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LA MAISON DE POÉSIE


Fondation Émile Blémont

Reconnue d´utilité publique


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La Maison De Poésie Revue Le Coin de Table
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 LE COIN DE TABLE


L A  R E V U E  D E  L A  P O É S I E



 AVRIL 2013

 

N° 54

 

PLAIDOYER POUR LES ÂMES DU PURGATOIRE

 

 

     Ce numéro exceptionnel a été préparé avec l’aide de lecteurs et de poètes auxquels nous avions demandé quels étaient les poètes qui leur semblaient injustement oubliés. Grâce à eux, une bonne vingtaine de poètes, de Jean de Sponde à Louis Calaferte, de Vincent Voiture à Roger Kowalski, constituent un riche florilège que nous avons placé sur la page d’accueil de notre site. C’est une infime partie de « l’inépuisable trésor » des mille ans de notre poésie, et nous invitons nos lecteurs à retrouver avec nous  le plaisir de la re-découverte de poètes de grande valeur, qui ne sont pas entièrement oubliés, simplement un peu en retrait.

     D’autres articles de ce numéro font revivre des poètes nullement oubliés, Charles Péguy, Alfred de Vigny ou Alphonse de Lamartine, par exemple, tandis que diverses études s’attachent à la célèbre Revue Blanche, à la recherche de la « musique » de la poésie, ou à la tombe du poème en prose.

     L’assaut mené par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques contre la Maison de Poésie-Fondation Émile Blémont vient de subir un très important revers – un grand succès pour nous, puisque la Cour de cassation a cassé le jugement précédent qui nous était préjudiciable, elle a condamné la SACD et renvoyé les parties devant une cour d’appel autrement constitué. Cet arrêt est juridiquement très important et il a fait l’objet de nombreux commentaires dont ce numéro donne quelques résumés.

     Les abonnements à notre revue Le Coin de table restent le meilleur moyen d’aider notre Fondation à résister La destruction et à continuer ses actions en faveur des poètes et de la poésie (4 numéros en 2013 : chèque de 70 € à l’ordre de la Maison de Poésie).


 

     CdT avril 2013              Derème


 

Quelques articles

 

(extraits)


 

YVES AVRIL

 

 PÉGUY :

DE LA PROSE À LA POÉSIE

 

 ……….

     Le sujet de cette petite causerie m’a été suggéré par une aventure qui m’est arrivée il y a quelques mois. Vous savez que l’année 2012 était l’année Jeanne d’Arc, puisque c’est le six-centième anniversaire de sa naissance (notons que la tradition la fait naître le 6 janvier et que l’état civil atteste que Péguy est né le 7 janvier). Le chapelain du sanctuaire de Notre-Dame des Miracles à Orléans m’avait demandé de choisir pour les deux derniers dimanches de carême des textes de Péguy évoquant Jeanne – cela ne manque pas – et d’en donner lecture après les vêpres. J’avais choisi pour le premier dimanche quelques pages de prose tirées de la Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, œuvre où il est fort peu question de Descartes et beaucoup de Polyeucte et de Jeanne d’Arc, et dernière œuvre de Péguy, restée inachevée elle aussi car l’écrivain la quitta pour répondre à la mobilisation et fut tué quelques jours plus tard à Villeroy, le 5 septembre 1914. Voici quelques lignes de ce texte :

     On peut dire que saint Louis avait autour de lui un peuple de fidèles et qu’il combattait un peuple d’infidèles qui était plutôt un peuple de contre-fidèles. Jeanne d’Arc au contraire eut à répondre à sa vocation et à en poursuivre l’objet, elle eut à accomplir sa mission dans un peuple d’infidélité, au milieu d’un peuple invétéré infidèle, au milieu d’un peuple habituellement tombé en état d’infidélité. Nul ne lui fut fidèle jusqu’au bout. Elle fut abandonnée et reniée comme le Christ. Et parmi ceux qui lui furent fidèles quelque temps, (si ces mots être fidèle quelque temps peuvent avoir le moindre sens), il n’y eut jamais que du menu peuple. Menu peuple de soldats, menu peuple d’Église, menu peuple de peuple. Moines, soldats, bourgeois. Ni prélats ni, autant dire, de barons. Ni roi. Elle eut à être chrétienne et martyre et sainte contre des Français et contre des chrétiens. Elle trouva l’infidélité installée au cœur même de France, au cœur de chrétienté.

     Pour le dimanche suivant, j’avais choisi les derniers quatrains de l’immense Ève, où sont comparés la vie et le destin de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc. En voici quelques passages :

           

Et l’une est morte un soir, et le trois de janvier.
Tout un peuple assemblé la regardait mourir.
Le bourgeois, le manant, le pâtre et le bouvier
Pleuraient et se taisaient et la voyaient partir.

L’éblouissant manteau d’une sévère neige
Couvrait les beaux vallons du pays parisis.
L’amour de tout un peuple était tout son cortège.
Et ce peuple c’était le peuple de Paris.
(…)


L’autre est morte un matin et le trente de mai
Dans l’hésitation et la stupeur publiques.
Une forêt d’horreur, de haches et de piques
La tenaient circonscrite en un cercle fermé.

Et l’une est morte ainsi d’une mort solennelle
Sur ses quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-douze ans
Et les durs villageois et les durs paysans
La regardant vieillir l’avaient crue éternelle.

Et l’autre est morte ainsi d’une mort solennelle.
Elle n’avait passé ses humbles dix-neuf ans
Que de quatre ou cinq mois et sa cendre charnelle
Fut dispersée aux vents.

           

     Après la lecture, je rencontre une des fidèles auditrices et lui demande ce qu’elle a pensé de ces vers. Elle me répond : « Oui, oui, ce n’est pas mal, mais je préférais la poésie ». Je m’étonne. Elle continue : « Pour moi, Péguy, c’est la poésie. C’est donc la lecture de dimanche dernier que j’ai préférée ». Je lui dis alors que ce que je venais de lire était de la poésie, et que, l’autre dimanche, c’était de la prose. Elle est restée sur ses positions : la prose de la Note conjointe était plus « poétique » que la poésie d’Ève. Peut-être cette auditrice avait-elle raison, et c’est ce qui m’a conduit à ces réflexions.

     Robert Burac, quand Gallimard lui demanda de donner pour la collection la Pléiade une nouvelle édition des œuvres de Péguy, pensait en faire une édition entièrement chronologique, intégrant la poésie, jusque là séparée de la prose. Pour différentes raisons le projet n’a pas abouti. L’édition aurait eu, je pense, pour titre : Œuvres complètes, et la distinction prose-poésie eût été abolie.

 

……….

 

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     Dans Le Mystère de la Charité, Jeannette achève son long monologue sur le thème : « Heureux ceux qui ont vu Jésus, heureux ses contemporains... » par ces mots : «  Jésus, Jésus, nous serez-vous jamais ainsi présent. Si vous étiez là, Dieu, ça ne se passerait tout de même pas comme ça. Ça ne se serait jamais passé comme ça ». Madame Gervaise, qui vient d’arriver, se joint à elle :

 

Il est là.
Il est là comme au premier jour.
Il est là parmi nous comme au jour de sa mort.
Éternellement il est là parmi nous autant qu’au premier jour.
Éternellement tous les jours.
Il est là parmi nous dans tous les jours de son éternité.

Son corps, son même corps, pend sur la même croix,
Ses yeux, ses mêmes yeux tremblent des mêmes larmes ;
Son sang, son même sang, saigne des mêmes plaies ;
Son cœur, son même cœur, saigne du même amour.

 

On tâtonne autour de l’alexandrin jusqu’à ce que le rythme se soit installé.

 

……….

                                              


 

QUAND VIGNY AVAIT RATÉ SON HEURE

 

 ET QUE LAMARTINE ATTENDAIT LA SIENNE

 

 

     Continuant la publication de la Correspondance générale de Marie d’Agoult, le quatrième tome s’étend de 1842 à mai 1844, période particulièrement importante dans la vie de Marie de Flavigny (1805-1876) qui avait épousé Charles d’Agoult en 1827 et lui avait donné deux enfants. Mais on sait qu’elle le quitta en 1835 pour vivre avec Franz Liszt en dépit de la réprobation sociale et qu’ils eurent trois enfants. Pourtant, en 1839, les deux amants se séparèrent. C’est en 1844, pendant la période couverte par ce volume, qu’eut lieu la séparation définitive, la vie trépidante du musicien à la mode dans toute l’Europe et jusqu’en Russie ne permettant plus aucun rapport suivi entre eux – tout comme ses nombreuses conquêtes.

