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De musique et d’autres choses par Jacques Charpentreau

 « De la musique avant toute chose »
Paul Verlaine

      Une longue étude de Florent Albrecht consacrée aux recherches en versification à la fin du XIXsiècle confirme qu’il s’agit bien d’un problème poétique majeur que les nombreux et remarquables poètes de cette époque tentèrent de résoudre, chacun à sa manière, ce qui devrait être aujourd’hui, pour nous, une leçon à méditer. 

     Le nombre et la qualité des poètes de sont alors deux évidences : Banville, Baudelaire, Corbière, Gautier, Heredia, Laforgue, Leconte de Lisle, Lerberghe, Maeterlinck, Mallarmé, Merrill, Moréas, Régnier, Rodenbach, Samain, Verlaine, Vielé-Griffin, pour nous en tenir aux principaux, quelle anthologie ! Le sous-titre de cette étude est très prometteur : Modèle musical et enjeux poétiques de Baudelaire à Mallarmé (1857-1897).

     À sa façon, le titre aussi : Ut musica poesis. Il reprend une expression de L’Art poétique d’Horace, « Ut pictura poesis », la poésie est comme une peinture (ou comme « la » peinture), qu’on peut comprendre de plusieurs façons, soit appelant à traiter chaque genre poétique en lui-même comme chaque genre pictural, soit, par extension, tout poème comme un tableau. Soit, ici, en assimilant la poésie à la musique, puisque Mallarmé estimait que la poésie devait « reprendre à la musique son bien ». 

     Mais ce titre en latin et sa confusion possible témoignent d’une faiblesse de l’ouvrage, à la fois très savant et souvent très confus. On peut lui pardonner ces péchés qui tiennent en partie aux subtilités du sujet – tout en condamnant fermement ses tendances jargonnantes qui ne ratent aucune référence aux plus jargonneurs poéticiens d’aujourd’hui – tout en ignorant totalement ce que peuvent penser, dire, écrire, les quelques poètes qui réfléchissent de nos jours à ces problèmes. 

     Ces réserves faites, reste un ensemble d’études sur une époque poétique qui vit coexister la fin du Romantisme (Victor Hugo meurt en 1885), Les Fleurs du mal baudelairiennes publiées et condamnées en 1857, L’après-midi d’un faune de Mallarmé en 1865, L’art poétique de Verlaine écrit en 1874, Les Trophées publiés en 1893, le Parnasse, le Symbolisme français et belge, etc. – et la naissance du vers libre en 1886. C’est dire la richesse intellectuelle de ce moment qui vit en outre la fin du Second Empire, la guerre, l’occupation, la Commune, la naissance de la IIIRépublique, etc. Et le Coin de table, celui de Fantin-Latour, cent trente ans avant le nôtre.

     Florent Albrecht donne un bon exemple de ce bouillonnement avec l’influence du wagnérisme en France, et singulièrement auprès des poètes, dont certains firent le déplacement jusqu’à Bayreuth, tous intéressés par la musique (c’est l’époque des concerts Pasdeloup du dimanche) et par la recherche d’un art total. Il montre également comment le bergsonisme a pu accompagner la réflexion poétique. Il s’intéresse au fameux Coup de dés de Mallarmé, aux rimes de Verlaine, etc.

     Mais nos réflexions les plus vives viendront du vers libre naissant et de ses réussites du moment. Son ambition, c’est alors d’apporter plus de subtilité, plus d’harmonie, en quelque sorte plus de souplesse musicale à une versification qui se voulait déjà « déraidie » par les brisures hugoliennes et les finesses verlainiennes, une versification qui, par des cassures, des enjambements, des rejets multiples aussi bien que par des utilisations flottantes des vers de neuf et de onze syllabes, avait miné le vieux système de l’intérieur. Et le vers libre d’alors avait réussi ce miracle d’un chant délicat, tellement raffiné qu’il confinait, c’est vrai, au « décadentisme », voire, parfois, à la mièvrerie, mais avec beaucoup de charme. C’est un fait. Il le devait à une pléiade de vrais poètes à l’oreille impeccable : Henri de Régnier, Francis Viellé-Griffin, Maurice Maeterlinck, Stuart Merrill, Georges Rodenbach, Charles Van Lerberghe, Max Elskamp, Émile Verhaeren, Pierre Louÿs, etc. Une conjonction qui ne se renouvela pas. (Faisons un peu de poésie-fiction : ceux-là étaient poètes avant tout ; auraient-ils écrit uniquement en alexandrins, que leurs vers auraient été aussi parfaits…).

     C’est là que s’introduit notre réflexion personnelle et notre effarement devant l’entropie ayant frappé notre poésie. Comment cet instrument aussi flexible et subtil que le vers libre de la fin du XIXsiècle est-il devenu cet épouvantail ridicule de nos jours ? Comment ce bouquet de fleurs s’est-il transformé en manches à balais ? Cette couronne de lauriers en rouleaux de barbelés ? Cette fluidité musicale en gargouillis et borborygmes ? Ce concert de musiciens en hordes d’incompétents ? 

