de nouveaux territoires pouvaient être explorés par la poésie. Ce sont vraiment des explorateurs quand ils conservent en même temps la régularité des vers et le signal sonore de la rime, car ils imposent ainsi une scansion prosodique que les vers-libristes actuels ont abandonnée – et du même coup ceux-ci font disparaître toute structure, ils se contentent d’une succession de lignes qui renvoient la poésie à on ne sait quel vague « sentiment » (les « petits moutons au ruban rose » ne sont pas loin !), ou à une pseudo « philosophie » de bazar, et ni l’une ni l’autre ne peuvent contenter le lecteur. Ce n’était pas le cas des premiers adeptes à l’oreille particulièrement fine.
     Parmi tous ces poètes voyageant en terres nouvelles pour leurs découvertes devenant les nôtres, Louis Aragon fut le plus téméraire puisqu’il nous conduisit jusqu’au vers de 20 syllabes, pour lequel nous nous demandons si son mètre est encore perceptible. Il semble qu’on ne trouve pas de vers impairs de 17 ou 19 syllabes.

 

Vers de 15 syllabes :

 

Tout m’est chanson de toi dont l’air me poursuit et me torture
Ce cœur que j’ai ne me laisse pas souffler il ne me laisse
Pas une minute où l’amour de toi ne me blesse
À cette bête en moi n’est jamais suffisante pâture


Louis Aragon, Le Voyage de Hollande et autres poèmes. Seghers, 1964.

 

*

Vers de 16, 18, 20 syllabes...........

 

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      La réalité du vers est-elle encore perceptible, malgré la présence des rimes ? On rejoint alors les phrases que Claudel ou Saint-John Perse appellent des « versets », prose soignée et volontiers emphatique, qui se veulent poèmes et sont peut-être seulement « prose poétique ».

 

 *

      Parti de l’espèce de déséquilibre des vers impairs, nous sommes arrivés aux confins de la prosodie, pour constater des limites difficiles à franchir – tout comme la poésie s’affranchit difficilement des  caractéristiques prosodiques propres à notre langue. Le talent du poète, communique une émotion au lecteur, quels que soient les moyens utilisés. Alors, des formes à priori « aberrantes » se révèlent riches d’évocation.
     On constate que de tous les facteurs de la poésie de langue française, le mètre, la césure, la rime, c’est certainement celle-ci que nos poètes les plus importants ont sauvegardée pour transformer leurs lignes, plus ou moins solides ou vaporeuses, en vers imposant une scansion qui n’est jamais celle de la prose, même de la « belle prose ». La répétition du son a toujours appartenu pour eux à la magie du vers. On peut le regretter et essayer toute autre chose ; c’est un pari très difficile à réussir.

 

Jacques Charpentreau

 

(Article complet dans la revue Le Coin de table, n° 63, Juillet 2015)

 

                              

                      

 

La Pyramide

 

À

 TA

 CIME

 SUBLIME

 MONUMENT,

 QUI FIÈREMENT

 LÈVES  TES  ASSISES,

 LES OMBRES INDÉCISES

 DES VIEUX JOURS ÉVANOUIS,

 LES SPECTRES DES ROIS ENFOUIS

 DANS LES TÉNÈBRES DE LEUR CRYPTE,

 CE MONDE GÉANT DE L’ANTIQUE ÉGYPTE

 APPARAÎT : MAIS LE NOM DU GRAND NAPOLÉON

 RAYONNANT AU MILIEU D’OBSCURS HIÉROGLYPHES

 ÉCLIPSE  PHARAONS,  ROIS  GRECS,  ROMAINS,  CALIFES

 COMME UN SOLEIL QUI BRILLE AU FRONT D’UN PANTHÉON.

 

Amédée Pommier, Colifichets. Jeux de rimes avec les sonnets sur le salon de 1851. Garnier frères, 1860.

 

                              


 

 

 

JEAN-PIERRE ROUSSEAU

 

 

 PIERRE EMMANUEL, POÈTE PROPHÉTIQUE

 

 

 

      On vient de rééditer certaines œuvres de Pierre Emmanuel (1916-1984), poète mort il y a une quarantaine d'années et quelque peu oublié. Il est vrai que cet écrivain à la fois poète, philosophe, théologien à sa manière, esprit libre, épris de vérité, échappe à toute classification trop hâtive et il était chrétien, à une époque où ce qualificatif ne favorise pas toujours celui qui le porte. Voilà pourtant un poète que l'on peut qualifier sans peine de visionnaire. C'est ce que nous révèlent tour à tour l'Anthologie poétique et Il est grand temps..., réunion de trois autobiographies écrites à différentes époques de sa vie, et dont la dernière était restée inédite jusqu'à ce jour.

 

 

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 UNE SOIF D'ABSOLU

 

 

      Pierre Emmanuel est né dans une famille très pauvre. Ses parents, contraints de partir en Amérique chercher du travail, abandonnent l'enfant à la charge de la famille, d'abord une grand‑mère, flanquée d'une tante et une grand‑tante, puis un oncle, à la surveillance étouffante. Ses parents resteront pour lui quasiment inexistants.
     Cette enfance et cette jeunesse seront déterminantes dans la mesure où, toute sa vie, Pierre Emmanuel fut à la recherche de sa propre identité.  C'est dans cette optique qu'il faut voir son changement de nom. Noël Mathieu prit le pseudonyme de Pierre Emmanuel, ce qui signifie symboliquement la « pierre où entre Dieu ».

 

Emmanuel (Pierre)

 

 

 

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      La stricte éducation que j'ai reçue a laissé en moi une marque trop conforme à mes dispositions naturelles pour que je puisse ou veuille l'effacer. J'ai rejeté ce que cette éducation avait d'absurde, redressé les principes qu'elle déviait, mais je n'ai pas renié sa vertu, même au temps de ma révolte contre elle. Cette vertu débordait d'ailleurs et mon éducation et mes maîtres : ceux‑ci pouvaient me brimer et leur éducation comprimer ma force vitale, c'était tout de même par eux que la vertu me nourrissait. Au reste, mes premiers conflits avec eux naquirent précisément d'elle, parce que je prenais son parti – ou plutôt elle le mien – contre l'étroitesse des maîtres. (p. 294)

 

 

      On suit dans ses autobiographies (qui reviennent souvent sur les mêmes thèmes, en les approfondissant) l'évolution d'un adolescent, puis d'un jeune homme, qui s'éveille à la poésie, qui se débat dans ses conflits intérieurs, entre autres en ce qui concerne ses premières relations avec les femmes. La sexualité est pour Pierre Emmanuel cette part importante du chaos originel qu'il s'agit de maîtriser :

 

 

      Taire le sexe, c'est taire la vie : s'y livrer, c'est annihiler la conscience. Dans le premier cas, la conscience bloquée ne germe plus : les rites moraux la pétrifient. Dans le second, sa fonction unificatrice est niée, mais elle‑même se tourne contre soi, devient un ferment de chaos : elle s'épuise à varier l'expérience, et revient toujours sur des chemins battus. Dans l'un et l'autre, l'esprit refuse de s'incarner, d'accepter un destin qui l'engage. (p. 134)

 

 

      La quête philosophique de Pierre Emmanuel, la guerre où on le retrouve aux côtés des poètes de la Résistance, amènent l'auteur à frayer avec le communisme. Et cela nous vaut de belles pages, fines et éclairantes, sur Aragon. Mais un voyage fait en Europe de l'Est au lendemain de la guerre lui dessille les yeux. Partout, dans ces pays qui s'apprêtent à tomber dans le giron soviétique, il subodore la peur.

 

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      L'expérience des régimes nazi puis communiste fera de Pierre Emmanuel un implacable dénonciateur des totalitarismes, de tous les totalitarismes, y compris celui plus sournois sous l'emprise duquel nous vivons aujourd'hui : celui de la technique et de l'idéologie, qui est, elle‑même, une technique de manipulation des esprits.