 

 ……….

 

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      Parmi tous ces correspondants, de nombreuses lettres de et à Henri Lehmann montrent que le peintre est devenu un confident très proche. Il fait d’ailleurs son portrait à cette époque. 

     Alphonse de Lamartine a fréquenté le salon de Marie d’Agoult de façon peu suivie, mais le plus intéressant pour nous, ce sont les remarques et jugements qu’on découvre sur le député de la Monarchie de Juillet, qui semble alors attendre et peut-être préparer des événements qui ne se produiront qu’en 1848. 

     On le trouve d’abord évoqué avec dédain par Sainte-Beuve dans une lettre du 31 août 1842 à la Comtesse d’Agoult, mais on fera la part du caractère jaloux du critique. 

      Pour Lamartine, c’est un homme politique perdu, décidément sans consistance, non seulement chose légère comme il est bon que soient les poètes, mais chose niaise avouant ses motifs intéressés. Ce qui le rend encore plus inconsistant, c’est sa ruine imminente de fortune. Ses dettes lui sont un rat qui le ronge et qui lui trouble le sens : de là toutes sortes d’exaltations et d’imprudences dont il est impossible de rendre compte sainement. 

     Moins acerbe, le jugement de Marie d’Agoult nous rapporte une étrange certitude de l’homme politique dans une lettre du 12 janvier 1843 à Adolphe Pictet dans laquelle elle évoque la situation du moment :

      Lamartine est trop assuré pour être pressé. Il croit que dans trois ans, il gouvernera la France à lui tout seul. Il y a dans ce pays un vertige de vanité qui emporte à tous vents les meilleurs esprits et les plus belles natures. 

     La critique est réelle, et plus juste. La prémonition de Lamartine reste troublante. L’erreur n’est que de deux ans. Il sous-estime le temps jugé nécessaire à l’écroulement du régime alors en place. Lamartine espère bien qu’on aura besoin de lui et qu’on lui offrira tous les pouvoirs. Il dirigea effectivement la France lors de la Révolution de 1848. La Comtesse, dans une lettre de la même époque, adressée le 23 janvier 1843 à Louis de Suzannet, juge l’ambition du poète :

      Cependant je crois que M. Guizot s’en tirera. Les conservateurs craignent de l’attaquer trop rudement. M. Thiers fait le mort ; M. de Lamartine ne veut entrer aux affaires que dans trois ans parce qu’il veut y entrer à la Louis XIV et dire « l’État c’est moi ».

      Il faut évidemment replacer tout ceci dans son époque – et dans ce milieu aisé, cultivé, aristocratique, bien que Marie d’Agoult écrive à Liszt le 10 janvier 1844 : « il m’est impossible de goûter la qualité d’aristocratie qui brille dans les Teleky et compagnie. / Je commence à aimer beaucoup les honnêtes gens à quelque classe qu’ils appartiennent » (Teleky était un révolutionnaire hongrois). C’est peut-être cette position qui amène Marie d’Agoult à écrire plaisamment à François Ponsard le 10 novembre 1843 :

 Il est en effet assez drôle que Lam[artine] et moi nous prêchions la démocratie ! 

           Ce même François Ponsard, alors auteur célèbre de Lucrèce, nous donne en miroir l’opinion de Lamartine sur la Comtesse. Même si nous devons faire la part de la courtoisie de mise en ces salons, il est probable qu’elle reste vraiment positive. Ponsard écrivait à Marie d’Agoult le 7 novembre 1843, dans une longue lettre lui donnant diverses nouvelles et informations, après un séjour chez Lamartine, s’achevant le 18 octobre :

      Je m’en suis allé enchanté de ce bon Mr de Lamartine. Son cœur est aussi grand que son intelligence, et une des choses les plus remarquable chez lui, c’est qu’il a tant d’affectueuse bienveillance que malgré son génie il attire la familiarité ; il m’a parlé de vous avec intérêt. Je lui ai transmis l’expression de votre admiration : il m’a dit qu’il y était très sensible ; que vous aviez une âme généreuse et portée aux belles choses. Vous pensez bien que c’est aussi mon avis.

      Dans la même lettre, Ponsard revient sur les opinions « démocratiques » de Marie D’Agoult et de Lamartine, sur un ton plaisant, mais de façon suffisamment marquée pour qu’on accorde quelque attention à ces positions paradoxales, apparemment contradictoires, où le roturier défend une conception de « l’élite » contre les deux aristocrates – à front renversé :

      Mon aristocratie a de singuliers adversaires ; Mr de Lamartine et vous, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus aristocratique au monde : la grâce dans l’intelligence, et l’intelligence dans la grâce. Ce serait à moi d’être démocrate à ce compte. Mais nous sommes tous à peu près d’accord. Vous n’aimez pas mieux que moi les gens stupides ou grossiers ; moi, j’ai, comme vous, le culte des idées et du beau. Vous aimez l’idée démocratique, et non pas, j’imagine, les gens indégrossis qui en sont l’objet. Moi, je la comprends, mais j’aime l’aristocratie d’intelligence, aristocratie élastique et qui n’est fermée à personne, et par laquelle je n’entends pas du tout ni la noblesse dont je dois être partisan, moi roturier, ni la bourgeoisie riche et triviale. Nous ne sommes pas tous égaux en intelligence. Voilà un fait qui détermine une aristocratie nécessaire. Mais qu’on l’élargisse le plus possible : je ne demande pas mieux. 

      Cette Correspondance générale devrait comporter dix volumes. Son responsable a pris le parti de « mettre systématiquement en fin de volume des additions et corrections sur les personnages cités dans les parutions précédentes afin de ne pas suspendre leur livraison à la publication d’un hypothétique dernier volume ». C’est une sage précaution, mais nous espérons que cette publication ira jusqu’à son terme.

 

 - Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance générale. Tome IV : 1842-mai 1844, et suppléments 1830-1841.
Édition établie et annotée par Charles F. Dupêchez. Honoré Champion. Cartonné. 864 p. 170 €.


                                      


 

JACQUES CHARPENTREAU

 

 DE MUSIQUE ET D’AUTRES CHOSES

 

 

 « De la musique avant toute chose »
Paul Verlaine

 

      Une longue étude de Florent Albrecht consacrée aux recherches en versification à la fin du XIXe siècle confirme qu’il s’agit bien d’un problème poétique majeur que les nombreux et remarquables poètes de cette époque tentèrent de résoudre, chacun à sa manière, ce qui devrait être aujourd’hui, pour nous, une leçon à méditer. 

     Le nombre et la qualité des poètes de sont alors deux évidences : Banville, Baudelaire, Corbière, Gautier, Heredia, Laforgue, Leconte de Lisle, Lerberghe, Maeterlinck, Mallarmé, Merrill, Moréas, Régnier, Rodenbach, Samain, Verlaine, Vielé-Griffin, pour nous en tenir aux principaux, quelle anthologie ! Le sous-titre de cette étude est très prometteur : Modèle musical et enjeux poétiques de Baudelaire à Mallarmé (1857-1897).

     À sa façon, le titre aussi : Ut musica poesis. Il reprend une expression de L’Art poétique d’Horace, « Ut pictura poesis », la poésie est comme une peinture (ou comme « la » peinture), qu’on peut comprendre de plusieurs façons, soit appelant à traiter chaque genre poétique en lui-même comme chaque genre pictural, soit, par extension, tout poème comme un tableau. Soit, ici, en assimilant la poésie à la musique, puisque Mallarmé estimait que la poésie devait « reprendre à la musique son bien ». 

     Mais ce titre en latin et sa confusion possible témoignent d’une faiblesse de l’ouvrage, à la fois très savant et souvent très confus. On peut lui pardonner ces péchés qui tiennent en partie aux subtilités du sujet – tout en condamnant fermement ses tendances jargonnantes qui ne ratent aucune référence aux plus jargonneurs poéticiens d’aujourd’hui – tout en ignorant totalement ce que peuvent penser, dire, écrire, les quelques poètes qui réfléchissent de nos jours à ces problèmes. 

