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Marc Alyn, un Phénix en exil, par Bernard Fournier (article publié dans Poésie Première)

Et déjà me voici transformé en moi-même [1]

Ce dossier sur Marc ALYN est paru dans la revue Poésie / première.

Marc Alyn est sans doute le poète le plus singulier de sa génération. On peut lui comparer Audiberti pour ce vingtième-et-unième siècle.

C’est une œuvre, qui malgré les nombreux prix qu’elle a reçus, demeure encore peu connue parce que très tôt l’auteur a fui les cénacles parisiens : « J’ai lieu en ce qui fuit [2]. »

Nous pourrions ajouter que cette poésie, souffre et s’enrichit à la fois d’une vie non commune qui a permis à l’auteur de survivre à trois exils : d’abord une première fuite vers le sud de la France, une deuxième fuite vers l’Orient, enfin un troisième exil que représente la maladie mortelle dont il ressort heureusement. À chacune de ses morts civiles, le poète, tel Lazare ou Phénix, nous revient plus fort, comme si l’ange souriant de Reims veillait sur lui.

Nous voudrions ici faire reconnaître davantage cette œuvre qui couvre déjà soixante-dix ans ; elle se situe aux confins du surréalisme et du lyrisme agrémentée de beaucoup d’humour et d’ironie, à quoi il faut ajouter une pincée d’hermétisme de bon aloi.

Naissance du poète

Alain-Marc Fécherolle est né, le 18 mars 1937, à Reims, la ville des sacres. Nul doute que le baptême de Clovis par Rémi n’ait donné à cette ville un supplément d’âme ; ce n’est peut-être pas un hasard si on y rencontre de nombreux poètes, de Paul Fort à Roger Caillois en passant par René Daumal ou Roger Gilbert Lecomte.

L’ange souriant de la cathédrale apparaît souvent chez Marc Alyn comme le montre le titre de son recueil anthologique La Combustion de l’ange [3], qui révèle et reflète le caractère igné/ inné de sa poésie. Le sourire de cet ange fut le symbole de la renaissance française après la guerre de 14, à l’image du phénix. A ces deux figures tutélaires, Alyn, nous associons celle de Lazare pour lire dans son œuvre le thème principal de la renaissance.

Le poète est né dans une bibliothèque : « La maison de mon père était bâtie de livres qui dialoguaient avec le ciel. (…) Je vécus dans un livre et c’était l’univers [4] ». En effet, le père libraire laisse son fils assouvir son besoin de lecture ; qui s’imprègne alors durablement d’écrits sur l’occul­tisme, l’anarchisme et bien sûr la poésie.

Mais, premier drame, il a deux ans quand éclate la guerre ; il vit les restrictions et le refuge dans les caves (nombreuses à Reims !!!) :

La guerre vert-de-gris rôdait à pas de louve
entre les salves de l’averse.
Je me souviens du vin qui jaillissait des morts
sur les coteaux de craie où la vigne transfigurait en grappes les cris[5]

C’est un bon élève, mais son état de santé l’oblige à de nombreux séjours en sanatorium, dans la solitude. Il lit beaucoup, notamment Fantômas :

Étendu sur son lit plus étroit qu’une barque
il méditait, veilleur de nuit des métaphores.[6]

Très tôt, à 17 ans, il décide d’être poète à part entière, car :

Des hordes de mots fous galopaient sur les grèves
à l’affût d’une voix[7].

Cette soif d’écriture est avant tout une révolte :

Déjà je pressentais qu’il faudrait désapprendre
le faux savoir à relents de réfectoire et d’encrier
que les mages à barbe de cendre et de tabac
sans penser dispensaient
afin de tout réinventer jusqu’à la seconde précédant la
création de Dieu par lui-même.[8]

C’est alors à un véritable travail qu’il s’attelle, travail non seulement poétique (« j’inventais une écriture en perpétuel commencement [9] ») mais existentiel, ontologique, proche de la métaphysique :

J’écrivais. Et mon être naissait de l’encre lettre à lettre :
J’avais lieu dans le mot à venir.
J’écrivais comme on meurt et c’était pour survivre
convaincu d’engendrer ainsi l’ultime livre [10]

C’est ainsi qu’Alain-Marc Fécherolle devient Marc Alyn en jouant sur ses deux prénoms et en mimant le nom des auteurs de Fantômas Pierre Souvestre (1874-1914) et surtout celui de Marcel Allain (1885-1969). Le « y » donnant bonne mesure de mystère et/ou d’hérédité grecque. Il publie ses premiers textes dans des périodiques parisiens ou dans les Cahiers de l’École de Rochefort. Il fonde même sa propre revue Terre de feu qui intéresse déjà des plus grands. C’est un nouveau Rimbaud, sûr de lui et de son destin. Il « monte » alors à Paris en 1955 menant une vie de Bohème, écrivant jour et nuit.

cernés par la menace du sida, du cancer, des dealers
dans l’ascenseur
tous anonymes, seuls et ne sachant que faire
de cette soif d’infini étrange au fond de l’être [11]

Mais la poésie, est un art difficile qui exige une profonde conscience de soi :

Je raturais, progressant vers le centre.
Je concentrais, vivant toutes les vies, (…)
Insurgé des confins
prisonnier d’une ampoule à incandescence – la poésie –
fermant les yeux pour voir, les ouvrant pour dormir [12]

On voit ici l’art de Marc Alyn fait de jeux de mots, essentiellement à partir de lieux communs détournés et assoiffés d’absolu ; la nuit, l’obscurité sont pour lui une source d’éclaircissements, d’où le paradoxe, l’oxymore du dernier vers. Détourner le lieu commun est une forme de révolte contre la culture, contre la bourgeoise qui emploie ces mots sans y penser. On pense à ce mot de Jean Paulhan : « Il est défendu d’entrer dans le jardin public sans fleurs à la main [13] ». C’est pourquoi le poème devient la demeure de tous et de chacun :

Mais déjà j’édifiais le poème afin d’y établir ma résidence principale
laissant sur la porte la clef :
que le plus démuni entre ici se chauffer ![14]

Il est rapidement remarqué pour son érudition et sa poésie : Jean Rousselot lui ouvre les feuilles de L’Écho d’Oran, Alain Bosquet l’introduit aux éditions Caractères et Pierre Seghers publie son premier livre Le Temps des autres. C’est une gloire soudaine avec le Prix Max-Jacob, un 18 mars, le jour de ses vingt ans.