 

 

      En décapitant le Roi, la Révolution fait rouler dans le son tout un monde. La date la plus importante de l'histoire moderne est le 21 janvier 1793 : désormais, rien n'est plus assuré. Ce n'est que par hasard que les sociétés tiennent debout, que les hommes ont la tête sur les épaules. Aucun pouvoir, depuis cette date, n'a su fonder sa légitimité. [...] L'exercice du pouvoir se fait pour ainsi dire contre la montre : d'où les excès de la tyrannie, contre lesquels on n'a su lutter que par les excès de la division, celle‑ci fomantant celle‑là, l'une et l'autre également arbitraires. Tout est donc possible, car les limites de l'arbitraire sont elles‑mêmes arbitraires, et ne limitent donc rien. « Il est temps, dit Saint‑Just, d'annoncer une vérité qui désormais ne doit plus sortir de la tête de ceux qui gouvernent : la République ne sera fondée que quand la volonté du souverain comprimera la minorité monarchique, et régnera sur elle par droit de conquête. » Certes, mais l'arithmétique sociale est une duperie. Le souverain n'est pas le peuple, mais celui qui gouverne, et qui ne s'enfonce que trop aisément dans la tête un tel principe de gouvernement. Il régnera « par droit de conquête » sur ce qu'il lui plaira de nommer la minorité. Ainsi la logique de la Révolution – j'en mets de côté les principes, qui ne furent jamais appliqués, pour n'en retenir que la technique du pouvoir – nous conduit‑elle au totalitarisme contemporain, c'est‑à‑dire à l'esclavage « par droit de conquête ». (p. 329)

 

 

 

 LA TÂCHE DU POÈTE

 

 

      Quel est l'office du poète dans tout cela ? Il est un peu comme celui du prêtre (mais à un échelon moindre dans l'ordre de la réalisation effective de la sainteté), de rendre l'homme à l'absolu, de le rendre à la fois aux mondes naturel et surnaturel (ils sont liés) dont on l'a privé. Il y a  chez Pierre Emmanuel une véritable insistance sur le besoin de revenir à des mots simples, de leur donner leur juste poids, et ainsi de retrouver notre raison d'être. Il s'insurge à maintes reprises, comme le fait d'ailleurs le Coin de table, contre le dévoiement du langage, utilisé à ne rien dire.

 

 

      Dans la confusion des langues, à l'intérieur même de Babel, il y a des mots très simples, dont le sens s'est perdu parce qu'il exigeait un approfondissement continuel. Je pourrais citer quelques uns de ces mots, inépuisablement symboliques : Christ en est un, mais aussi le pain, la terre, l'amour. Celui qui lit l'Évangile de Jean les retrouvera tous dans leur lumière éternelle : ils nous parlent de choses que nous avons oubliées. Inutile de forger de nouveaux vocables, ou de désarticuler les anciens sous prétexte de philosophie : l'homme est en développement sur soi, au‑dedans de ces mots primitifs, qui de tous temps ont signifié sa vie même. (p. 231)

 

 

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      Outre la profondeur de cette œuvre, on est surpris par son actualité. Ne dirait‑on que ces lignes ont été écrites pour la France d'aujourd'hui ?

 

 

      La France de de Gaulle avait une voix : celle d'aujourd'hui n'a que le langage des chiffres, celui qui se met en ordinateurs. Cette mue n'aura pris que cinq ans : c'est à n'y pas croire. Presque tout ce qui gouverne et qui administre en a oublié le français pour l'idiome universel de l'informatique et de la productivité. Personne ne dit plus ce pays à lui‑même, et il ne vient à l'esprit d'aucun responsable que ce manque à dire peut être mortel. Une telle idée ferait plutôt rire si quelqu'un l'émettait en certains milieux. [...] L'universalisme du profit est le seul qui reste aux sociétés occidentales qui exportent partout leur conception du progrès avec leurs armes et leurs installations clés en mains. Cette civilisation monoïdéiste est l'aspect intellectuel de l'énorme rapacité de la technique, incessante inventrice de nouveaux instruments auxquels l'homme est de force adapté. (p. 535)

 

 

      Pierre Emmanuel est un prophète. Le prophète annonce Dieu là où il n'est pas ou plus. Pierre Emmanuel nous montre son absence dans les terribles convulsions qu'à connues l'histoire du XXe siècle, et aussi sa présence dans nos parcours individuels, aussi tourmentés soient‑ils.

 

 

 

                                   Jean-Pierre Rousseau

 

 

 

 - Pierre Emmanuel, Anthologie poétique, choix et présentation par Anne‑Sophie Constant, Éditions de Corlevour, 2014.

- Pierre Emmanuel, Il est grand temps..., Autobiographies, préface de François Livi, notice et notes d'Anne Simonnet, Lausanne, L'Âge d'Homme, 2014.

 

 On peut consulter aussi :

- Pierre Emmanuel, L'Acte créateur, Écrits sur la poésie et les poètes, textes réunis et présentés par Aude Préta de Beaufort, Lausanne, Éditions  L'Âge d'Homme, 2014.

 

 

PIERRE EMMANUEL

 

 

 Roi sans royaume Dieu S'assied
Comme un chemineau sur la berge
Le fleuve épais frôle Ses pieds
Parfois une tête en émerge

Elle crie vers ce haillonneux
Mais L'ayant reconnu, se livre
Pour jamais au flot limoneux
De peur que l'Autre l'en délivre

Tout, plutôt que d'être ici‑bas
Sujet par grâce du Royaume
– Si peu m'en faudrait ! aimez‑moi
D'un amour grand comme la paume

Et vous régnerez avec moi...
Mais les noyés, ces ironistes
Regardent, plissant leurs yeux froids
Pleurer ce Roi chétif et triste

Et se disent : Il ne m'aura pas

 

Pierre Emmanuel, Chansons du dé à coudre


                                


 

ALEXANDRE DUMAS

 

À LA POINTE DE LA PLUME

 

      Alexandre Dumas n’a pas attendu d’Artagnan et son épée pour commencer à conquérir le monde à la pointe de sa plume, comme le montre le début de la publication de sa Correspondance générale. Ce premier tome couvre les années 1820-1832, avec 361 lettres envoyées ou reçues, car une correspondance vraiment complète est d’autant plus intéressante qu’elle fonctionne dans les deux sens. Cette édition réalisée par Claude Schopp, grand spécialiste de Dumas, va réunir (avec des notes précises et précieuses) tout ce qui avait été plus ou moins dispersé jusqu’à aujourd’hui. Ce premier tome commence avec une lettre d’octobre 1820, alors qu’Alexandre a dix-huit ans, et elle s’arrête quand il a trente ans. C’est le début d’une prodigieuse carrière, un moment qui laisse « deviner une stratégie de conquête qui passe par les salons » parisiens.
      Ces lettres, accompagnées par les précisions de Claude Schopp, permettent de suivre les trois domaines principaux de cette conquête, la poésie, le théâtre, les femmes.

 

Dumas

 

 

LA POÉSIE

 

     Aujourd’hui, la célébrité d’Alexandre Dumas réside d’abord, pour nous, dans ses extraordinaires romans aux personnages restés vivants, aussi bien ceux des Trois Mousquetaires que le comte de Monte-Cristo. Mais il s’est d’abord voulu poète, comme le prouvent ses premières lettres, ses premiers succès, ses premières activités dans la presse et l’édition. C’est en 1823 que l’Almanach dédié aux demoiselles publie sa romance Blanche et Rose.
     
En 1825 son Élégie sur la Mort du général Foy (108 vers) obtient un premier succès (en partie pour des raisons politiques). Il fonde en février 1826 une revue poétique mensuelle, La Psyché, « dédiée aux dames », où il publie de nombreux poèmes, ainsi que dans Le Mercure du XIXe siècle de longs poèmes, comme Leipsick (225 vers). Il en reçoit des compliments.

 

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     La revue La Psyché commence à publier des poèmes de Mélanie Waldor (Stances) qui est son grand amour du moment, et elle le fit ensuite régulièrement. Dumas y publie également les siens. On en trouve plusieurs exemples dans ses lettres à Mélanie Waldor :

 

 

Oh !... n’abrège jamais ces heures que j’envie !
De me les accorder Dieu te fit le pouvoir,
T’entendre est mon bonheur et te voir est ma vie,
Laisse-moi t’entendre et te voir.

Pourquoi, lorsque l’amour a joint nos destinées,
Me dire, épouvantée à la fuite du temps :
« Nos instants de bonheur dévorent nos journées,
Nous ne vivons que des instants ! » ?

On dit que de douleur toute joie est suivie,
Qu’un sourire souvent s’achève dans les pleurs,
Mais nous entre nos cœurs nous presserons la vie
Pour en exprimer les douleurs.

À Mélanie Waldor. Octobre 1827] 

 

     Cependant, ses succès au théâtre vont le détourner de l’écriture des poèmes et il se défend des demandes qui lui sont adressées, même si l’on peut supposer qu’il exagère un peu ses difficultés, alors qu’il va entreprendre un grand voyage de plusieurs mois, en passant par Lyon où ses admirateurs l’attendent de pied ferme.

 

Quant à mes vers, cher ami, vous savez la peine que j’ai à en lire, eh bien, j’ai encore plus de peine à les écrire, cela devient un supplice, et vous ne voulez pas me rendre malheureux – N’insistez donc pas et les Lyonnais vous en sauront bon gré.