     Ces réserves faites, reste un ensemble d’études sur une époque poétique qui vit coexister la fin du Romantisme (Victor Hugo meurt en 1885), Les Fleurs du mal baudelairiennes publiées et condamnées en 1857, L’après-midi d’un faune de Mallarmé en 1865, L’art poétique de Verlaine écrit en 1874, Les Trophées publiés en 1893, le Parnasse, le Symbolisme français et belge, etc. – et la naissance du vers libre en 1886. C’est dire la richesse intellectuelle de ce moment qui vit en outre la fin du Second Empire, la guerre, l’occupation, la Commune, la naissance de la IIIe République, etc. Et le Coin de table, celui de Fantin-Latour, cent trente ans avant le nôtre.

     Florent Albrecht donne un bon exemple de ce bouillonnement avec l’influence du wagnérisme en France, et singulièrement auprès des poètes, dont certains firent le déplacement jusqu’à Bayreuth, tous intéressés par la musique (c’est l’époque des concerts Pasdeloup du dimanche) et par la recherche d’un art total. Il montre également comment le bergsonisme a pu accompagner la réflexion poétique. Il s’intéresse au fameux Coup de dés de Mallarmé, aux rimes de Verlaine, etc.

     Mais nos réflexions les plus vives viendront du vers libre naissant et de ses réussites du moment. Son ambition, c’est alors d’apporter plus de subtilité, plus d’harmonie, en quelque sorte plus de souplesse musicale à une versification qui se voulait déjà « déraidie » par les brisures hugoliennes et les finesses verlainiennes, une versification qui, par des cassures, des enjambements, des rejets multiples aussi bien que par des utilisations flottantes des vers de neuf et de onze syllabes, avait miné le vieux système de l’intérieur. Et le vers libre d’alors avait réussi ce miracle d’un chant délicat, tellement raffiné qu’il confinait, c’est vrai, au « décadentisme », voire, parfois, à la mièvrerie, mais avec beaucoup de charme. C’est un fait. Il le devait à une pléiade de vrais poètes à l’oreille impeccable : Henri de Régnier, Francis Viellé-Griffin, Maurice Maeterlinck, Stuart Merrill, Georges Rodenbach, Charles Van Lerberghe, Max Elskamp, Émile Verhaeren, Pierre Louÿs, etc. Une conjonction qui ne se renouvela pas. (Faisons un peu de poésie-fiction : ceux-là étaient poètes avant tout ; auraient-ils écrit uniquement en alexandrins, que leurs vers auraient été aussi parfaits…).

     C’est là que s’introduit notre réflexion personnelle et notre effarement devant l’entropie ayant frappé notre poésie. Comment cet instrument aussi flexible et subtil que le vers libre de la fin du XIXe siècle est-il devenu cet épouvantail ridicule de nos jours ? Comment ce bouquet de fleurs s’est-il transformé en manches à balais ? Cette couronne de lauriers en rouleaux de barbelés ? Cette fluidité musicale en gargouillis et borborygmes ? Ce concert de musiciens en hordes d’incompétents ? 

     L’étude de Florent Albrecht nous le confirme : à sa naissance, le vers libre fut une grande affaire, une immense remise en cause de notre système de versification ; aujourd’hui, après son agonie, c’est un cimetière infini de bétonneries.

     Ce livre n’en dit rien, ce n’est pas son sujet. Mais nous nous le demandons : la poésie peut-elle exister en dehors d’une structure de versification reconnaissable, sensible, perceptible, d’une satisfaction auditive d’un certain « ordre » verbal (à suivre ou à inventer) ? Peut-il y avoir une poésie de langue française sans la rime – comme se le demandait encore Verlaine ? Comment ne pas se le demander aujourd’hui ? Et pourtant, le charabia « libre » semble aujourd’hui un fait acquis pour tout le monde – sauf pour les lecteurs, qui depuis longtemps n’ouvrent plus un livre quand il est marqué du sceau répulsif « poésie ». Le mérite de cet ouvrage, c’est de nous conduire à ce genre d’interrogations, y compris celles qu’il aurait dût se poser. Par exemple : quelle liaison peut-il exister entre ce vers libre naissant, revendicateur de libertés, et celui qu’utilisait La Fontaine ? Il est temps aujourd’hui de se le demander ; car, après tout, au vers libre du fabuliste il ne manque que d’utiliser les mètres impairs pour se révéler très « moderne » – ou, plutôt, celui du XIXe siècle n’a-t-il fait qu’élargir le « classique » ? Tout cela n’était-il pas, déjà, en germe dans la tradition vers-libriste des fables, dont il suffisait de briser la coque en écoutant mieux la guenon de Florian ?

     On regrettera également que cet ouvrage soit un peu juste sur les rapports de la poésie, de la musique et de la chanson, en particulier avec la mélodie française. Il n’analyse pas le divorce français de la musique classique et de la chanson populaire, contrairement au lied allemand, illustré par Schubert et secrètement jalousé par les poètes français. Après tout, ce n’est pas pour rien que Gustave Kahn, l’un des inventeurs autoproclamés du vers libre, a écrit des Lieder . Le résultat, c’est la trahison de la poésie par la musique classique et la nostalgie des poètes pour la chanson. L’auteur écrit : « La réalité poétique de la chanson n’est perceptible que de l’extérieur, sans que l’on en apprenne davantage, finalement, sur la raison “poétique” de sa présence exponentielle dans les recueils à partir de 1850 ». L’une des raisons, poétique ou pas, c’est la recherche du succès populaire par des poètes, et les Chansons des rues et des bois ne font peut-être que prendre la suite de celles de Béranger pour obtenir un succès comparable. C’est ce que confiait aussi Verlaine : « Ça ne m’aurait pas déplu d’entendre chanter mes vers aux carrefours, quand la nuit tombe, sur une bonne musique – bien entendu ». Florent Albrecht ne rapporte pas ce propos car il n’a pas consulté l’indispensable Dictionnaire de la poésie française (Fayard), malgré une bibliographie de trente-deux pages, et il a eu tort, car ce regret verlainien est révélateur, de la même façon qu’il ignore manifestement Émile Blémont, ami de Verlaine et Rimbaud, fondateur et directeur de La Renaissance littéraire et artistique, une revue où il publia tous les poètes de son époque, premier traducteur des Feuilles d’herbe de Walt Whitman et donc premier à avoir introduit le vers libre en France, pour ne rien dire du Coin de table. C’est une faiblesse de ce livre se voulant « universitaire », mais qui n’est pas universel.

     On pardonnera à l’ouvrage quelques coquilles et dans certaines pages un méli-mélo des notes qui a dû désespérer l’auteur. Il achève quasiment son étude par une note qui résume ses préoccupations et son style : 

      Comment définir la poéticité d’un texte, et donc le principe de généricité fédératrice des arts, et non seulement de la critique, si la poésie ne se pense plus au sein d’une forme authentifiée par un langage, par une forme, selon un principe de reconnaissance formaliste : autrement dit, « tout » peut-il être poétisé ? si oui, « tout » peut-il être poésie ? C’est aussi cela le mystère d’un art moderne, rompu au mode musical, cherchant sa légitimité dans un repoussoir, en creusant son aporie essentielle… et en l’exhibant comme principe régissant tout espace de représentation poétique ? (note 1, p. 446). 

     Par ailleurs, on lui saura gré de citer des passages de quelques beaux poèmes, car les réponses aux questions ne se trouvent jamais que dans les œuvres.

 

 Jacques Charpentreau

 - Florent Albrecht, Ut musica poesis. Modèle musical et enjeux poétiques de Baudelaire à Mallarmé (1857-1897). Honoré Champion. Cartonné. 500 p. 115 €.

 

 

 

 Exergue

 

 Au carrefour des routes de la forêt, un soir,
Parmi le vent, avec mon ombre, un soir,
Las de la cendre des âtres et des années,
Incertain des heures prédestinées,
Je vins m’asseoir.

Les routes s’en allaient vers les jours
Et j’aurais pu aller avec elles encor,
Et toujours,
Vers des terres, des eaux et des songes, toujours
Jusques au jour
Où, de ses mains magiques et patientes, la Mort
Aurait fermé mes yeux du sceau de sa fleur de paix et d’or.

Route des chênes hauts et de la solitude
Ta pierre âpre est mauvaise aux lassitudes,
Tes cailloux durs aux pieds lassés,
Et j’y verrais saigner le sang de mon passé,
À chaque pas,
Et tes chênes hautains grondent dans le vent rude
Et je suis las !