Je me perdais en mes mains
comme en d’inquiets labyrinthes.
Toutes les plaies se mêlaient
à la lèpre de l’absence
aux complaintes de la pluie
aux complices de mes plaintes [15].

Sa poésie se caractérise par une autobiographie imagée derrière la façade d’une poétique traditionnelle alliance de classicisme et de surréalisme qui se joue des lieux communs :

J’étais fou comme on est fort.
J’étais seul comme on est mille [16].

Résonnent ici des formules frappantes propres à susciter l’intérêt. Elles renvoient cependant à une expérience de confinement personnel, à une expérience du langage peu commune.

Mais le succès sera de courte durée puisqu’en 1957 il est envoyé en Algérie pour deux ans et demi. Il ne se coupe cependant pas des mots, ni des amis, ni même de l’amour. Il se marie avec une artiste peintre en 1959, Jacqueline Hamel, alias Claude Argelier. Son troisième livre, Cruels divertissements, poèmes en prose,rend compte de cette passion : « Je t’aime, je t’aime, gémissait-elle, et un oiseau, à chaque syllabe, s’échappait de ses lèvres [17]»

Au-delà de l’amour, (qui se termine mal : « nous pérîmes étouffés [18] »), c’est à une vision poétique du monde, à une perception de « voyant », que le poète nous convie : « L’œil traverse la matière et dénude les morts avec impertinence, éléphant dans le magasin de porcelaine saturé d’infinis en équilibre instable au bord du vide [19]. »

L’image, enceinte d’elle-même regardait s’entrouvrir,
occulté de visions, l’Œil imaginaire :
feu central engendrant l’alchimie des contraires,
liant l’esprit à la matière [20].

Suivant les traces de Rimbaud, Marc Alyn se veut « voyant », grâce à cette double vue qui lui permet de voir au-delà de la réalité, le dessous des choses. Mais il sait aussi user d’ironie, comme on le voit avec cette reprise du lieu commun détourné. Car le poète n’est pas dupe, ni du langage, ni de lui-même, ni des autres. Surtout, il a le sentiment du vertige, de la vacance, voire de la mort.

Cependant, le poète rentrait tard, repu d’immensités
et d’aubes levantines,
débordant de locutions arrachées aux décharges publiques
de la mémoire,
invisible voyant voué aux chambres noires.[21]

Le titre du recueil, Cruels divertissements, renvoie par l’oxymore à l’ambivalence des sentiments. On pense aussi bien à Baudelaire qu’à Choderlos de Laclos ou à Sade. On y trouve toute la substance de la poésie de Marc Alyn : flamboyance, obscurité, jeu sur les mots et les lieux communs, images affolantes. Et déjà on perçoit son attrait pour l’Orient. Même éloigné en Algérie, Marc Alyn demeure en contact avec le monde littéraire ; ce n’est pas un solitaire. Il est recherché pour son style particulier et envoie ses articles à La Table ronde et Arts et spectacles.

Enfin libéré, il revient à Paris vivre une vie de bohême dans les pas de Gérard de Nerval et des surréalistes dont Pierre Jean Jouve et André Pierre de Mandiargues ; il se lie avec François Mauriac dont il fait connaître la poésie dans son essai dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Seghers en 1960. Attiré par l’Orient que lui a fait connaître l’Algérie, il fait de fréquents voyages en Italie ou en Slovénie.

En 1962, son cinquième livre, Délébiles, est salué dans Combat par Alain Bosquet comme un « l’un des tempéraments lyriques les plus originaux » :

Je n’invente rien, j’incante
sous la dictée [22].

On ne saurait mieux dire que c’est un poète inspiré. Mais c’est aussi un travail dont il rend compte :

Efface encore ! Plus loin conduis ce rythme (…Épouse la page, il faut naître encore [23]

Le travail de poète est celui d’un artisan qui consiste à donner aux mots un sens précis et à la phrase, la forme souhaitée, le rythme voulu tout en tenant les fils à la fois du ciel et de la terre. Il s’agit pour le poète de naître, effectivement, à chaque fois, à chaque poème, à chaque livre, car c’est ce langage qui le constitue. Ce sont de véritables épousailles qui donnent naissance au poème. Il s’octroie ce rôle qu’il remplit à merveille:

Je suis alliance entre des secrets qui s’ignorent
et des sommets d’attente [24].


nous n’aimons rien que ce langage en herbe
Que ce langage en feu qui agite ses mâts
Sur la vague d’un souffle épris de ses naufrages [25].

Il manie la comparaison avec brio, y ajoutant l’oxymore et le jeu de mots dans des sentences bien frappées, « langage en herbe/ langage en feu » : c’est dans cette alliance des contraires que Marc Alyn forge une langue nouvelle. Il lui faut en effet tous les remous des orages, feu et eau, pour faire sortir de la langue une goutte de sang frais. On assiste à une véritable alchimie du verbe.

À côté de ce travail titanesque, Marc Alyn se révèle d’une incroyable prolixité. Cette année 1962, à côté de son recueil Délébiles, il publie une anthologie, Les Poètes du XVIème siècle, un Dylan Thomas dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » des éditions Seghers, et, fumeur invétéré, une Célébration du tabac [26]. La poésie vaut qu’on aime les autres poètes, qu’ils soient contemporains ou passés. Marc Alyn, à seulement 25 ans, est déjà un poète installé, reconnu et aimé.

2 – Exil à Uzès

Puis, coup de théâtre, Marc Alyn, en 1964, fuit ce monde de cénacles et quitte Paris pour se réfugier à Uzès, dans le Gard, dans la solitude du mas des Poiriers :

la transgression fut notre loi
et l’interdit notre bréviaire [27].

Il dort le jour, et écrit la nuit :

Derviche excommunié
Le poète mettait à jour les brouillons de l’enfer
écrivant comme on prie, ou plutôt comme on crie.
Archéologue des vocables avec sa lampe au front,
Dédalus, Hermès, Orphée de l’ère du soupçon (…)
épousant la métamorphose plutôt que la métaphore [28].

Dans cette débauche de références mythologiques, il faut assurer la fin, à savoir le choix de la transgression des corps plutôt que celle des mots. Transgression ontologique plus que verbale. La métaphysique est une révolte.

Ce n’est pas un solitaire pour autant, on l’a vu. Il participe aussi là-bas à la vie locale [29] et anime des nombreuses réunions poétiques, fait des conférences et crée une association « Actuelles Formes et langages » où il publie des textes avec des illustrations. Il noue de solides amitiés qui ne se démentiront pas, et, voisin de Lawrence Durrell [30], ils vont ensemble écrire Le Grand Suppositoire [31].