 [Au baron Isidore Taylor. Vers le 25 avril 1832]

 

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[La suite de ce long article, « Le théâtre », « Ses amours », est à lire dans Le Coin de table, n° 63, juillet 2015].


                                            


 

MATHILDE MARTINEAU

 

MALLARMÉ

 

ET LES DÉLICES DE LA LANGUE

 

 

     Le 12 avril 1874, dans le numéro 13 de La Renaissance Littéraire et Artistique, la revue créée par Émile Blémont et ses amis, paraissait l’article de Stéphane Mallarmé « Le Jury de peinture pour 1874 et M. Manet ». En 1876, le poète publiait, en anglais, dans The Art Monthly Rewiew, célèbre revue de Londres, un second article en faveur des impressionnistes et particulièrement de l’œuvre du peintre Édouard Manet. L’article est peu connu, principalement du fait que l’original français n’a pas été retrouvé. Sa disparition a suscité des commentaires et plusieurs traductions françaises de l’article anglais, les deux dernières étant des rééditions  proposées dans une présentation particulière par les éditions Horlieu. En effet, cette plaquette peut se lire dans les deux sens, ou plutôt sa maquette s’accorde à son propos, elle a véritablement deux sens de lecture, recto-verso. D’un côté, Barbara Keseljevic dans Les Impressionnistes et Édouard Manet restitue simplement l’anglais en français avec « comme principe délibéré la neutralité », de l’autre Mitzou Ronat imagine la syntaxe mallarméenne dans Édouard Manet et les Impressionnistes. Au milieu, le philosophe et poète Jean-Pierre Faye, créateur de la revue Change, propose une courte postface – mot juste puisqu’elle se trouve à la fin de chaque traduction –  au titre évocateur Mallarmé deux fois l’entre-deux jeunes femmes. Les démarches des traductrices, bien que différentes, se rejoignent comme l’avait expliqué Mitzou Ronat dans  la revue Change.

 

     Ces deux versions montrent que nous ne cherchons en aucune façon à reconstituer l’original ; au contraire, j’ai personnellement tenté à plusieurs reprises de donner des constructions qui n’existent pas dans le corpus mallarméen connu, mais qui restent parmi les possibilités inexploitées des « règles mallarméennes » elles-mêmes. Certaines vont jusqu’à  l’agrammalité …

 

 

MALLARMÉ EN FRANÇAIS DANS LE TEXTE 

 

     Le texte anglais était peu connu, mais il n’échappa pas à Henri Mondor qui le signala le premier en 1945. Espérant trouver le texte original français, il décida de ne pas le publier dans son édition de La Pléiade réalisée avec G. Jean Aubry cette même année 1945. Néanmoins, il en donna un résumé. En août 1959, on a pu lire dans La Nouvelle Revue Française une traduction française partielle de l’article due à Marilyn Barthelme. En 1968, pour la première fois, Carl Paul Barbier publia le texte anglais dans son intégralité avec commentaires dans Documents Stéphane Mallarmé, Volume 1. Il restait sur les positions d’Henri Mondor.

 

      L’article de Mallarmé ainsi retraduit en français ne peut supplanter la version anglaise qui, tant qu’on n’aura pas retrouvé le manuscrit envoyé à George Robinson, directeur de la revue, restera le seul texte valable.

 

       En novembre 1975, dans La Gazette des Beaux-Arts, paraissait, pour la première fois, sous la signature de Philippe Verdier, la traduction complète de cet l’article. Cette traduction fut reprise en 1989 dans l’ouvrage Les Écrivains devant l’impressionnisme. En février et décembre 1976, soit cent ans après sa parution anglaise dans The Art Monthly Rewiew, Barbara Keseljevic et Mitzou Ronat publièrent leurs deux versions dans la revue Change ; elles sont reprises aujourd’hui par les éditions Horlieu. En 2003, Bertrand Marchal dans sa nouvelle édition de La Pléiade consacrée à Mallarmé (tome II), donnait une retraduction de l’article avec le texte anglais en note et, donc, la première version bilingue.
      La genèse de la traduction ou de la retraduction de l’article de Stéphane Mallarmé fait débat, l’original étant devenu la traduction, mais qu’en était-il, à l’époque, des motivations de Mallarmé et de ce qui l’amena à cette publication ?

 

  

 LES IMPRESSIONNISTES EN 1876

 

       En 1876, s’ouvrait chez Durand-Ruel, la seconde exposition des impressionnistes, déclenchant dans Le Figaro le tollé d’Albert Wolff.  

 

     La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un nouveau désastre qui s’abat dans le quartier. On vient d’ouvrir chez Durand-Ruel une exposition, qu’on dit être de la peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés, s’offre un spectacle cruel. Cinq ou six aliénés dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donné rendez-vous, pour exposer leur œuvre.

 

       On le voit, les temps n’étaient faciles ni pour les impressionnistes, ni pour Édouard Manet dont le tableau Le Linge avait été refusé par le jury du Salon de peinture. En réponse, le peintre ouvrit son atelier aux amateurs et aux curieux qui purent voir les tableaux refusés.
      Dans ce contexte, Stéphane Mallarmé voulut, une nouvelle fois, prendre la défense du peintre et celle des impressionnistes. La Renaissance Littéraire et Artistique avait malheureusement disparu le 3 mai 1874, et aucune revue française ne souhaitait l’accueillir. Le poète avait bien compris l’importance des revues, il était allé jusqu’à en fonder une. Dissimulé derrière le masque d’une Marguerite de Ponty ou d’une Miss Satin, il fut le seul auteur des huit numéros de La Dernière mode parus d’août à décembre 1874. Ensuite il se tourna vers l’Angleterre.

 

 

Impressionnistes

 

CHAM :

– Madame ! Cela ne serait pas prudent. Retirez-vous !

 

 

 MALLARMÉ EN ANGLAIS DANS LE TEXTE

 

       En 1875, Mallarmé, qui avait déjà donné des traductions d’Edgar Poe dans La Renaissance Littéraire et Artistique, publiait sa traduction du Corbeau d’Edgar Poe, avec illustrations de Manet, et rêvait de donner dans une revue anglaise une « très attrayante  chronique des lettres et des arts en France ». Sa rencontre, à Londres, la même année, avec le poète Arthur O’Shaughnessy, facilita son projet. Mallarmé envoya des notes à son nouvel ami qui se chargea de les traduire et de les faire publier. La plupart parurent dans l’importante revue hebdomadaire Athenœum, sous la rubrique « Gossips » (sic) – c’est-à-dire commérages, potins – à partir du mois de novembre 1875. On put lire, suivant leur genre, ses « literary Gossip, Dramatic Gossip, Musical Gossip, ou Fine-Art Gossip» mais sans signature. L’ensemble des « Gossips » fut réuni et publié sous le titre éponyme en 1962. Henri Mondor et Llyod James Austin y  présentait les textes anglais et leur traduction. L’édition de Bertrand Marchal ne les propose qu’en français. On y retrouve des noms connus notamment ceux d’Émile Blémont, Richard Lesclide, Ernest d’Hervilly, Léon Valade, Albert Mérat, Villiers de L’Isle Adam et bien évidemment celui de Manet. Celui-ci, comme tous les impressionnistes, n’était pas apprécié en Angleterre, et Mallarmé se plaignit à son ami O’Shaughnessy que ces notes concernant le peintre soient écartées.

 

     Mes notes passeront-elles ? J’ai vu que les dernières n’ont pas eu ce destin, ce qui me refroidit naturellement beaucoup vis‑à‑vis du journal.

 

      Arthur O’Shaughnessy insista, sans doute, auprès de L’Athenœum, car la note sur Manet fut publiée le 1er avril 1876, mais ce fut la seule et la dernière. Cependant et toujours grâce à O’Shaughnessy, Mallarmé fut contacté par George Robinson, directeur de la revue londonienne The Art Monthly Rewiew qui se chargea, dit-il, de la traduction.

 

 J’ai fait une traduction de votre article – il est sous les mains des imprimeurs et en deux ou trois jours vous aurez les épreuves.

 

     L’article fut enfin publié le 30 septembre 1876 dans la revue sous le titre « The Impressionists and Edouard Manet », et Mallarmé remercia chaleureusement Arthur O’Shaughnessy pour son aide.

 

     Merci une dernière fois de l’article sur les Impressionnistes. M. Robinson a été charmant de tout point ; et, à part quelques contre‑sens faciles à redresser (ceci bien entre nous !) son excellente traduction fait honneur à ma prose, et rend ce travail passable. Paiement large et exact ; inutile même à moi de le dire.