Je n’irai pas vers vos chênes
Ni le long de vos bouleaux et de vos frênes
Et ni vers vos soleils, vos vides et vos eaux,
Ô routes !
J’entends venir les pas de mon passé qui saigne,
Les pas que j’ai crus morts, hélas et qui reviennent,
Et qui semblent me précéder en vos échos,
Ô routes,

 


Et j’écoute
Le vent, compagnon, de mes courses vaines
Qui marche et pleure sous les chênes.

Ô mon âme, le soir est triste sur hier,
Ô mon âme, le soir est morne sur demain
Ô mon âme, le soir est grave sur toi-même !


Henri de Régnier, tel qu’en songe. Librairie de l’Art indépendant, 1892.


                          

 

SUR LA TOMBE DU POÈME EN PROSE

 

     Le « poème en prose » est un genre qu’on s’accorde à voir naître avec Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand (1842) et les Petits poèmes en prose de Charles Baudelaire (1862), puis à se poursuivre avec Les Chansons de Bilitis  de Pierre Louÿs (1894) et Le Cornet à dés de Max Jacob (1917). Il est différent de « la prose poétique » qu’on reconnaissait déjà chez Fénelon, Bossuet, Buffon, Rousseau, Chateaubriand et quelques autres qui écrivent particulièrement « bien » en prose, la différence venant de la longueur modeste du poème en prose, encore que Baudelaire en écrivît d’assez longuets.

     Une petite vingtaine de savants spécialistes se sont réunis pour tenter de cerner ce genre vague, difficile à reconnaître, mais tenace. On constate d’abord que toutes leurs circonvolutions plus ou moins jargonnantes ne pouvaient que renvoyer à Luc Decaunes dont l’étude et l’anthologie Le Poème en prose (Seghers, 1984) valent toutes les contorsions de ces sorbonnophilâtres. Pour lui, les caractéristiques de ce bloc de prose sont : « Brièveté. Intensité. Gratuité ». On considère en effet qu’un « poème en prose » présente l’unité de son thème, la plénitude (c’est un ensemble qui se ferme bien, sur une image, une conclusion, une chute, une fin évidente), et peu d’étendue (ce qui élimine du genre un beau paragraphe sorti d’un texte, essai ou roman). Et, bien sûr, il est en prose – c’est à dire qu’il n’est pas en vers. (Molière…).

     L’étude de La poésie en prose au XXe siècle, c’est d’abord la quête de cet objet rampant mal identifié. Tentant de le traquer chez Jacques Réda, Marie Joqueviel-Bourjea y parvient tant bien que mal par la négation disant ce qu’il n’est pas, tout comme le fit Monsieur Jourdain :

     Le classicisme que j’évoquais tient peut-être à cet art de l’équilibre qui caractérise un poème en prose « réussi », le « ni… ni… » (ni vers, ni récit, ni conte, ni fable) finissant, paradoxalement, par construire une forme singulièrement autonome, dont la plasticité définit ses propres frontières. (p. 304).

      Cette définition négative crée une espèce de chimère de l’inexistant. 

     Ils sont là, dans ce livre, une petite vingtaine d’extrêmes intelligences, aux confins de la province ornanaise de la pensée, moralement revêtus de leurs attributs intellectuels, philosophes, professeurs, critiques, sans leurs simares, mais certainement dans le léger costume de toile des collocateurs, autour de la fosse d’un genre défunt, et on découvre que Béatrice Bonhomme fouillant les « Proses de Jouve » (auteur d’un Tombeau de Berg) en arrive à notre propre vision funèbre.

     À travers la tombe qu’est ici le poème en prose, le poète cherche à atteindre le comble de l’expression artistique. Le tombeau permet une sorte de dialectique de l’immortalisation et de la renaissance. […] Jouve tente de transformer la poésie en tombeau, mais un tombeau dépositaire de nouvelles formes où le poème en prose devient le gage d’un processus métamorphique qui assume à la fois ses influences et s’en dégage pour arriver à l’affirmation de formes vitales et nouvelles. (p. 213).

     C’est évidemment une illusion, même si c’est une consolation pour beaucoup de gens. Comme le dit Peter Schnyder, étudiant (très intelligemment) « quelques contraintes anciennes et modernes autour de Gustave Roud » :

     Le travail sur le vers est devenu désespérant. (p. 261).

     Le poème restera le pays promis, inaccessible. Le poète échouera en quelque sorte avant le paradis. (p. 258).

……….

L’étranger

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire
Petits Poëmes en prose. La Presse,
28 août 1862.

 

*

Recueillement

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici ;
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude ville,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Charles Baudelaire
Revue européenne,
1er novembre 1861. Les Fleurs du mal, 3e édition, 1863.


                                 

 

 

MATHILDE MARTINEAU

 

 LA REVUE BLANCHE EN POCHE

 

      Tous les revuistes connaissent un certain frémissement de plume lorsque paraît un livre consacrée à une revue, fût-elle une feuille de choux tirée à un exemplaire. Car bien qu’il soit heureusement admis aujourd’hui combien l’étude des revues est précieuse pour la compréhension d’une époque, une telle étude est aussi une marque de reconnaissance pour son créateur, et son équipe, s’il y en a une évidemment, qu’il entraîne avec lui. C’est le salut amical et même l’hommage aux espérances d’un inconscient qui a fait, ne doutant de rien, un drôle de pari. Car, il faut être pascalien ou aimer les coup de dés pour prétendre faire vivre et imposer une revue au monde et à la presse pour l’éternité. Voilà qui fait, presque, de notre inconscient un héros ! Un héros poussé par la colère, par l’idéal, par la recherche de quelque chose qu’il ne trouve nulle part. Mais Audaces fortuna juvat, la fortune sourit aux audacieux, il ne cherche plus, il a trouvé !  Émile Blémont, le fondateur de la Maison de Poésie, fit partie de ces audacieux lorsqu’il créa La Renaissance Littéraire et Artistique avec ses amis républicains. Fantin-Latour les a immortalisés dans son célèbre Coin de table. C’était en 1872, et cette première revue d’après la guerre et la Commune, allait ouvrir la voie à bien d’autres. Nous leur rendons hommage, avec notre revue  Le Coin de table depuis le 1er janvier 2000.
     La sympathie du Coin de table va donc aux éditions de la Table Ronde qui réédite en poche, non pas un énième livre de cuisine, mais La Revue Blanche : histoire, anthologie, portraits. Les auteurs Olivier Barrot et Pascal Ory, ont enrichi cette troisième édition de plusieurs textes. Elle compte maintenant quatre cent cinquante-six pages. On y trouve une bibliographie, un sommaire, une présentation générale. L’accès direct aux articles essentiels est proposé chronologiquement et par thème. Ce choix de quarante textes de La Revue Blanche,  montre  les diverses facettes  utiles pour suivre son évolution, chacun est précédé d’une présentation particulière. L’index est sans doute pour la prochaine édition. Cette étude n’est pas la seule existante. La Revue Blanche en a suscité de nombreuses, quelques-unes sont données en fin d’article. 

 

La Revue blanche

 

 

TROIS HOMMES ET UNE REVUE

 

 « C’est de province que viennent les plus précieuses semences ; c’est à Paris qu’elles s’épanouissent en fleurs vivaces. Paris est la serre chaude. »

Georges Rodenbach, Le Figaro, 16 sept. 1895.

 

      La Revue Blanche ne serait restée qu’une revue parmi les autres sans le soutien de la famille Natanson. Cette famille de riches financiers d’origine juive-polonaise, installée à Paris dans les années 1870, et naturalisée française, était curieuse de tout, musique, art, théâtre, sciences, etc. Leurs trois fils, fréquentèrent le lycée Condorcet croisant Marcel Proust, Daniel Halévy, Maurice Denis et quelques futures célébrités, avant d’entreprendre des études de droit. Les jeunes gens choisirent, pour finir, une autre voie. Alexandre, Thadée et Louis-Alfred Natanson allaient fonder une revue au nom symbolique de Revue Blanche. Cette Revue Blanche prête à tout recevoir est née en Belgique en 1889, et devient française en 1891. Les bureaux de la revue tout d’abord installés rue des Martyrs, passent en 1893, rue Laffitte. Alexandre, nommé directeur de la revue, en est surtout le financier. Thadée signe la chronique artistique, et lance avec sa belle épouse Misia, les peintres Nabis qui vont collaborer à la revue comme illustrateurs. Bonnard, Vuillard, Toulouse-Lautrec, Signac, Maurice Denis , Odilon Redon ou Vallotton devinrent des fidèles du couple Thadée-Misia qui leur achetèrent leurs œuvres. Tandis que Louis-Alfred (Alfred-Athys en littérature) propriétaire, en 1891, de la galerie Durand-Ruel, s’occupa de la critique théâtrale. Au moment où la « crise des valeurs symbolistes était en marche », s’ébauchait le mythe de La Revue Blanche prête à assumer la rivalité du Mercure de France.