Est-ce son expérience de l’Algérie qui lui a donné le goût de la désertion ? Cet éloignement, volontaire cette fois, ponctué de nombreux voyages en Italie ou en Dalmatie, ne l’empêche pas d’être en prise directe avec le monde littéraire de Paris où sa prolixité ne se dément pas. C’est ainsi qu’il publie :

– Un roman, Le Déplacement, en 1964, petite merveille d’ironie envers l’école du Nouveau Roman. On entend bien derrière ce titre, son propre exil géographique. – Quatre essais aux éditons Seghers : Kosovel, 1965, poète slovène mort à 22 ans ; Gérard de Nerval, 1965 ; André de Richaud, 1966, surtout connu pour ses romans et son théâtre et enfin Norge, 1972, poète belge insuffisamment connu. – Il crée en 1966 la collection Poésie/ Flammarion dans laquelle il fera ainsi connaître de nouveaux poètes : Andrée Chédid, Bernard Noël, Pierre Dalle Nogare, Lorand Gaspar, Norge, Robert Goffin, Luc Bérimont, etc. – Il tient la chronique poésie au Figaro. – Une deuxième anthologie paraît chez Robert Morel, en 1968 La Nouvelle poésie française. – Et trois livres de poèmes : Nuit majeure, Infini au-delà, Douze poèmes de l’été.

Faisons rapidement le compte de ces huit années : quatre études, une anthologie, trois recueils de poèmes et quantité d’articles. Quand on sait la somme de travail et de recherche que demande un seul de ces livres, on aura une petite idée de la force de travail de ce poète qui ne vit que par le langage. Il écrit essentiellement la nuit, expérience qu’il relate dans son sixième livre Nuit majeure dans lequel on peut suivre son parcours chaotique :

J’ai vécu la puissance et la chute, l’ardeur, l’orgueil
et la terreur, l’ivresse d’être libre et l’esclavage
abject ; comme vous, tour à tour généreux et prudent [32].

Bien qu’exilé volontaire, Marc Alyn est un poète qu’on admire et qu’on ne peut oublier. En 1972, son recueil, Infini au-delà, est récompensé par le Prix Apollinaire. Le poète cherche dans la poésie des secrets. Son septième livre, Infini au-delà, appelle des ouvertures ambiguës :

Je savais le secret (…)
J’avais ordre de taire à jamais l’évidence [33].

Marc Alyn se fait l’initié, le chantre, le héraut de puissances occultes, voire d’un complot. Mais c’est un occultiste du réel qui sait lire les « graffitis de la paroi [34] » autant que les marques du passé. Retenons aussi cette strophe où l’on assiste à une autobiographie poétique :

Je fonde sur le sang cette cité sévère
île aux franges de sel par ses rives rongée.
Luise ici le désir sur les pelages ! L’ange
délimite le lit où palpite l’été [35].

Il faudrait une étude complète pour dire ici le parfait métier du poète. On ne peut pour le moment que le comparer à Audiberti, qui s’éteint en 1965, et qui donna ses derniers feux à l’alexandrin. Au-delà de cet art poétique serré (allitérations, assonances, rythme, rimes), on retrouve l’ange rémois qui vient ici fonder la cité, ange double du poète démiurge.

Toujours à Uzès, amoureux du climat aride, il écrit Douze poèmes de l’été [36] qui confirme son labeur nocturne dans la quête d’un art poétique en lien avec ses recherches métaphysiques :

Au métier de la nuit, j’enchevêtre, je tisse
la fibre vierge de l’esprit, les mille fils
de ce songe du langage : l’analogie
où le sens et le son en s’épousant frémissent [37].

Sans doute entend-on ici des réminiscences de Mallarmé. Surtout le poète file (si je puis dire) la métaphore du livre et du tissage. Et nous retrouvons l’image des épousailles, l’érotisme du poème dans son art poétique. Ces douze poèmes portent déjà la marque du grand amour du poète pour une jeune poète et journaliste libanaise, Nohad Salameh [38] qu’il a connue à Beyrouth et dont il pleure la séparation : sa première lettre revient sur cette métaphore : « Et ton silence est un nœud coulant, cravate de chanvre autour de mon cou [39]. » Déjà, il songe à fuir ce foyer par trop brûlant : « D’autres vies, d’autres visages m’attendent (…) j’entends user et abuser de la planète Terre [40]. »

Dans son Rêve secret des tarots, 1984, se rejoignent les mystères de l’Orient qu’il vient de découvrir et les mystères, qu’ils soient de Paris ou d’ailleurs qui hantent nos murs et nos vies.

2 – Ébloui à Babylone

Poussé par le désir de vivre autre chose, de ne pas rester à creuser le même sillon, et, surtout, poussé par l’amour, il quitte définitivement Uzès en 1987 pour revivre, à cinquante ans, ses expériences de vingt ans, sous les combles d’une mansarde de la Bastille, inaugurant ainsi une troisième période peut-être encore plus riche que celle qu’il vient de vivre. On assiste à une troisième naissance : « J’ai tant aimé l’amour qu’à la fin je veux naître [41] » sous le sceau de l’amour pour sa « tendre prêtresse de Baal [42] », sa « Belle de Baalbek [43] ».

Marc Alyn répond à l’appel de l’Orient entendu depuis son enfance. Non pas de cet Orient de cartes postales ou des Mille et une nuits, mais l’Orient de Nerval, de l’Algérie, du poète Kosovel ou encore de Venise. Le Liban devient une seconde patrie, car c’est celle du livre : Baalbek, Byblos. L’image du poète se confond avec celle du livre dans une expérience à la fois mystique et poétique que transfigure son amour :

Je rentre dans ma source.
J’appareille vers les dieux (…)
Je vais où m’entraîne le chant (…)
Je suis avec ce qui commence[44].

Le poète se construit à travers son langage, dans son éternel recommencement, il n’existe que par sa poésie. Il naît d’elle ; et nous retrouvons sa constance d’une naissance par le langage comme il l’avait exprimé à vingt ans.

Marc Alyn est un grand amoureux de l’amour comme du langage et pour les célébrer il fait imprimer son onzième livre Le Livre des amants à Beyrouth sous les bombes, en 1988, à distance, grâce à Nohad. Il recrée sa bien-aimée : « Je sais que tu naissais de ma propre substance[45] ». Écoutons cet aveu :

Mais celui-là qui va dans le froid sans manteau
attendre sur un quai d’Asie
l’arrivée lente et déchirante d’un vieux navire
n’ayant que la pluie pour patrie
et le vent comme paysage
bénira tout entier le langage
pour la chaleur et la saveur de pain
d’un nom de femme chuchoté dans le matin [46].