 

 

AVIS DE RECHERCHE

 

     Depuis la parution de l’article dans The Art Monthly Rewiew, en 1876,  les spécialistes de Mallarmé, ceux de Manet, des Impressionnistes, les linguistes et Christie’s recherchent cette pièce manquante de notre histoire littéraire et artistique. Ces études, nombreuses et intéressantes, montrent que la question de la traduction est diversement créative.
      Les traducteurs proposent des solutions, des tentatives, des alternatives multiples aux problèmes posés. Le cas de l’article de Mallarmé est un cas exemplaire se prêtant à des expérimentations variées. L’original français n’existe plus, mais on le traduit à partir de l’anglais, beau paradoxe !
Je précise que dans le texte de l’article, un des tableaux attribués à Manet par Mallarmé n’est pas de lui, mais d’un autre peintre bien connu de nos abonnés, Fantin-Latour, qui réalisa Le Coin de table en 1872. S’agit-il d’un « contre-sens facile à redresser », d’un tableau débaptisé, d’une confusion du poète ? Ce n’est signalé dans aucun de ces travaux. Nous l’apprendrons peut-être en retrouvant ce fameux article dont l’absence n’empêche nullement de saisir, à travers les traductions, la  fine analyse.

 

                               Mathilde Martineau

 

 

- Stéphane Mallarmé, Les Impressionnistes et Édouard Manet, retraduction de l’anglais par Barbara Keseljevic, Mitzou Ronat ; post-face de Jean-Pierre Faye. Bourg-en-Bresse, éditions Horlieu, 2014. 47 pages, 10 euros.

 

 

 MALLARMÉ

 

THE IMPRESSIONISTS AND EDOUARD MANET 

 

      The muslin drapery that forms a luminous, ever moving atmosphere round the semi-nakedness of the young ballet-dancers ; the bold, yet profoundly complicated of these creatures, thus accomplisingone of the at once natural and yet modern functions of women, have enchanted M.Degas, who can, nevertheless, be as delighted with the charms of those little washerwomen, who fresh and fair, though poverty stricken, and clad but in camisole and petticoat, bend their slender bodies at the hour of work. No voluptuousness there, no sentimentality here ; the wise and intuitive artist does not care to explore the trite and  hackneyed view of his subject. A master of drawing, he has sought delicate lines and movements exquisite or grotesque, and of a strange new beauty, if I dare employ towards his works and abstract term, which he himself will never employ in his daily conversation.  

 

TRADUCTIONS

 

La « neutralité » de Barbara Keseljevic :

 

     La draperie de mousseline formant une atmosphère, lumineuse, chatoyante, enveloppant la demi-nudité des jeunes ballerines ; les attitudes risquées et cependant extrêmement compliquées de ces créatures accomplissant toutefois les gestes naturels mais modernes des femmes, ont enchanté Degas qui peut, sans doute, être tout autant séduit par les attraits de ces petites lavandières, qui, fraîches et pimpantes, bien qu’habillées pauvrement, juste vêtues d’une camisole et d’un jupon, ploient leur corps fragile à l’heure du travail. Là, pas de volupté, ici, pas de sentimentalité – l’artiste, qui a de l’intuition et du savoir, ne se soucie pas d’explorer la vue stéréotypée, banale de son sujet ; maître du dessin, il a cherché les lignes délicates, le mouvement exquis et grotesque – mais d’une étrange et nouvelle beauté – si je puis me permettre d’user, à l’égard de son travail, d’un terme abstrait, que, pour sa part, il n’emploierait jamais dans sa conversation coutumière.  

 

*

 

La « syntaxe mallarméenne » de Mitzou Ronat :

 

     Une mousseline drapée en lumineuse, oscillante atmosphère, autour d’une semi-nudité de jeunes danseuses ; les attitudes audacieuses, complexes néanmoins, de ces créatures, qui accomplissent ainsi l’une des naturelles d’abord et cependant modernes fonctions de la femme, ont enchanté M. Degas, qui sait pourtant être ravi des charmes de ces petites lavandières, qui fraîches et belles quoiqu’écrasées de pauvreté, et d’une camisole et d’un jupon à peine vêtues, fléchissent à l’heure du travail leur mince corps. Là pas de volupté, ici pas de sentimentalité ; d’explorer, de son sujet, l’idée banale et rebattue, le sage et intuitif artiste ne se soucie pas. Maître dessinateur, les lignes délicates et les mouvements exquis ou grotesques et d’une étrange beauté neuve, il a cherché ! si à l’égard de ses œuvres j’ose employer un terme abstrait que lui-même dans sa quotidienne conversation n’emploierait jamais.

 

                       

 

 

FRANCIS JAMMES

 

LE POÈTE À LA BARBE FLEURIE

 

 

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      Francis Jammes (1868-1938) n’est pas oublié aujourd’hui, et d’autant plus que deux de ses poèmes sont restés populaires : le premier, grâce aux petits enfants des écoles qui continuent de marcher « le long des houx » avec « l’âne si doux » ; le second, sa déchirante Prière, mise en chanson et interprétée par Georges Brassens. Bien entendu, son œuvre poétique déborde largement ces deux poèmes pourtant assez représentatifs de sa poésie et de lui-même, et leur succès reste un des signes de sa valeur et de la profonde émotion suscitée par leur vérité qui illumine toute l’œuvre, y compris par une certaine « maladresse », à la fois garante de la sincérité et de l’habileté du poète.
      Au début, sa correspondance avec André Gide est parallèle avec celle qu’il mène à la même époque avec Henri de Régnier : un modeste poète de province, inconnu, cherche l’aide d’écrivains parisiens qu’il admire. Il y a d’ailleurs, dans ces correspondances d’écrivains du passé qui abondent en ce moment (signe, peut-être, d’une certaine lassitude des « vieux » lecteurs devant une espèce de vide littéraire contemporain), il y a toujours une part de la « comédie » d’un duo Trissotin-Vadius dans les protestations d’admiration réciproque. Mais Gide et Jammes sont vraiment devenus des amis, jusqu’à des brouilles plus ou moins profondes et durables. Les débuts de cette correspondance constituent un récital de compliments :

 

André Gide à Francis Jammes :

 

Vous avez bien fait, Monsieur, de m’envoyer vos vers : je vous assure que peu en jouiront autant que moi. (Lettre 1. Mai 1893).   

[Après réception de la pièce Un jour] : Vos plus beaux vers s’y trouvent et vos plus volontaires gaucheries ; vos émotions les plus humblement adorables. (Lettre 16. 14 mai 1895).

Vous êtes excellent. (…) Si ma fiancée n’aimait pas vos vers, je ne l’épouserais pas. (Lettre 28. 27 juillet 1895).

 

Francis Jammes à André Gide :

 

Je vous admire entièrement et j’ai lu votre Tentative amoureuse avec le même plaisir curieux que Le Voyage d’Urien. Il n’y a pas à le nier : vous êtes davantage qu’un grand talent. (Lettre 3. 9 janvier 1894).

Vous êtes un grand poète. (id.).

Sauf une ou deux phrases que je réprouve, votre Voyage d’Urien est décidément splendide. (Lettre 5. 19 octobre 1894).

 

     Avec la même sympathie que celle d’Henri de Régnier, Gide facilita la recherche d’édition de Jammes et il poussa la générosité jusqu’à payer l’édition d’Un jour chez Vallette, au Mercure. Bientôt, les deux écrivains en vinrent au tutoiement dans leurs lettres, puis ils se rencontrèrent, voyagèrent ensemble en Algérie, avant de s’éloigner l’un de l’autre, bien plus tard. On suit avec curiosité ces rapports où la littérature, la gloire, les jalousies, bien des sentiments divers, se mélangent parfois avec des miettes de théologie et de prosélytisme entre le catholique volontairement simple, et le protestant subtilement compliqué.
      On sait qu’il y a une veine ironique, voire satirique chez Francis Jammes, et on en trouve divers exemples, dont le plus savoureux est une suite de pastiches sur le thème de la pluie d’Henri de Régnier, de Robert de Souza, de Francis Viellé-Griffin, de José-Maria de Heredia, de Stéphane Mallarmé, d’André Gide lui-même, dans la lettre 93 (30 novembre 1896). D’après lui, Mallarmé écrirait :

 

Absent du triomphal exactement parterre
Éronyma, la loutre, et tétragone, et ment,
De n’avoir su porter au vain loyalement
La durée, ô sa sœur, du trop réel mystère.


Descombes, trop de toi, renier la Banquise !
Aussi bien que ton sort qu’injurie un moment.
Souris. Car tu sauras à ce nouveau dolmen
Le pleur figé trop tôt d’une morte marquise.