 

 LES PRINCIPAUX COLLABORATEURS

 

          Les secrétaires de rédaction successifs tiennent la ligne de la revue : Lucien Mulhfield, Léon Blum et surtout l’ascétique Félix Fénéon qui remplit ses fonctions de 1896 à la disparition de la revue, en 1903. Son portrait par Paul Signac est reproduit sur la première de couverture du livre dont il est question. Derrière sa haute silhouette, le fond du tableau, couleurs et signes, correspond au cercle chromatique mis au point par Charles Henry. Les chroniqueurs sont restés tout aussi prestigieux aujourd'hui : Léon Blum puis André Gide signent la critique littéraire ; Claude Debussy, invente M. Croche pour la critique musicale ; Romain Coolus puis Alfred Jarry, signent la critique dramatique ; Tristan Bernard, la critique sportive. Le ton est donné dès le premier numéro :

     Que l’on ne se méprenne point sur la juvénilité de notre format : ceci n’est guère une revue de combat. Nous ne proposons, ni de saper la littérature installée, ni de supplanter les jeunes groupes littéraires déjà organisés. Très simplement, nous voulons développer ici nos personnalités, et c’est pour les préciser par leurs complémentaires d’admiration ou de sympathie que nous sollicitons respectueusement nos maîtres, et que nous accueillons volontiers les plus jeunes.

 

 UNE REVUE VIVANTE

 

 « L’amicale à tous prête Revue Blanche »
Mallarmé, Divagations, 1897.

 

      Ces collaborations complices et cette formule forgent l’esprit Revue Blanche, et amènent le succès. Le nombre des abonnés est en hausse constante. La revue donne entre 1893 et 1900 ses meilleurs numéros. Des tirages de luxe et des affiches, un Album sont proposés, illustrés par Bonnard, par Toulouse-Lautrec, etc. En 1897, le journal politico-humoristique, Le Cri de Paris, est lancé par Alexandre ainsi qu’une maison d’édition. La publication de Quo Vadis de Sienkiewicz fait sa fortune. Un supplément humoristique voir loufoque est offert, il s’agit du Chasseur de chevelure, journal de guerre littéraire et sociale, réalisé par deux proches de la revue, Tristan Bernard et Pierre Veber, puis un autre du même genre, mais plus anarchisant Nib, c’est-à-dire, « rien ».
     Le niveau de la revue ne se relâche pas et concerne toujours une certaine élite. Le théâtre scandinave avait fait son entrée à Paris, au Théâtre Antoine avec Ibsen. Lugné-Poe l’imposait au Théâtre de l’Œuvre en ajoutant à ses pièces celles du norvégien Bjoernson et celles du suédois Strindberg. Ce dernier faisait partie de la colonie scandinaveinstallée à Grez-sur-Loing depuis les années 1860. L’engouement des Parisiens pour les scandinaves est répercuté dans la revue par la publication de textes et poèmes des auteurs cités, mais aussi par « une enquête sur l’influence des lettres scandinaves ». Thadée et Misia se rendirent à Oslo pour rencontrer Grieg et Ibsen. Le Journal d’une femme de chambre de Mirbeau est publié sur plusieurs numéros, ainsi que la traduction des Mille et une nuits du Docteur Mardrus. On peut lire également Les Souvenirs d’Antonin Proust sur Manet. Les articles sont évidemment très nombreux, de Remy de Gourmont à Gustave Khan, de Paul Adam à Henri de Régnier, etc. Des textes de Stendhal et ce qui est rare d’Isabelle Eberhardt. La poésie n’est pas l’oubliée de La Revue Blanche, les poèmes publiés sont en vers mais aussi bien en prose (plus nombreux), ceux des « anciens » Verlaine, Mallarmé, ceux des « nouveaux » Francis Jammes, Lucie Delarue-Mardrus, Claudel, et bien d’autres.

 

 FÉLIX FÉNÉON

 

      La Revue Blanche est donc une belle revue qui rend compte des événements littéraires et artistiques. Il reste un épisode à aborder qui va lui donner une stature historique. À partir de 1892, la politique, le social, font timidement leur apparition, avec un article que Léon Blum dédie à Barrès, l’admiration commune : « Les progrès de l’apolitique en France ». En 1894, débute « critique des mœurs », une chronique politique signée Paul Adam. Cette même année, Félix Fénéon, qui ne fait pas encore partie de La Revue Blanche, est arrêté et jugé sous l’inculpation d’association de malfaiteurs avec vingt-neuf autres accusés soupçonnés d’être proches du mouvement anarchiste. C’est le procès des Trente. Thadée Natanson fournit à Félix Fénéon le célèbre avocat Edgar Demange (plus tard, celui-ci défendit le capitaine Dreyfus). Mallarmé témoigna en faveur de Félix Fénéon : « C’est un homme doux et bon…». L’interrogatoire est resté dans les annales. Vingt-six personnes furent acquittées. Félix Fénéon est libéré et, en 1895, il est nommé secrétaire de rédaction à La Revue Blanche. Ses sympathies libertaires sont connues et on peut dire que sous son influence la revue prend une nouvelle dimension, elle s’engage politiquement à travers des articles plus nombreux, et devient bi-mensuelle. Fénéon publie dans la revue quelques Passim libertaires avec Victor Barrucand. En 1897, L’enquête sur la Commune est lancée. Parmi la soixantaine de réponses, celle de Louise Michel, de Nadar, de Rochefort, du général Galiffet et du préfet Louis Andrieux (n’oublions pas son fils naturel, Louis Aragon ! Les auteurs de l’ouvrage ne manquent pas de rappeler sa date  de naissance : 3 octobre 1897).

 

Félix Fénéon par Félix Vallotton

 

 

« L’AFFAIRE DREYFUS »

 

      Le manifeste de Zola publié en 1898 dans L’Aurore est signé par les Natanson et de nombreux collaborateurs de La Revue Blanche. Puis la revue affiche ses choix. Elle choisit le camp Dreyfusard comme l’indique la « Protestation » du 1er février 1898 ; en mars elle affirme son soutien à Zola : « Nous applaudissons M. Zola accusateur. Nous nous inclinons devant M. Zola condamné ». Léon Blum, se souvient de sa période normalienne, et se rapproche de Lucien Herr. Celui-ci, agrégé de philosophie et bibliothécaire à l’École Normale Supérieure est connu pour son engagement et son influence sur la jeunesse.
     Ce fut Herr, disait Léon Blum, qui cristallisa toutes les tendances diffuses qui étaient en moi, et c’est à lui que je dois d’avoir opéré une « réorientation profonde » de ma conception individualiste et anarchique du socialisme.
     Lucien Herr devint le porte-parole de toute une génération et, dit-on, l’éminence grise de la Troisième République. L’article qu’il accepte de publier dans La Revue Blanche, « À M. Maurice Barrès »  commence ainsi :

     Je viens de relire votre œuvre entière, et dix fois, en sentant revivre aussi fraîches qu’au premier jour les joies d’art que je vous ai dues jadis, en songeant à ce que vous valez, et à ce que valent ceux qui ne vous aiment pas, j’ai eu la tentation de me taire. C’est donc très calmement, et pour des motifs sérieusement réfléchis, que je viens vous dire : Ne comptez plus sur l’adhésion de cœurs qui vous ont été indulgents dans vos moins tolérables fantaisies. 