Au-delà de la dimension autobiographique et bien ancrée dans le réel, on voit le poète se muer en prêtre pour accueillir la nourriture fondamentale du premier pain. Il commence une autre vie : « je t’étreins, te donne vie tandis que je me lève moi-même d’entre les morts [47] ». Ce nouveau livre fait partie d’une trilogie, qui comprend Byblos (1991), La Parole planète (1992) et Le Scribe errant (1993)regroupée sous le titre Les Alphabets du feu dans La Combustion de l’ange en 2011 qui résume en quelque sorte sa destinée de poète : une expérience du langage par le feu et par le ciel et la résurrection par l’amour. L’ange est un autre phénix.

Dans La Parole planète, 1992, il réitère son engagement poétique :

Je suis les choses que je dis :
les sons que je profère
m’investissent du pouvoir d’être autre
et de me taire [48]

Être autre, comme l’entendait Rimbaud, aussi passionné d’Orient ? Davantage, se renouveler. Pour écouter le ciel, pour lire les signes de Byblos, il faut faire silence et entrer en soi dans la méditation. Le poète est tout entier langage et son poème est un acte de profération. Mais se taire, vraiment ? Oui, car l’amour fait naître l’univers :

Le monde meurt dès que tu cesses
de l’engendrer du désir de ta voix [49].

Le monde n’est rien si l’amour n’y est pas. Et entendons bien qu’il s’agit du « désir » ; ce n’est pas seulement la femme qui crée le monde, mais le désir qu’en a le poète : « tout le ciel est en toi, infiniment plié [50] ». On entend là des échos du Paul Éluard amoureux, qui lui est une référence : « Nous donnerons pour devise à notre vie ensemble le titre sapide de Paul Éluard : L’Amour la poésie [51] ». Le monde, cette fois, renaît ; il n’y a plus qu’à le chanter pour le re-découvrir.

3 – Voix, voyance

Le double éblouissement de l’amour et de l’Orient a été obscurci par la mort des parents du poète. Surtout celle de sa mère, d’un cancer du larynx, qui l’incite à renoncer au tabac. Un peu trop tard. En effet, ses excès le prennent à son tour à la gorge. Il est opéré d’un polype sur une corde vocale, polype qui se révèle cancéreux. Le poète pense en mourir. Il en réchappe, même si la remontée est lente, avec récidive et complications : ablation de la corde vocale droite, trachéotomie, tube de Montgomery : quatre ans de silence. Très certainement l’ange veille sur lui, cette fois en la personne de Nohad avec qui il se remarie, en 1992.

Le poète coffré, bête en cage, dans l’idée de la mort
dut se résigner, tête sur le billot
à offrir sa voix en holocauste
aux dieux par contumace des ordinateurs [52].

Car on ne tue pas un poète aussi facilement et c’est un nouvel homme, un nouveau poète, un autre phénix qui ouvre son tombeau. Il le dit explicitement dans L’État naissant dont le titre dit bien la réinvention de soi par l’écriture. La référence mythologique (« Lazare occupé à refaire, au coin le plus obscur de la chambre, son lit [53] ») prend alors toute sa vérité. Et puisqu’il s’agit de re-naissance, c’est bien une naissance à l’inverse, non plus vers le langage, puisque le poète a perdu, physiquement, sa voix, mais vers l’inarticulé. Le poète est avant tout celui qui écrit et qui maintenant réapprend l’écriture : « J’écrivais. Et mon être naissait de l’encre lettre à lettre [54] ». La remontée est lente, longue, difficile. On notera qu’à chaque fois la renaissance s’opère, si je puis dire, par un retour aux sources, par une remontée vers l’origine, et si nous parlions de psychanalyse, vers une vision intra utérine.

Cette renaissance s’accompagne d’une (re)(co)nnaissance : en 1994 il reçoit le Grand Prix de poésie de la Société des Gens de Lettres et celui de l’Académie française. En 1995 il inaugure la médiathèque qui porte son nom. Et il est toujours actif dans l’écriture : Il fait représenter un opéra sur une musique de Tonio Bastoroli, Au bord d’un opéra de neige. On le voit, sa palette est grande, qui, après la peinture et la chanson (avec Jean-Louis Trintignant, Marc Ogeret ou Serge Reggiani), s’intéresse à l’art lyrique.

Si la maladie le prive de la parole, elle ne le prive pas de son acuité visuelle. Marc Alyn sait, grâce au langage, voir : c’est un voyant. Il sait lire le monde et ses faces cachées. C’est pourquoi il titre son nouveau livre L’Œil imaginaire, 1998, recueil qui pourrait résumer l’ensemble de son œuvre :

Le monde s’est désenchanté depuis que j’ai sondé à l’œil nu mon absence [55].

Marc Alyn a perdu, s’il ne l’avait jamais eue, la foi dans le monde qui l’entoure ; après la guerre du Liban, la maladie lui a ouvert les yeux sur la tragédie inhérente au vivant. Mais le poète est hors du monde, en ce sens qu’il ne participe pas à sa gestion ; il en est seulement le chantre, déroulant son chant alors qu’il le contemple au bord du précipice.

En 1999, dans Le Miel de l’abîme, il dit la volupté contradictoire de la descente aux Enfers qu’il a subie :

Une voix usagée, rafistolée de trous, de plaies, de bosses, tente de s’emparer sournoisement de mon verbe ; je lui oppose cette écriture de nomade (…)[56]

La référence au réapprentissage de la voix est directe, et on sent l’élan salvateur du poète qui s’évade vers une autre écriture. Ayant senti le vent du boulet passer très près de lui, il s’engage dans une entreprise mémorielle, bien qu’il soit encore jeune, à peine plus de soixante ans et écrit ses Mémoires provisoires[57]. En 2001 il dépose son fonds d’archives à la Bibliothèque Carnégie de Reims et l’ensemble de ses ouvrages à la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie. En 2015 un fonds Marc Alyn est créé à la Bibliothèque nationale de France, site de l’Arsenal.

Sans s’empêcher cependant de toujours exercer une activité de poète et de critique, notamment sur les peintres dans le journal Aujourd’hui poème, à partir de 2002 qui deviendra Les Miroirs voyants [58].