 

     L’Association Francis Jammes poursuit, évidemment, la vie posthume de son œuvre, notamment en publiant des Cahiers dont celui de 2014 est d’une grande richesse, avec des études toutes intéressantes, l’une de Vincent Gogibu justement sur Jammes, Gide et la NRF, une autre de Jean-François Sené sur les rapports de Francis Jammes avec Paul Léautaud, et s’y ajoutent la découverte d’une lettre injurieuse de Robert Desnos à Jammes, des textes de Benjamin Fondane, Fagus, etc., un rappel de l’élection du « Prince des poètes » en 1912 et le vote de Paul Claudel pour Jammes (mais ce fut Paul Fort qui fut choisi), et même le scénario et les dialogues du film consacré à Francis Jammes par Michel Suffran (À la rencontre de Francis Jammes).
      Avec de remarquables illustrations, ces Cahiers témoignent de la présence de Francis Jammes, que son style, sa prosodie, ses thèmes qui peuvent sembler « hors du temps », maintiennent paradoxalement dans le nôtre si l’on veut bien relire ses recueils qui ne peuvent pas vieillir, puisqu’ils ne ressortent à aucun genre, à aucune mode – ne correspondant qu’à la seule émotion d’un poète qui sut trouver son originalité dans cette simplicité quotidienne qui se voulait d’une pauvreté très franciscaine.

 

Noël Prévost

 

- André Gide-Francis Jammes, Correspondance. Tome 1. 1893-1899. Édition établie et annotée par Pierre Lachasse et Pierre Masson. Introduction par Pierre Lachasse. Gallimard, « Les Cahiers de la NRF ». 400 p. 28 €.

 - Cahiers Francis Jammes. N° 2-3. 2014 : Visages de Jammes. Maison Chrestia. 7, avenue Francis Jammes. 64300 Orthez. 254 p. 20 €.

 

Jammes

 

 

FRANCIS JAMMES

 

Dessin de Céline Brun-Picard. Cahiers Francis Jammes. 2-3. p. 90.

 

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 FRANCIS JAMMES

 

 Lorsque je serai mort…

 

 

Lorsque je serai mort, toi qui as les yeux bleus
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel ;
et, par moment, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine
– et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas… nous ne comprendrons pas…

 

Francis Jammes

1897. De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir. Mercure de France, 1898.

 

                             

 

EXIGENCES DE LA POÉSIE :

 

VITAL HEURTEBIZE

 

     La poésie a ses exigences formelles, que nous connaissons bien, celles de la prosodie, des images, des rythmes, celles du chant qui permet tout de suite de la distinguer de la prose. Les poèmes de Vital Heurtebize répondent à ces exigences en une trentaine de recueils publiés depuis la fin des années 1950.
      Mais il en a d’autres. Il a toujours estimé, dans la lignée de Victor Hugo (dont il a les initiales, et jusqu’à l’allure aujourd’hui, ce qui n’est pas pour lui déplaire !), il a toujours exigé que le poète ait aussi un rôle social, car c’est par la puissance de sa vision et de son inspiration que le poète peut se revendiquer comme tel. Comme le voulait Alfred de Vigny, le poète peut lire dans les étoiles et indiquer aux autres la marche à suivre vers un idéal.
      Cette conception héritée, par-delà le Romantisme, de l’antiquité grecque, qui fait du poète « un voyant », ne manque pas de grandeur, d’autant plus que la société où nous vivons ne reconnaît pas ce genre de qualités, mais qu’elle se laisse plutôt guider par les cours de la Bourse et la recherche du profit, conduire par les financiers plutôt que par les poètes ou les visionnaires. On voit où cela nous a menés.
      Il y a donc une certaine noblesse dans la poésie de Vital Heurtebize, une grande générosité aussi, l’une et l’autre correspondant à ses engagements personnels, dont témoigne l’association Poètes sans frontières qui a su aider en Afrique les plus démunis.
      Il y a certainement aussi un aspect religieux dans l’affirmation de croyances en des notions aussi fortes que négligées aujourd’hui, comme la fraternité, l’humanité, la bonté, et tant d’autres qui ne sont pas, pour lui, des abstractions puisqu’il les pratique. Il croit en la force de l’esprit, malgré les ricanements des fourbes (« La poésie ? Combien de divisions ? »).
A     vec l’âge et quelques misères, Vital Heurtebize n’a rien perdu de ses exigences, même s’il est obligé de restreindre (un peu) sa fougue et ses engagements, notamment dans la Société des Poètes français, cette toujours jeune centenaire qu’il a su mieux insérer dans la société d’aujourd’hui, sans rien renier de sa prestigieuse histoire.   

 

UNE ALLIANCE INATTENDUE

 

     En intitulant son récent recueil Le Temps de la sérénité, Vital Heurtebize marque son passage à un moment plus apaisé de sa vie, sans abandonner, pourtant, ses convictions et ses refus des lâchetés et des soumissions qui polluent notre société, en politique notamment. Ce livre nous donne un exemple d’une alliance surprenante, celle de la poésie et de la morale – alors que nous savons bien que, normalement et historiquement, elles n’ont rien à faire ensemble.
      Oh ! il ne s’agit pas de la « morale » du substitut Pinard qui fit condamner Les Fleurs du mal de Baudelaire, alors que le poète pensait que la morale de la poésie, c’était l’œuvre d’art elle-même et rien d’autre. Il s’agit simplement de l’application de l’humanisme dont nous ne cessons de nous réclamer, alors qu’il est bafoué sans arrêt. Nous en souffrons.

 


Vinrent les jours mauvais d’absence au fond du cœur :
les trahisons et les coups bas et les injures
qui rongent jusqu’au sang les couennes les plus dures
et laissent dans le corps des relents de rancœurs…

 p. 60.

 

     Il reste évidemment lucide au milieu des guerres, des violences, du triomphe des barbares, de tout ce que nous constatons tous les jours. Et surtout, devant la décadence d’un monde qui se détruit lui-même sous nos yeux, au sens propre, puisque par la télévision les misères du monde deviennent un spectacle.

 


Ce qui va s’écrouler, et le plus tôt possible,
c’est ce système fou dans lequel nous vivons
fait de chacun pour soi, d’égoïsmes profonds,
où l’autre n’est personne… un obstacle… une cible…

Il s’écroule ce monde où l’argent seul est roi !
Les vers rongent déjà sa carcasse fragile
et vient la mort de ce « géant aux pieds d’argile » :
ses derniers soubresauts n’ont plus force de loi.

p. 52.

 

     Il y a peut-être un peu trop de pessimisme dans cette attente de l’effondrement inéluctable de ce monde, un peu trop d’optimisme dans l’espoir d’un renouveau. En tout cas, c’est bien la voix d’un poète qui nous interpelle ici, une voix très personnelle qui n’hésite d’ailleurs pas à se mettre en cause lui-même, avec ses défauts, ses erreurs, toute son imparfaite humanité qui est aussi la nôtre. Mais il l’affirme :

 

 Au long de mes combats, je n’ai jamais trahi
car je suis resté ferme et fidèle à moi-même.

p. 15.

 

     C’est donc un ton que l’on n’a pas l’habitude d’entendre en poésie aujourd’hui. On peut récuser cette alliance inattendue, cette présence d’une morale personnelle et exigeante dans ces vers très « classiques » (au bon sens du terme), mais c’est certainement une exigence dont nous avons besoin, non seulement d’un point de vue social, politique, moral, mais, paradoxalement, tout autant par rapport à la poésie : nous sommes las de tous ces pseudo « poètes » écrivant pour ne rien dire. On peut récuser cette poésie au service d’une morale (ou plutôt l’inverse), mais on ne peut que s’intéresser à l’ambition de donner un sens à ce qui s’écrit en vers. À ceux qui voudraient attendre un peu plus de « folie » d’un poète, on peut faire remarquer que croire en l’homme et porter en lui notre espérance, c’est peut-être aussi une forme de folie. Il n’est pas indifférent que le poète en soit frappé.

 


Mais après t’être plaint, sache surtout leur dire
le bonheur infini d’un regard, d’un sourire
et d’une main tendue au détour du chemin…

Dis-leur ce chant d’amour qui monte de la terre,
qui, de ses profondeurs, unit l’homme au Divin…
et ta voix entendue alors pourra se taire.

 p. 63.

 

Jacques Charpentreau

 

 

- Vital Heurtebize, Le Temps de la sérénité. Les Poètes français. 16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris. 66 p. 15 €.

 

*

 

 VITAL HEURTEBIZE

 

 Mon cœur rafistolé...

 

 

Mon cœur rafistolé, vas-tu longtemps encore
me laisser par mes champs de lavande et de thym
courir ? ou ces bruits sourds qui montent au lointain,
ne sont-ils pas plutôt l’annonce de ma fin ?