 

 L’ENGAGEMENT DE LA REVUE

 

      C’est la rupture. De Maurice Barrès à Lucien Herr, une génération change de camp, et à  partir de ce moment la politique et les intellectuels ont définitivement conquis leur place à La Revue Blanche. Cette position révisionniste en a éloigné certains comme Pierre Louÿs, Muhlfeld, Willy, Claudel, Remy de Gourmont, Jules de Gaultier, Jean Lorrain, pour un temps. Mais cette position renouvelle aussi les chroniqueurs, arrivent Fagus pour la critique artistique, Jarry pour la critique littéraire. Bien que sa présence au Mercure de France soit évidente, André Gide suivait l’évolution de La Revue Blanche, il lui avait donné, en 1895, un extrait de Paludes. En 1898, son engagement n’est plus ambigu, il y publie sa pièce Philoctète. On peut y lire aussi des intellectuels plus engagés comme Charles Péguy et Jules Benda, et, dans un autre genre et plus libertaires Zo d’Axa, Paul Robin, Victor Barrucand avec sa campagne pour le pain gratuit.
     L’affaire Dreyfus se termine en 1900, la mobilisation est différente, et La Revue Blanche fait la part belle à la politique et au socialisme ; toutefois, Charles Péguy s’éloigne de Lucien Herr pour fonder Les Cahiers de la quinzaine. Il y a encore de l’éclectisme en art et en littérature. Félix Fénéon et le peintre Signac organisent une exposition consacrée à Seurat. C’est la première exposition posthume de l’artiste, décédé en 1891, il avait trente deux ans. Thadée Natanson publie, pour l’occasion, un article sur Seurat et les néo-impressionnistes, mais s’orientant vers d’autres horizons, il abandonne petit à petit la chronique artistique, elle sera reprise par Félicien Fagus.
     Côté littéraire, on peut lire aussi bien des contes de Judith Gautier que L’Hérésiarque d’Apollinaire et des poésies de Francis Jammes. Gide tient finement la chronique des livres, assisté d’Henri Ghéon en remplacement de Léon Blum. Gustave Khan signe des chroniques littéraires mais Alexandre Natanson, souffrant, est décidé à vendre. Le dernier numéro de La Revue Blanche paraît le Béatrice Libert, 15 avril 1903.

 

 FIN DE CRISE

 

      Avec l’article de Lucien Herr, La Revue Blanche rencontre l’Histoire avec un grand H, et arrive ainsi jusqu’à nous, comme exemplaire et symbolique d’un engagement collectif. Sa renommée est faîte, de petite elle est devenue grande, et réunit les critères qui font d’elle le miroir d’une époque en pleine transformation. Les frères Natanson, leurs secrétaires successifs, leurs collaborateurs dont je n’ai cité qu’une partie, la durée de publication de la revue, sa présentation, sa participation au monde culturel, voire aux événements historiques et à l’engagement attirent les chercheurs qui n’en finissent pas de l’explorer comme on peut le constater dans cette excellente étude...de poche.

Mathilde Martineau

 

 - Olivier Barrot et Pascal Ory, La Revue Blanche : histoire, anthologie, portraits, Paris, rééd. de La Table ronde, 2012. (coll. la petite vermillon). 10,2 Euros.

- Paul Henri Bourrelier, La Revue Blanche, une génération dans l’engagement, 1890-1905, Paris, Fayard, 2007. 47,50 Euros.

- Georges Bernier, La Revue Blanche, ses amis, ses artistes, Paris, Hazan, 1991. 95 Euros.

 

 J’aime dans le temps

 

 J’aime dans le temps Clara d’Ellébeuse,
l’écolière des anciens pensionnats
qui allait, les soirs chauds, sous les tilleuls
lire les magazines d’autrefois.

Je n’aime qu’elle, et je sens sur mon cœur
La lumière bleue de sa gorge blanche.
Où est-elle ? où était donc ce bonheur ?
Dans sa chambre claire il entrait des branches.

Elle n’est peut-être pas encore morte
– ou peut-être que nous l’étions tous les deux.
La grande cour avait des feuilles mortes
Dans le vent froid des fins d’été très vieux.

Te souviens-tu de ces plumes de paon,
dans un grand vase, auprès de coquillages ?...
On apprenait qu’on avait fait naufrage,
on appelait Terre neuve : le Banc.

Viens, viens ma chère Clara d’Ellébeuse ;
Aimons-nous encore si tu existes.
Le vieux jardin a de vieilles tulipes.
Viens toute nue, ô Clara d’Ellébeuse.

                                       

 

Parmi les Pages de garde

 

 « Il peut y avoir lyrisme ailleurs qu’en poésie mais il n’y a pas de poésie vraie sans lyrisme. »

Max Jacob, Conseils à un jeune poète. 23 juin 1941.

 

                                                                                                                      

 

Recueils

 

 Nouveautés

 

 - Daniel Boulanger, Vestiaire des anges.
Grasset. 61, rue des Saints-Pères. 75006 Paris. 88 p. 12,50 €.

     On connaît bien ses nombreux romans et nouvelles dont les titres s’étendent sur cinq pages à la fin de ce recueil, moins les poèmes que Daniel Boulanger intitule des « retouches » (on ne sait pourquoi), textes brefs de une à une dizaine de lignes, dans ce Vestiaire où les anges ont déposé leurs ailes – s’il faut en croire la grand-mère de l’auteur qui, nonagénaire, est rattrapé par le printemps de sa mémoire. Ces poèmes délicats et fins sont tissés de vers tantôt libres tantôt prisonniers d’une subtile métrique. Les plus réussis ne dédaignent pas la rime.

 

 Retouche à l’antan

 

 amours au colombier du souvenir
vous chassez du même coup d’aile
la mort qui reste demoiselle
et s’éloigne sur un soupir.  petit à petit

 

 - Louis Delorme, Blés d’hiver.
Sajat. 37, rue Henri Sellier. 18000 Bourges. 128 p.

     Beaucoup de nostalgie dans ces poèmes toujours bien structurés (le plus souvent des sonnets), mais les blés d’hiver lèvent au prochain printemps et donnent de belles moissons. C’est certainement le sens profond de cette poésie qui part des choses les plus quotidiennes de la vie pour s’élever à une réflexion qui est toujours la nôtre, celle de notre condition mortelle. Nous saluons au passage le poème Spoliation qui est un peu à nous : « On nous a pris notre maison, / Nous voilà poètes des rues »…  Attendons le printemps. .

 

- Jean Hourlier, Dans le bois des absents.
Le Petit Pavé, « Le Semainier ». B.P. 17. Brissac-Quincé. 49320 Saint-Jean des Mauvrets. 96 p. 12 €.

     Comme le rappelle la Préface de Michel Passelergue, selon Mallarmé, la poésie ne se fait pas avec des idées, mais avec des mots. Ici, elle se fait avec des mots d’images. Ces vers libres sont suffisamment scandés pour instituer souvent un rythme, qui permet de retrouver l’écho de vers métrés, demi-alexandrin du titre du recueil, de titres de chapitres (« La nuit lâche ses ourses », « Le corps seul tremble-t-il », « Oui ! hors de toute joie »), ou alexandrins complets (« Les oiseaux ont quitté les mortelles couronnes », « Île ! toute fermée sur sa pointe de sel »), tant il est vrai que la poésie n’échappe pas au rythme fondamental de notre prosodie. Bien des poètes le retrouvent aujourd’hui dans un « vers libre » se rapprochant de celui de La Fontaine, avec, bientôt, pourquoi pas, la rime, la majuscule du vers, la scansion exacte… Patience. Attendons encore un peu. La structure de la langue s’imposera.

 

 À l’heure déchirante,
nos mains tendues vers toi, vers l’ultime clarté,
nos mains se sont unies à tes mains de ténèbres,
chair à chair, chant à Chant.
Maintenant, une nuit tutélaire pallie
la très humble poussière.
Tout s’apaise enfin, tout se pose,
et tes lunaires mains immuables reposent –
ailes sur la poitrine, fleurs
dans nos mémoires.

 

 - Béatrice Libert, Dans les yeux des fruits verts.
Encres vives. 2, allée des Allobroges. 31770 Colomiers. 16 p. A4. 6,10 €.

     Encres vives est une revue dont ce cahier constitue la 412e publication, bel exemple de constance dans l’édition poétique. On y découvre quinze poèmes de Béatrice Libert, venus de Belgique, inspirés par cette part d’enfance que chacun garde en soi, et qui est un thème majeur de la poésie contemporaine : « Et je vécus enfant / Dans les yeux des fruits verts ». Poèmes d’images plus que de chant – encore qu’on en entende parfois un lointain mais heureux écho.

 

 Exil

 

 La nuit il arrive que les fenêtres
S’échappent des maisons endormies

Adieu anges de fumée

Lampes aveuglant la vie
Cris des enfants obstinés !
Les belles vont légères
Comme des statues de lune
Passagères d’un ciel en partance
Pour une île sans domicile fixe.

 

 

Études. Essais.