Puis c’est Le Silentiaire en 2004. Le titre peut surprendre quand on vient de rappeler que chez Marc Alyn le verbe est premier. Mais l’auteur en faisant ressortir ce mot de l’oubli, s’érige lui-même en silentiaire, à savoir un officier chargé de faire régner l’ordre. C’est l’image de Paul le silentiaire autre figure du poète et notamment celui de la basilique Sainte-Sophie à Istanbul. On entend dans ce titre le silence auquel est voué le poète depuis sa maladie. On y retrouve tout autant la volonté farouche de fonder un monde :

C’est à chacun de nous de créer jour après jour l’univers, de le peupler puis de le restituer à l’argile et au feu originels [59].

En reprenant le credo de Lautréamont « la poésie sera faite par tous », Marc Alyn représente l’incarnation parfaite de la poésie et enjoint chacun à faire de même.

Si son univers est avant tout verbal, il ne cesse d’être hypnotisé par le monde lui-même ; ainsi des villes qu’il aime, Paris et Venise dont il décrira tous les arcanes et les mystères, nourris par une érudition aussi haute que son imagination : Le Piéton de Venise, Bartillat 2005 et Paris point du jour, Bartillat 2006.

Conclusion

Il n’est pas facile de conclure cette présentation parce que tout n’est pas dit ; le poète aborde le quatrième âge sans que son dynamisme en soit diminué. Voilà qu’il fait paraître sa correspondance amoureuse avec Nohad, Ma menthe à l’aube, mon amante, Pierre Guillaume de Roux, 2019. 

Je voudrais aussi ajouter une particularité remarquable. Comme Pierre Oster qui raturait sans cesse ses textes, même au moment des rééditions, Marc Alyn ne cesse de rééditer ses propres recueils qui connaissent ainsi des variantes infinies. Il convient donc de toujours se référer aux dernières éditions du Castor Astral. Ce nom d’éditeur lui va bien, cet animal proche de la terre mais qui aurait des liens avec le ciel.

Nous avons donc affaire à un poète doué d’une véritable inspiration qui semble être capable de lui faire traverser tous les Léthés. C’est avant tout un poète inspiré, et ils ne sont pas si nombreux dans notre panthéon poétique. « Nourrisson des Muses », comme l’on disait autrefois, le poète a des rapports avec l’au-delà que nous ne pouvons connaître mais qu’il s’emploie à nous délivrer, comme les oracles de Delphes. Même s’il n’est pas toujours facile, et pour le poète lui-même, de transcrire et de comprendre ses propres paroles venues de l’au-delà, nous avons ses mots, qui, bien construits par l’artisan, nous accompagnent dans notre pérégrination terrestre ou métaphysique.

Ne faisons pas cependant de Marc Alyn un poète mystique. Non. Comme le dit Bernard Noël : « le poème de Marc Alyn ne se situe jamais directement contre : il a choisi d’être ailleurs [60] ». Je reprends ce mot de Pierre Brunel : « l’alchimie du verbe était inséparable d’une alchimie du monde pour un lecteur ébloui par la poésie[61] » L’œuvre de Marc Alyn nous fait la narration de cette expérience poétique singulière.

OUVRAGES DE MARC ALYN

T’ang l’obscur, Mémorial de l’encre, éditions Voix d’Encre, 2019.

Ma Menthe à l’aube, mon amante (correspondance amoureuse avec Nohad Salameh), Pierre-Guillaume de Roux, 2019.

Le Temps est un faucon qui plonge (Mémoires), Pierre-Guillaume de Roux,
2018.

Les Alphabets du Feu édition définitive (Byblos, La Parole planète, Le Scribe
errant
), Le Castor astral, 2018.

Proses de l’intérieur du poème 1957-2015, édition définitive, Le Castor astral, 2015.

Venise, démons et merveilles, Écriture, 2014.

La Combustion de l’ange, poèmes 1956-2011, Le Castor astral, 2011.

Anthologie poétique amoureuse, Écriture, 2010.

Le Tireur isolé, Phi, 2010.

Monsieur le chat, Écriture, 2009. Prix 30 Millions d’amis, 2014.

Approches de l’art moderne, Bartillat, 2007.

Paris, point du jour, Bartillat, 2006.

Le Dieu de sable, Phi/Les Écrits des Forges, 2006.

Le Piéton de Venise, Bartillat, 2005, Prix Henri de Régnier de l’Académie française. En livre de poche, Omnia, 2011, 2017.

Le Silentiaire, Dumerchez, 2004.

Infini au-delà, Flammarion 1972. Prix Apollinaire 1973.

Le Grand suppositoire, entretiens avec Lawrence Durrell, Belfond, 1972.
Gutenberg, 2007.

Norge, Seghers, 1972.

La Nouvelle Poésie française, Robert Morel, 1968.

Nuit majeure, Flammarion, 1968.

André de Richaud, Seghers, 1966.

Gérard de Nerval, J’ai Lu, 1965.

Kosovel, Seghers, 1965.

Le Déplacement, roman, Flammarion, 1964.

Délébiles, Ides et Calendes, 1962.

Les Poètes du XVIe siècle, J’ai Lu, 1962.

Dylan Thomas, Seghers, 1962.

François Mauriac, Seghers, 1960.

Cruels divertissements, Seghers, 1957.

Le Temps des autres, Seghers, 1956. Prix Max Jacob 1957.

On pourra consulter :

Marie Chevalier, La voix, la voyance, L’Harmattan, 1994.

Bernard Fournier, L’imaginaire dans la poésie de Marc Alyn, L’Harmattan, 2004.

André Ughetto, Marc Alyn, essai suivi d’un choix de poèmes 1956-2012, collection Présence de la poésie, éditions des Vanneaux, 2012.

Ainsi que les numéros spéciaux des revues : La Grive (1970), Coups de soleil (1992), L’Oreillette (1997), Intuition, (2002) et Phénix (2011).

Choix de textes

extraits de L’État naissant, paru chez Phi, 2021.

Je  me souviens: la vigne vierge étranglait mon enfance.
Un rouge-gorge en moi faisait son nid :
dès que j’ouvrais la bouche, il en fusait des braises
– et m’investissait en un éclair la saveur d’astre du poème,
combats de dieux dans les grands fonds de l’être.

Je vécus dans un livre et c’était l’univers
envoûté par des mots si proches qu’ils tuaient
tels mûrir et mourir
bu jusqu’à l’ultime goutte par le Verbe assoiffé
– et l’hymne se mettait en marche
à pas de neige et de grillon.

Le rêve immergé à l’intérieur du rêve inventait l’avenir.