Et ce potier du temps qui sculpte cette amphore,
travaille-t-il pour moi ? Je vois qu’il la décore
à mon nom ! Eh bien, soit. Puisqu’il est temps de clore
mon histoire à signer au bas du parchemin,

dans un an, dans un mois, dans huit jours ou demain,
qu’importe ! je suis prêt… mais un instant encore,
laisse-moi par mes champs de lavande et de thym
courir ! jusqu’à tomber sur le bord du chemin.

 

Vital Heurtebize

 

                                


 

 

 

LES GRANDS CALLIGRAMMES

 

 

DE GUILLAUME APOLLINAIRE

 

 

 

Voici que vient l’été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
Ô Soleil c’est le temps de la Raison ardente

 

       Pour commémorer le centenaire de la première guerre mondiale, les éditions Gallimard viennent de republier Calligrammes en un grand format (25 x  32,5 cm) qui a aussi le mérite de suivre au plus près la composition des originaux.
     Des poèmes, composés entre 1912 et 1917, devaient paraître en août 1914, mais la guerre fit remettre le projet. L’ouvrage contenait déjà les fameux « idéogrammes lyriques » qui allaient procurer une grande originalité au recueil, à côté de poèmes superbes, regroupés en chapitres (Ondes, Étendards), avec des poèmes envoyés à Lou ou à Madeleine (parfois aux deux femmes aimées) et parfois déjà publiés en revue.
     Mais en mai 1915, l’artilleur Apollinaire, en plein front, écrivit le chapitre Case d’Armons (un caisson suivant un canon), une vingtaine de poèmes et, avec des moyens de fortune, il en tira à la gélatine vingt-cinq exemplaires à l’encre violette sur du papier d’emballage une « curiosité bibliographique » qu’on retrouve ici en fac-similé à la suite du recueil qui, avec les poèmes de Lueurs des tirs, d’Obus couleur de lune, et de La tête étoilée,  reprend l’édition du Mercure (1 000 exemplaires en avril 1918).
     S’il n’a pas inventé les calligrammes, dont on trouve des exemples dès l’antiquité et dans notre littérature avec Rabelais et Panard, les siens sont souvent superbes, soit manuscrits, soit composés typographiquement. Mais on ne peut s’arrêter seulement à eux. On trouve aussi des poèmes inoubliables, vraiment novateurs, Les fenêtres, La jolie rousse, Lundi rue Christine (un « collage » de conversations), des vers célèbres (« Il vient un temps pour la souffrance », qu’Aragon reprit à la guerre suivante ; « Il est des loups de toute sorte » ; « Une belle Minerve est l’enfant de ma tête »), y compris le scandaleux « Ah Dieu ! que la guerre est jolie », etc.
     Un chef-d’œuvre en grand format.

 

 

 

Noël Prévost

 

 - Guillaume Apollinaire, Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre. 1913-1916. Gallimard. 176 p. dont 40 en couleurs. 35 €.

 

 

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Pages de garde

 

Parmi les ouvrages recommandés

 

Recueils

 Nouveautés


- Béatrice Balteg, Présent migrateur
Les Amis de la Tour du Vent. 87, avenue John Kennedy. 35400 Saint-Malo. 36 p.
     
La plupart des textes de ce recueil très bien présenté sont de brefs « poèmes en prose ». Ceux qui sont des « poèmes-poèmes » témoignent d’une belle qualité littéraire.

 

La frappe du temps
bouscule les certitudes :
au portillon de l’aube
les comptes sont à jour
Vois se lever l’aurore
étincelante de jeunesse
Le pas gagne de la sûreté
transfiguré par l’amour.

 

- Bernard Baritaud, Colon
Le Bretteur. 7, rue Bernard de Clairvaux. B. 19. 75003 Paris. 14 p. 10 €.
     
Le sous-titre, « Poème », indique par ce singulier l’unité de l’œuvre, mais ce récit d’un long voyage maritime (le titre aurait pu s’écrire « Colomb »), c’est aussi le récit de la vie qui mène vers l’île enchanteresse rêvée dans la jeunesse – qu’on atteint que trop tard, si jamais on l’atteint. L’image est traditionnelle, mais elle est belle et superbement développée en vers aussi libres que la mer de la vie.

 


Allaient la mer, le temps, le vent,
Et nous larguions nos morts en sacs immergés
Dans la sonnerie des clairons.
Et nos soldats briquaient leurs armes d’habitude,
À peine distraits par le jeu lointain des baleines,
Cependant que les chevaux rêvaient de grandes plaines où galoper à l’aise.

 

- Jean-Pierre Boulic, Cette simple joie
La Part commune. 27, rue de Lorgeril. 35000 Rennes. 128 p. 13 €.
     
La poésie de ce recueil correspond bien à son titre, car elle se veut à la fois répondre à la double exigence de la simplicité et du bonheur. Elle appartient à une famille poétique dans la tradition de Patrice de la Tour du Pin (dont le plus beau recueil s’intitulait La Quête de Joie), et, peut-être aussi proche de Philippe Jaccottet, par un arrière-plan religieux, méditatif, se voulant émerveillé. Tout cela éveille la sympathie du lecteur, un peu rétif pourtant devant cette application qui est davantage celle du penseur que du poète. On aimerait que la poésie soit présente sans avoir besoin de l’évoquer avec tant d’insistance.

 

Regarde cette fleur
Toute proche du puits

Une femme sourit
Oh ! Viens et vois la rose
C’est Marie qui te prie

Et le silence s’éparpille
Dans le sillage de son âme
En pétales de poésie

 

- Jacques Canut, Saisons, Paysages, Mirages. Carnets confidentiels. 44.
19, allées Lagarrasic. 32000 Auch. 12 p.
      Une suite de courts poèmes inspirés par la nature et le temps qui passe, notations sur des paysages, des « états d’âme » dirait Amiel.

 

Vitraux hurlants.
Les feuillages roux des platanes réfléchissent
les rayons du couchant.
La maison resplendit d’une lumière
que ces mêmes arbres lui refusaient le matin.

 

- Louis Delorme, Reflets de vie
Thierry Sajat. 5, rue des Fêtes. 75019 Paris. 128 p. 20 €.
     
On connaît la formule : il produit des poèmes, comme un pommier ses pommes. Elle s’applique fort bien à l’œuvre de Louis Delorme, régulière en sa production comme en son expression. Sa générosité et sa sévérité sont celle d’un moraliste, mieux : d’un humaniste. Mais s’y ajoutent de temps à autre une confidence, un souvenir, comme un soupir dans une partition musicale, dans la forme préférée par ce poète, le sonnet.

 

La perte

 

Je connais ta géographie
Comme si j’avais dessiné
Peut-être même imaginé
Tous les reliefs que j’étudie.

La caresse que tu mendies
Je ne sais plus te la donner,
Tu l’as sans doute deviné,
Notre amour n’est que parodie.

Ce n’est que la faute du temps,
L’affreux, il part en emportant
Le meilleur atout de notre être ;

Que me reste-t-il après lui,
Désemparé, sauf la fenêtre
Qui sur toi, jeune, à jamais luit ?

 

 

 - Jean Mineur, Lumière
Éditinter. B.P. 15. 91450 Soisy-sur-Seine. 74 p. 10 €.
      Contrairement aux poèmes de Jean Mineur que notre revue a publiés, ceux de ce recueil n’utilisent pas la versification poétique de la tradition. Ils sont essentiellement illuminés par des images correspondant au titre, évidemment symbolique. Il n’est pas certain que la liberté formelle ainsi gagnée compense la rigueur musicale ainsi perdue.

 

Poème au destin tracé d’invisible,
Victorieux dans le secret de l’âme,
Poème de vie
Aimant la fleur unique au monde,
Poème de contemplation
À la vue de la très longue route,
Dans le sourire
De jeunes visages
Au miroir du cœur ;
Poème traversé de lumière
Dans la filiation du Soleil.

 

**

 

Parmi les Revues

 

- L’Agora
16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris. Trimestriel. 40 €.
     
. N° 70. Janvier-Février-Mars 2015. 24 p. 10 €.
          
Aussi bien l’éditorial de Vital Heurtebize que la tribune libre de Michel Bénard affirment la solidarité de la Société des Poètes Français avec ceux de Charlie-Hebdo qui sont morts assassinés en janvier 2015 à cause de leur liberté d’expression. Les poètes n’acceptent évidemment pas la tentative des barbares de nous réduire au silence par la terreur. Il suffit, d’ailleurs, de lire les nombreux poèmes publiés par la revue pour voir que la culture reste aussi un rempart contre la sauvagerie des assassins.