 

 - Renée Vivien, une femme de lettres entre deux siècles (1877-1909). Textes réunis par Nicole G. Albert et Brigitte Rollet.
Honoré Champion. 3, rue Corneille. 75006 Paris. Cartonné. 216 p. 50 €.

     On ne peut à priori que se réjouir de la publication de cette dizaine d’études et de quelques documents, même s’il ne s’agit que d’une addition de textes peu consistants, puisque Renée Vivien est l’un de nos grands poètes de l’amour. Mais on est très déçu, car l’ouvrage s’intéresse plus à ses goûts saphiques qu’à sa poésie ; même si les deux sont toujours étroitement liés dans sa poésie, les vers de Renée Vivien méritaient des présentations plus sérieuses que des maniements de drapeaux pour la cause lesbienne. Le féminisme grammatical nous inflige partout écrivaine, professeure, auteuse, voire autrice. Mais plusieurs de ces auteusestrices se déclarent modestement « Docteur(s) ès-lettres », alors qu’on espérait docteuses. On n’échappe pas non plus à l’indigeste tarte-à-la-crème rassise du genre à l’américaine. La recrue que je fus un moment, regretta d’être une sentinelle, la vedette de la guérite, une espèce d’idole ou de star encasernée, une personne diminuée, mais pour des raisons extra-grammaticalo-sexuelles dont elle se moquait comme de sa première culotte Petit bateau. Le ridicule n’a jamais aidé la moindre cause à s’imposer. (J. C.).

 

 - Aujourd’hui Cendrars. Textes réunis par Myriam Boucharenc et Christine Le Quellec-Cottier.
Honoré Champion. 3, rue Corneille. 75006 Paris. 364 p. 30 €.

     Comme toujours dans ces rassemblement de textes de colloque, les communications sont très inégales, mais il est intéressant de « faire le point » sur les études consacrées à Blaise Cendrars, l’un des deux « inventeurs » de la poésie du XXe siècle, l’autre étant Apollinaire. Parmi les chapitres à retenir, l’un met à jour les rapports de Cendrars et de son agent littéraire en Amérique, William Bradley, un autre s’intéresse aux ventes (fructueuses) de manuscrits et rappelle que Cendrars fut arrêté et envoyé au dépôt le 17 septembre 1912 pour avoir volé un exemplaire de L’Hérésiarque d’Apollinaire à l’étalage de la Librairie Stock, place du Palais-Royal, un autre encore étudie la place de Cendrars dans les manuels scolaires (mais en oubliant les anthologies poétiques à l’intention de la jeunesse !). L’ouvrage, parfaitement imprimé en Suisse (malgré quelques coquilles), contient des illustrations intéressantes.

 

 Revues

 

- L’Agora.
16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris. Trimestriel. 40 €.

. N° 61. Décembre 2012. 24 p. 5 €.

     L’éditorial de Vital Heurtebize, Président de la Société des Poètes Français, Le poète et la politique, rappelle les « valeurs humanistes » dont se réclame cette Société qui vient de fêter ses cent-dix ans – en compagnie de deux cent-dix poètes et de nombreux poèmes, dont quelques-uns publiés en ce numéro ont reçu un prix littéraire.

 

 Je t’ai cherché                                                                                   
en asséchant mes cris,                                    
en éteignant mes larmes.
Je t’ai cherché
en soulevant la terre,
en raclant les mers.

Je t’ai cherché
en retournant la lune,
en écorchant les plaines.

Je t’ai cherché
en chevauchant le vent
inlassablement.

Puis, je t’ai cherché encore,
En vain.

 

Olivia Desbrosses
Prix Tristan Derème.

 

 - Art et Poésie de Touraine.
61, Le Coteau. Carroi de Paris. 37500 Seuilly. Trimestriel. 46 €.

. N° 211. Hiver 2012. 60 p. 12 €.

     Un article de Lucette Moreau rappelle la vie et l’œuvre d’Edmond Rostand (1868-1918), une très longue étude de Catherine Réault-Crosnier est consacrée au poète allemand Paul Celan (elle cite quatre vers de son célèbre poème Der Panther et leur traduction française en omettant de nommer le traducteur de ce texte réputé « intraduisible » – Jean-Luc Moreau – que Le Coin de table a d’ailleurs publié).

 

- Le Bulletin des Lettres.
39 bis, rue de Marseille. 69007 Lyon.

. N° 713. Novembre-décembre 2012. 80 p. 10 €.

     Nous savions que ce Bulletin fondé en 1930 devait s’interrompre, faute d’un nombre suffisant de lecteurs, mais en tenir le dernier numéro dans ses mains, c’est voir la fin non seulement d’une aventure intellectuelle – mais peut-être aussi d’une époque, et par-delà, d’une conception exigeante de la littérature, qui est aussi la nôtre. Tous ceux qui écrivaient dans ce Bulletin, et d’abord Bernard Plessy, directeur de la publication, analysaient et recommandaient des livres qu’ils avaient choisis, lus, aimés, en dehors de ce monde de l’actualité dite « littéraire », insupportable à nos yeux, transformant la littérature en événements pipoles. Les exemples ne manquent pas dans ce dernier numéro où Bernard Plessy évoque le jeune Racine à Uzès et relit La Princesse de Clèves avec Jean-Michel Delacomptée, ce qui n’empêche pas François Lagnau de recommander le récent Prix Goncourt « atypique » et Jacques Ferraton le dernier Philip Roth. Ce Bulletin est même un des rares organes de presse à parler de poésie. C’est dire combien il va manquer à ses lecteurs, en nombre insuffisant, c’est évident. On a beau dire que le monde n’est sauvé que par un petit nombre, ce n’est pas le cas des revues. Le Coin de table le sait bien, lui aussi, toujours félicité – et toujours en quête de nouveaux abonnés.  

 

- Le Carnet et les instants.
Promotion des Lettres belges de langue française. 44, boulevard Léopold II. B-1080 Bruxelles. Belgique. Bimestriel. Ne paraît pas en juillet-août.

 N° 174. Décembre 2012-Janvier 2013. 104 p.

     Lecture performance s’intéresse à cette forme de « spectacle » de la « perf’ », ou de « l’impro » (qui rejoint les problèmes de la diction des poèmes). Un hommage justifié de Michel Torrekens à Colette Nys-Mazure, à qui la Maison de Poésie avait décerné son Grand Prix de Poésie pour l’enfance et la jeunesse en 1990 (Haute enfance publié par L’Arbre à Paroles). 

 

- Le Cerf-volant.
40, rue de Bretagne. 75003 Paris. Trimestriel. 45 €.. N° 228. Troisième trimestre 2012. 70 p. 14 €.

      Avec des poèmes, comme d’habitude, nous nous arrêtons surtout sur une opportune défense de la langue française de Jean Colin, et quelques souvenirs de Dorine ayant passé « Quelques instants avec Robert Sabatier » qui fut non seulement un romancier à succès, mais aussi un poète (que Le Coin de table eut le bonheur de publier plusieurs fois).  

 

 - Le Journal des Poètes.
Chaussée de Wavre, 150. B-1050 Bruxelles. Belgique. Trimestiel. 22 €.

. N° 4/2012. 10 p. 6 €.

     En la quatre-vingr-unième année du Journal, ce numéro s’ouvre sur un Message à la Biennale de 2012 de son directeur, Philippe Jones, qui rappelle une réunion de poètes, en 1950, pour décider de relancer sa publication, dans la maison même où son père, avocat, résistant, avait été arrêté par les Allemands qui le fusillèrent. Nous sommes encore quelques-uns de cette époque, qui n’oublient pas – et c’est justement pourquoi nous sommes Européens, afin que, sans oubli, cette haine s’arrête. Et c’est pourquoi les biennales belges réunissent des poètes européens, et plus largement encore. Ce numéro du Journal est intéressant ; il regroupe des poèmes ou comptes-rendus de trente-six écrivains différents. Parmi ceux de la récente Biennale, trois publient directement un bloc de prose, les autres de la prose tronçonnée en lignes (par un reste de typographie traditionnelle ?), une traduction de l’anglais est présentée en quatre quatrains de vers blancs approximativement alexandrins. Voilà qui incite à la réflexion. Quatre vers structurés nous consolent.

 

 J’ignore pour qui
pour quoi je vis
J’ignore pour qui
pourquoi je meurs

Anise Koltz

 

- La Revue des Dossiers d’Aquitaine et d’ailleurs.
7, impasse Bardos. 33800 Bordeaux. Trimestriel. 40 €.