J’osai moduler le psaume écarlate.
Il en surgit des séismes, des râles,
la foudre sur ses grands chevaux.
Et les alphabets s’enfuyaient
pareils aux peuples immolés par l’Histoire
en quête d’un chemin vers les sources de blé.
Mais le vent du désert les disperse – semence ou sable
avec leurs dieux en loques et leurs liturgies élimées.

La mort présente dès le premier soupir
apparaissait sous des traits empruntés de Diane nyctalope.
Je m’effaçais devant ses pas légers
pris au piège de son jeu de hanches
à la frontière de l’invisible et du hasard.

Je vécus à la pointe de l’aiguille
déchiré/déchirant
immobile sur le fil du rasoir au-dessus du néant
attendant que naissent mes parents.

Dès l’alpha d’exister : le cri, l’incise initiatique
le Passage de l’Espace à l’espace
et de l’intemporel à la durée.

La lumière bruissait : essaim d’abeilles au seuil de l’air.
L’au-delà chuchotait dans toutes les fontaines :
« qui vive ? Qui va là ? 

*

Enfance giboyeuse escortée de comètes et d’anges  musiciens !
L’âme filait vers les lointains à tire d’aile
translucide dans le matin
puis se trompait de corps en rebroussant chemin.

Chaque saison mourait fusillée par les pluies.
Le printemps ronronnait dans un flocon de neige.
Je regardais fuser de la chair le verbe être.
Des hordes de mots fous galopaient sur les grèves
à l’affût d’une voix.

Eternité couleur d’abîme, de miroirs fauves et de lames
lampe-tempête au seuil du temps.
Eternité née de la flamme
comme lait de la femme ou l’instant de l’instant !

Je jouais l’absolu aux dés
avec Dieu biseauté qui trichait
et je signais toutes mes lettres :
votre frère l’Etranger.

*

Les livres assoiffés comme des pyramides
doublaient les murs de leurs blocs de savoir.
Sans bruit viraient en eux les planètes
les siècles, la volupté, l’Histoire
et leurs voix étouffées me traquaient dans le noir.

Mille alphabets germaient au fil de mon sommeil :
chaque lettre, une graine ; chaque image, le ciel.

Dès l’aube, l’air bruissait de syllabes-cigales
de vocables-pigeons et de versets pareils
au vol flammé de l’ange.
Un fleuve débordait, écumant de secrets.
Des forêts surgissaient de pages entrouvertes
où des huppes puisaient l’or des milliers d’années.

Et mes corps à venir attendaient que je naisse.

*

Les reîtres, les sorciers, les lépreux à clochettes
rôdaient  par les sentiers tramés de loups, de licornes et de brouillard.
Un cheval prophétique
encore ivre de nuit au seuil de la lumière
regardait s’égarer des hordes condamnées
qui fuyaient, l’âme en croix
de passé en passé
aveuglées par la fumée poisseuse de l’Histoire :
bûcher grillant fournée après fournée
l’ascendance, la descendance,
le blason, le nom, la lignée,
le sang bleu et le sang mêlé
– toute la sainte, dérisoire et fugitive hérédité.

Tatoués de songes, les rois morts flottaient
le ventre en l’air, au  fil trouble du fleuve
dans le courant sans source ni delta
où pêche au lancer l’au-delà.

En l’ombre, Dieu guettait avec des yeux de proie.

*

Locataires de Piranèse

Locataires de Piranèse
otages du clair-obscur livide des couloirs
où d’acérés silences coupent à angle droit
des bouffées de musique sauvage,
nous subsistons à crédit
blottis dans les cellules-mères
refusant de prêter l’oreille aux cris qui nous visent
depuis les sous-sols.
L’immeuble n’est pas sûr en dépit des serrures
des blindages et des meutes d’assureurs.
Des somnambules chaque nuit sont abattus sur les toitures
avant d’avoir pu nuire aux statues, aux augures.

Les morts dorment en nous – à charge de revanche
privés de courses de lévriers, de combats de coqs
coincés dans l’isoloir avec le bulletin du doute entre leurs doigts glacés.

Du côté des banlieues
des craquements, des explosions, des effondrements
se font entendre.
Et nul ne sait ce qui meurt, ce qui naît,
la part du feu ou de la cendre,
quelles collisions d’astres s’accomplissent
sous la cécité des dieux voyeurs.

Quand viendra la Convocation, l’avis de fin de droits
la mise en demeure ultime avant saisie,
chaque habitant devra tant bien que mal assurer sa défense
face aux accusateurs sans visage
en dépit de la nature improbable du crime
et d’une innocence à jamais insolvable.

En souffrance
lettres non réclamées à la poste restante
il faut survivre en équilibre sur la crête du temps
dans les étages élevés de nos vies en démolition
et trouver le cœur d’oser subsister au jour le jour
pour ne pas désespérer le printemps.

*

Refus d’identité

La date ? Je ne sais. C’était après la guerre, ou plutôt juste avant.
Le lieu importe peu, qu’on inscrive : néant.
Ascendants de hasard eux-mêmes dépourvus
de permis d’exister, couple d’enfants perdus
ou de parents trouvés en rêve dans la rue.
Le nom ? Je l’ai rangé quelque part, mais où donc ?
Diable et dieu, j’ai vécu à mon corps défendant,
né de mère inconnue dont je changeais souvent,
programmé pour mourir depuis la nuit des temps
(si c’était par amour que la mort nous annule ?),
je fus à contrecœur et à contre-courant
l’aveugle, le voyant, le croyant, l’incrédule
donnant sa langue au sphinx dévoré de questions.
Signez d’un nom d’emprunt au bas du formulaire,
une croix d’illettré fera fort bien l’affaire
pour griffer mon absence à la craie sur fond blanc.

*

Le Soliste

J’habitais une vielle maison sans ascenseur : l’angoisse
en ce quartier déshérité où l’on faisait voter les morts.
Imaginez un paysage de cicatrices
avec la signature du peintre au coin tel un adieu.
A la verticale du siècle,
relégué dans la marge par la conspiration des ancêtres
je m’efforçais de faire durer le provisoire
usé jusqu’à la corde.
Le soleil pénétrait de loin en loin dans la mansarde
en costume de scarabée
et j’acceptais l’offrande d’une nuque de blonde
courbée sur le vertige
d’une fenêtre à guillotine au-dessus des années.

Je raturais, progressant vers le centre.
Je concentrais, vivant toutes les vies,
dominateur, dresseur d’âmes, d’abîmes
l’absolu à portée de main ainsi qu’une grenade.
Insurgé des confins
prisonnier d’une ampoule à incandescence – la poésie –
fermant les yeux pour voir, les ouvrant pour dormir
j’écoutais les célébrations hérétiques derrière la cloison,
la pluie – poule mouillée roucoulant sur le zinc
et le sommeil du juste des retraités des Poids et Mesures
des petits commerçants obèses d’argent liquide.