 

Nous sommes les enfants du siècle de Voltaire.
Nous nous moquons de tout quand le cœur nous en prend.
Ces grands dessinateurs sont le sel de la terre,
Soyons en fiers, nous les enfants de l’Occident.

Par eux, la liberté devenait planétaire.
Sous leur plume, un seul trait allègrement mordant
Nous traçait l’avenir. Tout homme le comprend
Et toute femme aussi, voilée ou non. Se taire,

Serait un crime, un déshonneur, une infamie.
Le vrai démon s’est révélé par sa folie.
Ne les trahissons pas, nos soldats de l’esprit.

Ils ont lancé le vrai combat en solitaires
Et payés de leur vie un courage incompris.
Maintenant, soyons là, trop tard, mais solidaires.

Chaunes

 

- Arpa
44, rue Morel-Ladeuil. 63000 Clermont-Ferrand. Trimestriel. 40 €.
     
. N° 112. 1er trimestre 2015. 104 p. 15,50 €.
          
Presque uniquement des poèmes dans la tonalité habituelle de la revue (vers libres), sauf les trois pages consacrées à Jean-Claude Pirotte qui vient, hélas, de disparaître, avec trois poèmes inédits en hommage à ce vrai poète.

 …

je ne parlerai pas de moi
(ce que je fais toujours)
qui ne suis qu’un personnage
de carton-pâte que le vent
bouscule sur le trottoir

Jean-Claude Pirotte.

 

 - Le Bibliothécaire
Rue de Bruxelles, 87. B-1470 Gebappe. Belgique. Trimestriel. 26 €.
     
. Janvier-Mars 2015. 82 p. 17 €.
          
Cette Revue de l’Association des Bibliothécaires Belges d’expression française se veut « libre, sans aucune subvention » et diffuse 2 700 exemplaires chaque trimestre. Animée par Michel Dagneau, elle rend compte de la plupart des ouvrages de langue française publiés en Belgique (et parfois en France). Ce numéro nous apprend que la Foire du Livre de Bruxelles est supprimée. Dommage. C’était bien, comme le dit l’éditorial « le plus grand moment littéraire annuel de Belgique francophone ». Pour avoir fréquenté à plusieurs reprises cette « foire » qui semblait échapper au snobisme de celle de Paris (pardon : du salon de Paris), nous regrettons cette suppression. Quant à cette vaillante revue, on y rencontre toujours quelques poèmes ; parmi eux, ici, l’un de Barbara Y. Flamand dont nous avons parfois publié des poèmes pleins de force.

 …
Toi,
Dont le regard s’ouvre sur nos fautes,
Avec au coin de ton sourire une promesse,
Entre dans la forêt !
Et aux cimes souffrantes
Porte tes mains neuves.

Barbara Y. Flamand

 

 - La Corne de brume
Bernard Baritaud. Appt. 19. 7, rue Bernard de Clairvaux. 75003 Paris. Adhésion au Centre de réflexion sur les auteurs méconnus (C.R.A.M.) : 20 €.
     
. N° 11. Décembre 2014. 186 p.
          
Cette remarquable revue répond parfaitement aux promesses du nom de l’association responsable et elle nous permet de découvrir (ou redécouvrir) des écrivains oubliés, par exemple, ici, Arsène Houssaye (1814-1896), si célèbre en son temps, si essentiel à (re)connaître aujourd’hui, ou encore Henri de Régnier dont la revue publie un chapitre de son roman Les Vacances d’un jeune homme sage. Mais aussi des écrivains plus récents, comme Le mystérieux Ange Bastiani (1918-1977), mauvais garçon, auteur de romans policiers de la série noire. Grâce au maître-d’œuvre de cette revue, Bernard Bariteau, nous découvrons un poète contemporain  inconnu (du moins de nous), Michel Stavaux, dont quelques poèmes et réflexions retiennent l’attention.

 

Quand j’ai fait de la fuite
ma demeure insigne,
de son groin, le bonheur
a reniflé, d’espoir

du célèbre soleil
des pêcheurs à la ligne.
Depuis, juin a l’air roux
s’exclame de fureur,

dans la lumière en foins
j’erre comme une image
littéraire, je cherche
un peu de pesanteur.


Michel Stavaux 

 

 

- L’Étrave
21, rue des Veyrières. 84100 Orange. Trimestriel. 23 €.
     
. N° 233. Janvier-Mars 2015. 18 p. 6 €.
          
Venant après les assassinats des dessinateurs de Charlie-Hebdo par les barbares, ce numéro s’ouvre sur un appel de Vital Heurtebize à la fraternité, un idéal que cette revue a toujours défendu et illustré. Parmi les poèmes retenus, d’amusants pastiches de sonnets célèbres, du sonnet d’Arvers et des Conquérants de José-Maria de Heredia, en conservant parfois les rimes des originaux, comme celui-ci, manifestement écrit par Cyrano :

 

L’ultime aveu

 

C’est vrai, Roxane, ainsi j’ai caché mon mystère
Dans un beau stratagème aimablement conçu.
J’étais ivre d’amour mais j’ai voulu le taire…
Et ni vous ni Christian ne l’avez jamais su !

Plus je le déclarais, dans l’ombre inaperçu,
Plus j’allais devenir un être solitaire,
En odieux souffleur, je rampais sur la terre
Blessé par cet envoi que vous avez reçu.

Pour vous, sous le balcon, ma voix s’élevait tendre
Elle allait vers le ciel, savait se faire entendre
Pour gagner dans le soir votre cœur, pas à pas.

À cette mascarade étant resté fidèle,
Je souffrais en silence infailliblement d’elle.
Malheur sublime, ô vous qui ne deviniez pas !

Jacques Vandomel

 

- Friches
Le Gravier de Glandon. 87500 Saint-Yrieix. Trois numéros : 25 €.
      . N° 117. Janvier 2015. 70 p. 12,50 €.
           Un bel hommage de Michèle Duclos au poète irlandais Seamus Heaney (1939-2013), Prix Nobel 1995. Et comme toujours des poèmes divers dans ces « Cahiers de poésie verte » d’une remarquable longévité.

 

La bicyclette

 

Un Sumérien inventa la roue,
Des disciples zélés un harnais
Autour de son équilibre.
Dieu attendait pour y poser
L’amazone qui va, ce soir,
La chevauchant.

Alliance du charme et du mystère
Le couple passe, sans paraître,
Longe la lisière du jour,
Frappe à sa fin.

Comme je voudrais être le porteur de la nuit !

Marcel Lapeyre

 

- Le Journal des Poètes
Le Taillis Pré. Rue de la Plaine, 23. B-6200 Châtelineau. Belgique. Trimestriel. 30 €.
     
. 4 / 2014. Décembre 2014. 106 p. 7,50 €.
          
Dans sa nouvelle (et belle) présentation, la revue est toujours enrichissante et on y trouve des poèmes divers, par exemple, en ce numéro, un panorama de La poésie syrienne contemporaine. On y fête les quatre-vingt-dix ans de Philippe Jones et on y présente les récents ouvrages de poètes à lire, en particulier certains que nous avons nous aussi signalés (Richard Rognet, Liliane Wouters, Frans De Haes, Alexandre Voisard).

 

Pénétré de sagesses fugaces

et enrobé
d’écorchures enfantines
le poète sur son rocher
chaque matin
demande raison à la page
tombée du livre
la veille.

Alexandre Voisard

 

- Rose des Temps
12, rue Théophraste Renaudot. 75015 Paris. Trimestriel. 25 €.
     
. N° 19. Automne 2014. 28 p. 5 €.
          
Revue de l’association Paroles et Poésie, elle publie aussi bien des poètes contemporains (Louis Delorme, Louis Savary, Jean-François Blavin, etc.), que des poètes d’un passé récent (Jean-Marc Bernard, Jean Pellerin), et quelques études (sur Marcel Béalu, sur le rythme, sur les quatrains de Charles Péguy), ainsi que des notes de lecture.

 

Myosotis
Je ne vous oublie pas
Vous dansez dans mes yeux
Petites étoiles d’azur.

Michelle Caussat

 

- Septentrion
Murissonstraat 260. B-8930 Rekkem. Belgique. Trimestriel. 45 €.
     
. N° 1/2015. 96 p. 12 €.
          