. N° 168. Décembre 2012. 20 p. 8 €.

     Les Dossiers attirent l’attention sur les augmentations postales qui vont considérablement gêner les revues. Ils publient d’intéressants articles sur « l’anaphore » (répétitions) et « les chiasmes des poètes » – à côté de nombreux vers, dont deux longs et beaux poèmes d’Aragon.

 

- Revue indépendante.
Mme Braquier. 24, rue Saint-Fargeau. Résidence B. 75020 Paris. Trimestriel. 32 €.

. N° 336 (172e année). Janvier-Février-Mars 2013. 50 p. 9 €.

     Didier Du Blé trace un intéressant « portrait » d’Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz (1877-1939), un poète un peu oublié aujourd’hui, peut-être parce que la reproduction de ses poèmes a été trop sévèrement contrôlée par son éditeur. À côté d’articles divers (sur Jean Lurçat, etc.), quelques poèmes bien venus.

 

 J’aimais tant le ciel immense
Le vent dans les peupliers
Et ces doux parfums d’enfance
Que je n’ai pas oubliés

J’aimais tant bouffer l’espace
En courant pour fuit l’ennui
Mais mon dieu que le temps passe
Il fait déjà presque nuit

J’aimais tant voir l’avenir
Comme un grand ciel sans limite
Mais je n’ai rien vu venir
L’enfance est passée trop vite.

 

 Christian Grégoire

 

 - Soif de mots.
Le Brontosaure. 133, rue d’Angerville. 91410 Les Granges-le-Roi.

. N° 28. Décembre 2012. 64 p.

     Bien que cette publication poétique ne se dise pas « revue », mais plutôt « anthologie », sa publication régulière jusqu’ici l’apparente au genre. Ce numéro publie des poèmes de Gérard Cazé et de Jacqueline Milhaud, présentés par un éditorial du maître d’œuvre, Louis Delorme, qui remarque que « nous, les poètes, sommes d’une race, d’une espèce en voie d’extinction », avec un pessimisme un peu exagéré, car il y a encore beaucoup d’écrivains se disant « poètes ». La qualité des textes… C’est autre chose. Ceux de cette livraison se lisent avec plaisir.

. N° 29. Décembre 2012. 60 p.

     Dans ce numéro, Louis Delorme annonce que le prochain, le trentième, sera le dernier, puisque « tout à une fin ». Celui-ci réunit des poèmes de Michel Beaugency, Jean-Pierre Michel, Colette Rigoulot-Michel et Nelly Poirier.

 

 Un poète

 

 Tel que l’on me décrit
je ne me reconnais.
Faut-il pousser des cris
à tout nouveau portrait ?

Je chante des images
et le bonheur parfois
aux faits vrais de mon âge
sans principes ni lois.

 J’use de libertés,
interprète aujourd’hui
et classique je crée
le vertige ennobli.

Je me ris et me pleure.
J’ai peu d’amis, d’amours.
Je calcule mes heures
Pour demeurer toujours.

 

Michel Beaugency

                                

 

 TABLE DES MATIÈRES

 

 PLAIDOYER POUR LES ÂMES DU PURGATOIRE

 

 

 

Le Coin de table                                                                                                     1

 

Jean de Sponde, par Robert Parron                                                                 4     

L’épée et la plume de Vincent Voiture, par Chaunes                                     6

Marie-Antoinette Deshoulières, par Frédéric Farat                                     12

Claude Le Petit, par Louis Delorme                                                                   14

Marceline Desbordes-Valmore, par Christophe Duchemin                          17

Louis Ménard, par Nicolas Gautherot                                                              20

Louis Le Cardonnel, par Jean Hautepierre                                                     23

Jehan Rictus, par François-Charrles Bonnefeuille                                       25

Maurice Magre, par Jean Hautepierre                                                             27

Louis Émié, par Pierre Gourdé                                                                         30

Pius Servien, par Pierre Lexert                                                                         32

Jean Follain, par Sylvestre Clancier                                                                35

Ilarie Voronca, ou le grand sommeil, par Youri                                            38

Georges Cazenave, par Louis Delorme                                                           42

Patrice de La Tour du Pin, par Philippe Veyrunes                                        45

Lucien Becker, par Marie Botturi                                                                     48

Robert Houdelot, un maître d’harmonie, par Daniel Ancelet                    52

Sabine Sicaud, par Frédéric Farat                                                                   57

Jean Malrieu, par Jeanne Maillet                                                                    59

Pierre Emmanuel, par Raymond Michel                                                       60

André Henry, par Jean-Pierre Boulic                                                              61

Louis Calaferte, par Pierre Lexert                                                                   64

Roger Kowalski, par Philippe Veyrunes                                                         67

Un inépuisable trésor                                                                                         68

Prosateurs connus et inconnus                                                                         71

 

 

 

*

 

 Yves Avril, Péguy : de la prose à la poésie                                                    73

 Mathilde Martineau, La Revue blanche en poche                                        85

 

 *

CHRONIQUES DU COIN DE L’ŒIL

 

 Quand Vigny avait raté son heure et que Lamartine attendait la sienne       94

 Poésie à numériser                                                                                               99

 Jacques Charpentreau, De musique et d’autres choses                               100

 Sur la tombe du poème en prose                                                                       106

 Pensées                                                                                                                    112

 Éclats du gonflement                                                                                           113

 PAGES DE GARDE                                                                                                114

 

Petite chronique juridique : L’arrêt Maison de Poésie                                    123

 

 *

 ILLUSTRATIONS

 

 Couverture. 1ère page : Portes des bibliothèques de la Maison de Poésie,

 Hôtel particulier d’Émile Blémont. Photographie Mathilde Martineau.

  4e page : Tristan Derème, Chanson.

 Portes des bibliothèques de la Maison de Poésie, o. c.                                 3

Jean de Sponde                                                                                                      4

 Les Œuvres de Monsieur de Voiture et Portrait de Monsieur Voiture     9

 Marie-Antoinette Deshoulières                                                                        13

 Marceline Desbordes-Valmore                                                                        17

 Émile René Ménard, Louis Ménard                                                               22

 Louis Le Cardonnel, par Henry de Groux.

      Eau-forte dans le recueil Du Rhône à l’Arno. La Connaissance, 1920.      23

 Jehan Rictus, par Steilen                                                                                   25

 Maurice Magre, par Henry Bataille, 1913.                                                    27

 Patrice de La Tour du Pin, par Pavel Tchebitchev                                      47

 Deux recueils de Robert Houdelot                                                                 54

 Sabine Sicaud et ses Poèmes d’enfant                                                          57

 Portes des bibliothèques de la Maison de Poésie, o. c.                              72

 Jean-Pierre Laurens, Charles Péguy                                                              77

 Félix Vallotton, La Revue blanche                                                                 87

 Félix Vallotton, Félix Fénéon                                                                          89

 Henri Lehman, Marie d’Agoult. 1843.                                                         96

 Henri de Régnier, Tel qu’en songe                                                               105

 Morgan Russel, Blaise Cendrars. 1921.                                                      118

 

                                                                                                               

 

 N° 54. Avril 2013. ISBN : 978-2-35860-021-7. 2e trimestre 2013.

 

                

 

LE COIN DE TABLE

L A R E V U E D E L A P O É S I E


Adresse postale : Société des Poètes Français.

16, rue Monsieur le Prince. 75006 Paris.

06 37 51 17 09. Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

*

Comité de Direction

Hélène Cadou, Jacques Charpentreau, Sylvestre Clancier,

Jean Hautepierre, Jean-Luc Moreau, Bernard Plin, Jean-Pierre Rousseau.

Directeur de la publication

Jacques Charpentreau

*

Abonnements en 2013 :

Un an, quatre numéros

France : 70 €.

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Autres pays : 80 €.

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L'abonnement part du premier numéro de l'année en cours,

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La revue ne retourne pas les textes qui lui sont envoyés,

qu'il s'agisse de manuscrits sur papier ou sur support informatique.

Joindre un timbre pour toute correspondance.

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ISSN 1299-4022

Revue publiée avec l'aide de Filmolux

Imprimerie Renon, Ruelle-sur-Touvre (Charente)

Mise en page : Plein Chant, à Bassac (Charente).

 

 

Mise à jour le Mercredi, 01 Mai 2013 07:12