     L’étude de Florent Albrecht nous le confirme : à sa naissance, le vers libre fut une grande affaire, une immense remise en cause de notre système de versification ; aujourd’hui, après son agonie, c’est un cimetière infini de bétonneries.

     Ce livre n’en dit rien, ce n’est pas son sujet. Mais nous nous le demandons : la poésie peut-elle exister en dehors d’une structure de versification reconnaissable, sensible, perceptible, d’une satisfaction auditive d’un certain « ordre » verbal (à suivre ou à inventer) ? Peut-il y avoir une poésie de langue française sans la rime – comme se le demandait encore Verlaine ? Comment ne pas se le demander aujourd’hui ? Et pourtant, le charabia « libre » semble aujourd’hui un fait acquis pour tout le monde – sauf pour les lecteurs, qui depuis longtemps n’ouvrent plus un livre quand il est marqué du sceau répulsif « poésie ». Le mérite de cet ouvrage, c’est de nous conduire à ce genre d’interrogations, y compris celles qu’il aurait dût se poser. Par exemple : quelle liaison peut-il exister entre ce vers libre naissant, revendicateur de libertés, et celui qu’utilisait La Fontaine ? Il est temps aujourd’hui de se le demander ; car, après tout, au vers libre du fabuliste il ne manque que d’utiliser les mètres impairs pour se révéler très « moderne » – ou, plutôt, celui du XIXsiècle n’a-t-il fait qu’élargir le « classique » ? Tout cela n’était-il pas, déjà, en germe dans la tradition vers-libriste des fables, dont il suffisait de briser la coque en écoutant mieux la guenon de Florian ?

     On regrettera également que cet ouvrage soit un peu juste sur les rapports de la poésie, de la musique et de la chanson, en particulier avec la mélodie française. Il n’analyse pas le divorce français de la musique classique et de la chanson populaire, contrairement au lied allemand, illustré par Schubert et secrètement jalousé par les poètes français. Après tout, ce n’est pas pour rien que Gustave Kahn, l’un des inventeurs autoproclamés du vers libre, a écrit des Lieder . Le résultat, c’est la trahison de la poésie par la musique classique et la nostalgie des poètes pour la chanson. L’auteur écrit : « La réalité poétique de la chanson n’est perceptible que de l’extérieur, sans que l’on en apprenne davantage, finalement, sur la raison “poétique” de sa présence exponentielle dans les recueils à partir de 1850 ». L’une des raisons, poétique ou pas, c’est la recherche du succès populaire par des poètes, et les Chansons des rues et des bois ne font peut-être que prendre la suite de celles de Béranger pour obtenir un succès comparable. C’est ce que confiait aussi Verlaine : « Ça ne m’aurait pas déplu d’entendre chanter mes vers aux carrefours, quand la nuit tombe, sur une bonne musique – bien entendu ». Florent Albrecht ne rapporte pas ce propos car il n’a pas consulté l’indispensable Dictionnaire de la poésie française (Fayard), malgré une bibliographie de trente-deux pages, et il a eu tort, car ce regret verlainien est révélateur, de la même façon qu’il ignore manifestement Émile Blémont, ami de Verlaine et Rimbaud, fondateur et directeur de La Renaissance littéraire et artistique, une revue où il publia tous les poètes de son époque, premier traducteur des Feuilles d’herbe de Walt Whitman et donc premier à avoir introduit le vers libre en France, pour ne rien dire du Coin de table. C’est une faiblesse de ce livre se voulant « universitaire », mais qui n’est pas universel.

     On pardonnera à l’ouvrage quelques coquilles et dans certaines pages un méli-mélo des notes qui a dû désespérer l’auteur. Il achève quasiment son étude par une note qui résume ses préoccupations et son style : 

      Comment définir la poéticité d’un texte, et donc le principe de généricité fédératrice des arts, et non seulement de la critique, si la poésie ne se pense plus au sein d’une forme authentifiée par un langage, par une forme, selon un principe de reconnaissance formaliste : autrement dit, « tout » peut-il être poétisé ? si oui, « tout » peut-il être poésie ? C’est aussi cela le mystère d’un art moderne, rompu au mode musical, cherchant sa légitimité dans un repoussoir, en creusant son aporie essentielle… et en l’exhibant comme principe régissant tout espace de représentation poétique ? (note 1, p. 446). 

     Par ailleurs, on lui saura gré de citer des passages de quelques beaux poèmes, car les réponses aux questions ne se trouvent jamais que dans les œuvres.

 Jacques Charpentreau

 – Florent Albrecht, Ut musica poesis. Modèle musical et enjeux poétiques de Baudelaire à Mallarmé (1857-1897). Honoré Champion. Cartonné. 500 p. 115 €.

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