Il y a toujours beaucoup à lire et à découvrir dans cette excellente revue des arts et lettres de Flandre et des Pays-Bas, qui se veut « Moderne plutôt qu’à la mode », d’une présentation élégante (mais d’une typographie un peu trop petite). Elle montre que la ville de Mons, cette année une des capitales européenne de la culture, veut « balayer les stéréotypes », elle a le courage de s’interroger sur « la perception de la Shoah en Belgique » – et surtout elle accorde une large place à la poésie, sachant bien que pour le flamand (comme pour toutes les autres), c’est la plus haute manifestation d’une langue. Nous découvrons donc la poésie de H. H. Balkt (né en 1938) – et de cinq autres poètes flamands avec les traductions. On vérifie que la poésie d’aujourd’hui est bien la même partout.

 

Mon amour pour elle a débuté comme une foi.
Un jour elle était là, ensuite sont venues
penaudes les raisons.

ses yeux qui louchaient légèrement, sa façon de dire
« Non, à midi je nage dans la mer du Nord ».

À quel point dans cette eau elle remuait à peine
les bras. Simple. Après coup tout est
toujours simple.

                                

Wim Brands (né en 1959). Traduit du néerlandais par Frans de Haes.

 

                                             

 

TABLE DES MATIÈRES

 

Le Coin de table : UNE FORÊT DE CHARMES    1

 

*

 

POÈMES

 

 Jacques Réda, Le rameur     6

Daniel Cuvilliez, Génération 68     8

Jeanne Maillet, Le cygne, la saison… Beau compagnon     10

 *

 Jacques Charpentreau : Une poésie qui boite un peu     12

 *

 POÈMES

 Amédée Pommier, La Pyramide     35

Suzy Maltret, Atmosphère, Ô mon fleuve     36

Marie Pra, Vous pouvez vous moquer, Ils sont tous attroupés…     38

 *

 Jean-Pierre Rousseau : Pierre Emmanuel, poète prophétique     40

     Chacun personne, Roi sans royaume     45

Robert Vigneau : Quatre feuillets de Sylvestre Clancier     48

     Le bruit ténu, La langue a ses mystères, Je l’attendais     50

Alexandre Dumas à la pointe de la plume     55

 

*

 POÈMES

 

Pascal Kaeser, Mauvais genre : Épître, Satire, Au Club des Ronchons, Énigme    

     Cryptogramme     64

Robert Vigneau, Limericks de Bretagne     70

 *

 

Mathilde Martineau : Mallarmé et les délices de la langue     74

     The Impressionists and Edouard Manet     80

Noël Prévost : L’Espagne de Victor Hugo     82

Victor Hugo, Pepita     84

John Keats, Ode on Melancholy, La Belle Dame Sans Merci     86

     Traductions de Jean Cadas

Noël Prévost : Francis Jammes, le poète à la barbe fleurie     92

L’enfant lit l’almanach, Lorsque je serai mort…     96

 *

 CHRONIQUES DU COIN DE L’ŒIL

 

Un Romantique inattendu : Poèmes de Karl Marx     97

Exigences de la poésie : Vital Heurtebize     100

Les grands Calligrammes de Guillaume Apollinaire     104

Nouvelles mises à jour : Aragon retrouvé (1916-1927)     106

La vie surréaliste de Joyce Mansour     110

Silvius, Gazette rimée. Triolet de l’été     112

PAGES DE GARDE     114

Calendrier juridique      124

 

 *

 

ILLUSTRATIONS

 

Couverture : 1ere :  Jérôme Bosch

4:  Rimbaud, manuscrit de Ma bohème

Camille Saint-Saens, Le pas d’armes du roi Jean.

 Mélodie sur un poème de Victor Hugo     19

Pierre Emmanuel     42

Sylvestre Clancier, Quatre feuillets     50

Alexandre Dumas. Gravure.     57

Philippon, Les Poires. La Caricature. Novembre 1831.     62

Cham, Exposition des peintres impressionnistes. Le Charivari, 1877.     77

Céline Brun-Picard, Francis Jammes. Dans les Cahiers Francis Jammes     95

Guillaume Apollinaire, La cravate et la montre. Calligrammes     105

Pierre Daix, Louis Aragon retrouvé     109

Joyce Mansour, Une vie surréaliste      111 

                             

N° 63. Juillet 2015. ISBN : 978-2-35860-031-6. 3e  trimestre 2015.

 

                              

 

 

Le Coin de table


La revue de la poésie

 

Abonnements : un an, quatre numéros, 70 €. (Étranger : 80 €).

 

 L’abonnement part du premier numéro de l’année en cours, quelle que soit la date de souscription.

 

 Paiement par chèque à l’ordre de « La Maison de Poésie ».

 

                              

 

 

 

 APRÈS LA VICTOIRE JURIDIQUE

 

DE LA MAISON DE POÉSIE

 

 

NOUVELLE CONDAMNATION DE LA SACD

 

      La Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) n’ayant pas obéi à l’arrêt de la Cour d’appel, la Maison de Poésie a entrepris les démarches nécessaires à son application.
      La Maison de Poésie a assigné la SACD devant le Tribunal de Grande instance de Paris, siégeant en référé (droit commun).  

     Par ordonnance du 10 février 2015, le Tribunal a ordonné « l’expulsion de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques [de nos locaux] (…) avec le concours, en tant que de besoin, de la force publique et d’un serrurier. »
      La SACD est condamnée aux dépens et à diverses indemnités.

     La Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont s’emploie à faire respecter ces décisions qui ont toutes été contestées par la SACD; cette Société utilise toutes les ressources de la procédure pour retarder l'application des décisions l'ayant condamnée.

 

Cadran solaire

 

                              

 

 

 


 ÉDITIONS

 

 

 

VIENT DE PARAÎTRE :

 

 

 

JACQUES CHARPENTREAU

 

 

 

GALERIE DES POÈTES FRANÇAIS

 

 

 

      « Ce recueil est l’hommage d’un poète d’aujourd’hui à ses prédécesseurs. En plus de dix siècles, notre poésie a été illustrée par des milliers de poètes. Il m’a bien fallu faire un choix parmi eux. En quatre-vingts quatrains j’ai évoqué quatre-vingts poètes des origines à nos jours, beaucoup prestigieux, certains moins connus, d’ici ou d’ailleurs, tous ayant fait chanter la langue française, chacun à sa façon.
     Aujourd’hui comme hier, la poésie est toujours la plus haute expression de notre langue, et j’ai voulu le rappeler avec cette Galerie qui rend un hommage personnel aux poètes qui n’en reçoivent pas souvent : le Panthéon où reposent tant de grands hommes et si peu de femmes n’a jamais accueilli que deux poètes, Voltaire et Hugo – et encore n’y ont-ils pas été admis en tant que poètes, mais plutôt pour leurs vertus civiques de penseurs et de défenseurs de nos libertés.
     Par-delà mes quatre-vingts poètes exemplaires, ce sont tous les poètes d’hier et d’aujourd’hui que je veux mettre à l’honneur, en attendant ceux qui, demain, feront chanter notre langue à leur tour. »

J. C.

 

Galerie des poètes

 

 Un livre de 48 pages, 11,5 cm x 18,5 cm. 12 euros. Avec vignettes.

ISBN : 978-2-35860-033-0

 

  LA TOURELLE. LA MAISON DE POÉSIE

SOCIÉTÉ DES POÈTES FRANÇAIS. 16, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE. 75006 PARIS

 

 En vente en librairie ou à la Maison de Poésie
(ajouter 2 € pour participation aux frais d’expédition)

***

RAPPEL :

 

 Secrets du royaume              Langue des oiseaux 

 

 

JACQUES CHARPENTREAU                   GILLES DE OBALDIA

 

Les Secrets du Royaume              La Langue des oiseaux

Un livre de 104 pages. 11,7 cm x 18,5 cm. 18 €.     Un livre de 96 pages, 11,7 cm x 18,5 cm. 16 euros.

ISBN : 978-2-35860-025-5  ISBN : 978-2-35860-017-0

 

  LA MAISON DE POÉSIE

 SOCIÉTÉ DES POÈTES FRANÇAIS. 16, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE. 75006 PARIS

 

         

 

 

 

 LA MAISON DE POÉSIE-

 

 

FONDATION ÉMILE BLÉMONT

 

     La Maison de Poésie est une fondation reconnue d’utilité publique par un décret du Président de la République du 19 août 1928.

     Elle est autorisée à recevoir des dons et des legs.

 

DONS : À réception d’un don, quelle que soit son importance, la Maison de Poésie fait parvenir au donateur un reçu qui lui permet de bénéficier des avantages fiscaux prévus par la loi.

 

LEGS : La Maison de Poésie est habilitée à recevoir les legs suivant les modalités prévues par la loi.

 

     Les dons et les legs lui permettent de poursuivre ses actions en faveur des poètes et de la poésie. Ses comptes annuels sont certifiés par son commissaire aux comptes et transmis aux ministères compétents.

  

Mise à jour le Lundi, 24 Août 2015 08:03