L’immeuble courait à la ruine de toutes ses pierres  épuisées.
Les lavabos fuyaient en douce sur les paliers.
Serpentaient sous le sol de terrifiants réseaux de caves
où les suspects disparaissaient, annulés avant d’être.
Réveillée en sursaut une morte novice
recherchait  à tâtons son corps au bord du vide.

Mais déjà j’édifiais le poème afin d’y établir ma résidence principale
laissant sur la porte la clef :
que le plus démuni entre ici se chauffer !

*

L’auteur

Scénariste de films-catastrophes
scribe chargé de la tenue des registres de la Genèse-Apocalypse
insomniaque de la mort
il allait et venait sans bouger d’un bord à l’autre de l’univers
sous des déguisements illicites de chat.

Ses livres l’écrivaient
réédités à l’infini sur nombre de planètes
ici mis au pilon, là-bas versets sacrés :
ouvrages de chevet de vampires subtils
et de rares vigiles.

A même le marbre veiné d’encre
entre la pince, le taquoir
et la forme où se lit à l’envers le texte en plomb funèbre de l’Histoire,
il corrigeait sa vie criblée  de fautes de frappe
inventant des empires, des déluges, des Orénoques
usant des sabirs de l’exil et des dialectes des insectes
dans une odeur de white spirit, de papier à la cuve et de foudre lustrale.

La phrase d’exister s’achevait dans la marge.
Il attendait en vain l’imprimatur
le bon à tirer
ou la date de l’autodafé.

*

Le Peseur de mots

Sans daigner exister, il ne cessait de naître
absorbé par les voix insatiables qui le serraient de près
ainsi que des planètes.
Eternité, pointe d’aiguille !
Midi le coq picorait le grain de l’instant
sur la gouttière, au bord du vide.
La vue se nourrissait des miettes du visible
se frayant un passage dans la jungle d’une joie
si feuillue et si folle que les dieux en plein vol
y cueillaient des messies.
Lorsque le jour usé, rapiécé d’hirondelles
laissait filtrer ses premiers rayons sombres
il prêtait l’oreille aux craquements de l’au-delà.
La nuit sautait en lui d’un bond sauvage
L’immergeant dans le flot assoiffé de la Phrase.

  Il empruntait le chemin ascendant
d’un pas incorruptible
s’efforçant d’épuiser à mains nues l’impossible
tout à sa vocation de tutoyer le ciel :
« C’est curieux, dit Lazare, plus je vieillis, plus je renais et moins je suis. importe seule la Balance

avec ses plateaux de soleil. »

*

Lazare

Étincelant de prophéties, le guérisseur des morts range son matériel
et gravit les degrés de sa gloire
laissant derrière lui des nécropoles dépeuplées
et la mort en chômage
polissant le pare-brise des Rolls métaphysiques
au bord de l’au-delà.

« C’est curieux, dit Lazare, plus je vieillis, plus je renais et moins je suis.
L’aube a beau revenir, je constate un déficit croissant de la clarté.
Le monde s’est désenchanté depuis que j’ai sondé à l’œil nu mon absence. »

Il garde dans l’oreille le monologue intarissable
des défunts mécréants se goinfrant de néant
et l’écho de son nom répondant malgré lui au terrifiant Appel.

Avec qui partager ce pain de somnambule, ce pichet d’onde ardente ?

Les fantômes s’entredévorent en des combats douteux où l’âme se fomente.
« Tout au fond de l’esprit, ce lac sombre – la flaque
où le délire luit en cercles de silence :
exil, exil du Centre ! »

« J’ai vécu un seul jour, une heure, une seconde,
orphelin de l’éclair, ma mère fut la Nuit » :
Ainsi parle Lazare occupé à refaire
au coin le plus obscur de la chambre, son lit.

*

Coûte que coûte la parole

Recouvert peu à peu de couches d’écritures, le poète s’enfonçait
en son propre tombeau maçonné de versets
–  mais c’était pour bondir, saumon, hors de la mort.
Toute œuvre était posthume. Seuls les censeurs lisaient.


Le poème, actionné par le rêve,
connaîtrait-il le sacre des typographies sur Japon impérial
ou finirait-il, anonyme, sous la presse  à  effacer des bûchers ?

Derviche excommunié
Le poète mettait à jour les brouillons de l’enfer
écrivant comme on prie, ou plutôt comme on crie.
Archéologue des vocables avec sa lampe au front,
Dédalus, Hermès, Orphée de l’ère du soupçon
dévoré de talmuds et d’illuminations
sur la rive où fuyait haletante, la mer,
il progressait de gauche à droite, pensé par sa pensée,
enterré vif au plus dru de l’éclair
épousant la métamorphose plutôt que la métaphore.

*

Deux mille et des poussières

Je raye un millénaire sur le calendrier.
– Comment trouvez-vous cette vie ? – Palpitante !
– Et ce siècle ? – Passable.
L’éternité ne fait pas son âge, ce matin
et moi, poète confidentiel d’une langue partout étrangère
je vous dis que les rues regorgent d’êtres qui n’ont jamais vécu
et prennent néanmoins la mort en marche ainsi qu’un autobus
pour des odyssées sans issue
vers d’abstraites Sibéries ou de scabreuses Babylones.

Ceux qui n’existèrent qu’à reculons
nourris d’absence et d’avenir posthume
savent combien il est dangereux de lancer des prières aux dieux
ou de glisser son âme entre les grilles à portée de griffes.
Serons-nous remboursés à la fin du spectacle ?
Vagabond de l’entre-deux mondes, je guette les oiseaux qui saccagent le ciel.
L’automne a mis partout des fruits qui te ressemblent.

*

Soubassement de Babel

D’anciennes carrières rebouchées à la hâte
servaient d’assises aux maisons.
Le siècle fissuré, coffré d’échafaudages
n’osait sonder ses propres profondeurs.
Dans les beuglants de l’au-delà, les danseurs portés pâles
faisaient la planche sur le jazz vers les ailleurs.
Eros et Thanatos surpris à copuler
en compagnie de la geisha du dératiseur de pyramides
purgeaient leur peine à la closerie du sommeil
au plus noir des commanderies de l’Ordre.
Depuis le déluge, l’avenir n’assurait plus les correspondances :
il fallait se contenter de destinées virtuelles.
Restaient la scolastique des ténèbres,
les tauromachies turgescentes de la Bombe,
la jouissance souffreteuse des termitières,
le bout, la boue, l’être, le trou, la trouée
et la ruine incessamment en train de croître aux mains des bâtisseurs.

*

Résidence surveillée

Faut-il l’avouer ? Nous n’étions pas coupables.
Mais où trouver les preuves d’une innocence inhabitable
dans les brouillons de nos identités ?
Suspects à force de durée, oublieux plutôt qu’oubliés,
nous survivions bon gré mal gré aux lettres de dénonciations aux perquisitions et aux rafles
en des temps singuliers : vindicatif présent, passé décomposé.

Un reste de langage nous sautait à la gorge
avec des crocs de fin du monde.
Les centrales nucléaires éclairaient les décharges publiques  lessivées de mouettes :
métaphore de l’Histoire avec ses marées noires sous l’or des Panthéons.
Des absents d’humeur pérégrine
traversaient d’un pas vif le sommeil des vivants,
déjouant la vigilance des sbires en faction
au-dessus des douves.
La mort donnait le sein aux enfants, aux poètes
dont les stèles fendaient la vague,
immobiles, vertigineusement. 

*

L’Œil imaginaire

On peut imaginer d’autres commencements
fondés sur la nativité inverse du néant :
construction/destruction, Genèse/Apocalypse,
Babel, ses gratte-ciel et ses nécrologies :
fermentation tragi-cosmique  de dates, de lieux, de mythes de pandémies,
sida, covid 19, Archimède, le Juif errant, Byzance, Venise,
Moïse, Orphée et Simon Mage, Byblos, Mozart et Kafka l’étranger, l’étrangleur étranglé,
Abydos où repose la tête d’Osiris, seigneur de l’Autre monde et dieu du céleste Réveil,
Mickey l’ange et Apollinaire,
Giordano Bruno mis en cendres,
Nagasaki, Auschwitz,
Einstein qui casse la baraque et fait la peau du temps.

Et la mort chargée de reconstruire, à partir des débris,
– la Demeure. 


[1] L’État naissant, suivi de L’Œil imaginaire, Phi, 2021, p. 14. Sauf exception tous les ouvrages cités ont pour auteur Marc Alyn.

[2] L’État naissant, op. cit., p. 13.

[3] La Combustion de l’ange, poèmes 1956-2011, Préface de Bernard Noël, Le Castor Astral, 2011.

[4] L’État naissant, op. cit., p. 9-20.

[5] L’État naissant, op. cit., p. 17

[6] L’État naissant, op. cit., p. 34

[7] L’État naissant, op. cit., p. 16

[8] L’État naissant, op. cit., p. 20

[9] L’État naissant, op. cit., p. 32

[10] L’État naissant, op. cit., p. 26

[11] L’État naissant, op. cit., p. 40

[12] L’État naissant, op. cit., p. 45

[13] Jean Paulhan, Les Fleurs de Tarbes, 1936.

[14] L’État naissant, op. cit., p. 46

[15] Le Temps des autres, 1956, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 19.

[16] Le Temps des autres, 1956, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 17.

[17] Cruels divertissements, 1957, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 27.

[18] Cruels divertissements, 1957, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 27.

[19] Cruels divertissements, 1957, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 23.

[20] L’État naissant, op. cit., p. 102

[21] L’État naissant, op. cit., p. 105

[22] Délébiles, 1962, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 36.

[23] Délébiles, 1962, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 46.

[24] Délébiles, 1962, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 46.

[25] Délébiles, 1962, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 54.

[26] Célébration du tabac, Robert Morel, 1962.

[27] L’État naissant, op. cit., p. 65

[28] L’État naissant, op. cit., p. 69

[29] La ville proche de Roquemaure fera appel à lui pour nommer sa médiathèque d’après son nom en 1995.

[30] Lawrence Durrel (1912-1990), surtout célèbre pour son Quatuor d’Alexandrie, (1957-1960).

[31] Le Grand suppositoire, entretiens avec Lawrence Durrell, Belfond, 1972, Gutenberg, 2007.

[32] Nuit majeure, 1968, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 63.

[33] Infini au-delà, 1972, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 77.

[34] Guillevic, Paroi, Gallimard, 1970, p. 75.

[35] Infini au-delà, 1972, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 82.

[36] Douze poèmes de l’été, 1976, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 103.

[37] Douze poèmes de l’été, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 106.

[38] Nohad Salameh et Marc Alyn, Ma menthe à l’eau, mon amante, Correspondance amoureuse, Pierre Guillaume de Roux, 2020.

[39] Lettre à Nohad Salameh, in Ma menthe à l’eau, mon amante, op. cit., p. 13.

[40] Lettre à Nohad Salameh, in Ma menthe à l’eau, mon amante, op. cit., p. 61.

[41] Rêves secrets des Tarots, 1984, in Bernard Fournier, L’imaginaire dans la poésie de Marc Alyn, op. cit. p. 112.

[42] Lettre à Nohad Salameh, in Ma menthe à l’eau, mon amante, op. cit., p. 96.

[43] Lettre à Nohad Salameh, in Ma menthe à l’eau, mon amante, op. cit., p. 216.

[44] Byblos, 1991, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 125-140.

[45] Le Livre des amants, 1988, Des Créateurs, Beyrouth, 1988, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 110.

[46] Byblos, 1991, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 151.

[47] Lettre à Nohad Salameh du 8 décembre 1987, in Ma menthe à l’aube, mon amante, op. cit., p. 121.

[48] La Parole planète, 1992, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 159.

[49] Le Scribe errant, 1993, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 178.

[50] Le Scribe errant, 1993, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 187.

[51] Lettre à Nohad Salameh, in Ma menthe à l’eau, mon amante, op. cit., p. 116.

[52] L’État naissant, op. cit., p. 48.

[53] L’État naissant, op. cit., p. 58.

[54] L’État naissant, op. cit., p. 26.

[55] L’Œil imaginaire, 1998, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 219.

[56] Le Miel de l’abîme, 2000, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 246.

[57] L’Harmattan, entretiens avec Marie Cayol, 2002.

[58] Les Miroirs voyants, Voix d’encre, 2005.

[59] Le Silentiaire, 2004, in La Combustion de l’ange, op. cit., p. 272.

[60] Bernard Noël, « Nécessité du vers », préface à La Combustion de l’ange, op. cit., p. 9.

[61] Pierre Brunel, préface à Marc Alyn, Proses à l’intérieur du poème, La Castor Astral, 2015, p. 30.

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