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Prix Paul Verlaine

En 2010, le Prix Paul Verlaine a été attribué à Jacques Bertin pour son recueil Blessé seulement (L’Escampette).

Le Prix Paul Verlaine est attribué à un recueil de poèmes. Il regroupe aujourd’hui plusieurs anciens Prix, (Pierre Louÿs, Gabriel Vicaire, Charles Péguy) dans le soucis de ne pas multiplier et donc banaliser les distinctions pour attirer l’attention sur un poète.

Jacques Bertin

      En décernant son prix Verlaine 2010 à Jacques Bertin pour Blessé seulement (recensé dans les « Pages de garde » du  numéro 43 du Coin de Table), la Maison de Poésie entend mettre à sa juste place une œuvre dont les auditeurs ne perçoivent pas toujours toutes les facettes. Chanteur, oui, bien sûr, Bertin l’est et le demeure, mais dès son premier disque, en 1967: « On se croit un peu poète », avouait-il, prouvant du même coup, par ses textes, qu’il était bien, comme Charles Trenet, comme Georges Brassens, beaucoup plus qu’un simple interprète. Allaient le confirmer, publiés parallèlement à la vingtaine de titres de sa discographie, plusieurs recueils de « poèmes et chansons ».

     Dans l’avant-propos du second, Dans l’ordre (1978), nous lisons :

     Je suis venu de la chanson à la poésie. Peut-être cela paraîtra-t-il à quelques chroniqueurs littéraires le signe d’une faiblesse congénitale. Mais mes origines sociales m’avaient porté à l’exercice de cet « art populaire ». Aujourd’hui j’en ai découvert la grandeur.

     Son art poétique, à bien y regarder, nous le trouvons là aussi :

     Les chansons, par définition, sont faites pour être chantées. C’est-à-dire que l’agencement des mots y est fonction de l’oreille. Au moment de transcrire, l’auteur découvre comme un carcan les lois de l’écriture. Faut-il mettre tel mot au pluriel ou au singulier ? Ce verbe doit-il s’accorder avec ce sujet ou plutôt avec cet autre situé plus haut ? Dois-je mettre un point ici, et là un point-virgule ? Partout, il faut choisir et enlever du sens. La transcription appauvrit considérablement la chanson. Les pauvres gens qui méprisent ce qu’il faut bien appeler la poésie orale ignorent combien l’univers de la parole vivante est plus riche que celui de la parole mise sous presse.

     Remplacez dans ce texte « chanson » par « poème », tout reste juste. Paroles sans musique, les poèmes de Bertin sont faits pour être  dits comme ses chansons pour être chantées. Chanson et poème ne sont en fait, chez lui, que deux aspects d’un même texte :

Louvigné-du-désert arrêtons-nous nous irons boire
Dans un petit café ouvert aux premiers froids de ma mémoire
Aux amis évanouis, déjà perdus parmi les ombres
À ceux que j’aimais tant je crois et que j’ai oubliés
J’inviterai quelques poètes pour faire un bel enterrement
Quelques octosyllabes et je suis seul pour arroser l’événement
Nous nous raconterons l’histoire en parlant un peu lentement
Du temps qui s’en va de l’oubli qui devant nous fait la musique
Et puis nous nous contenterons de peu de choses : un peu de vin
Un mot qui frôle l’herbe du soleil et c’est en vain
Je n’ai d’amis que les poètes et je m’en reviendrai chez moi par les chemins
Comme une cigarette éteinte rallumée et qui s’éteint.

     Poème ou chanson, l’inspiration est large, variée, généreuse. Parfois militante, elle se charge d’indignation, de révolte :

La misère, on l’avait crue morte à force de se montrer à soi-même l’artifice
On l’avait envoyée pourrir dans les banlieues
Loin. On allait la visiter en club dans de beaux pays exotiques
Avant de remonter lourd comme après boire vers la lumière
On parlait de la pauvreté comme d’une catégorie esthétique
La misère, voilà qu’elle se dresse et vous jette sur les routes
Pour la grande scène de l’exode qui cette fois finira mal

     Homme de l’Ouest, d’ascendance bretonne, Bertin, après quelques détours par Lille (et l’École de journalisme), par Paris (où il vécut longtemps et se produisit dans les plus grandes salles), par le Canada  (qui l’accueillit à bras ouverts et lui inspira un beau roman), a retrouvé ses racines en Anjou, à Chalonnes-sur-Loire, dont les paysages, en filigrane, se devinent dans ses poèmes :

Ne t’en fais pas pour l’ombre ni pour la patience
Elles progresseront ensemble avec le temps
Ni l’or à quoi le beau soir dénudé ressemble
Et qui semble parfumer le pays d’encens
Ne t’en fais pas. Tout vient à son temps, à son heure
L’oubli viendra, comme un messager des lointains
Ailleurs s’étrangle à nouveau le cor du sonneur
Annonçant des rémissions proches. Tout est vain
Tout est vain : on ne voit plus, qui blessaient les vignes
Ces routes tracées dans la chair vive au couteau
Juste une buée montant des souffrances, on devine
Mourant, les formes féminines des coteaux
Avec le temps, les trahisons, les espérances
Qu’en reste-t-il ? Le parc oblique vers la nuit
Rentre, serrant sous ta veste ton peu de science
Tout vient à son heure, et le pardon de la pluie
Tout fut-il donc dépensé pour rien ? Tu protestes
L’escalier geint. Ce soir, personne ne t’attend
Dans le noir tu parcours ta galerie de gestes
Le fardier d’insomnie s’ébranle pour cent ans
Ne t’en fais pas. Toute chose à la fin fait cendres
Même l’oiseau dont les braises brillent encore
Et, dans la nuit sans oubli où tu vas descendre
Son aile implorante frémit, dans le décor

     On ne s’étonne pas, à lire de tels vers, que leur auteur se sente proche d’Apollinaire, de Milosz, de Chaulot, de Bérimont, de Cadou…

     Blessé seulement, ne porte en sous-titre qu’un seul mot : poèmes. Un pluriel qui pourrait être là encore un singulier, car ces fragments, avec leurs brisures, leurs silences, leurs inachèvements, ne forment qu’un seul chant de deuil et de rage. Deuil de la jeunesse, deuil surtout d’un amour trahi :

je ne parle plus à personne
de l’incendie de la maison
ni de la blessure en plein front
je me tais sur le temps profond
sur le rythme et l’étrange son
de la cloche noyée au fond
qui dit : rien ni le temps ne compte
– elle sonne on ne l’entend pas –
et je cultive sous mes pas
les fleurs d’un  indicible automne
et je me tais tandis qu’au loin
ou au fond une cloche sonne

     La musique est souvent, comme ici, celle de l’octosyllabe, rimé ou assonancé, celle de l’alexandrin aussi, avec des passages au vers libre, des glissements vers la prose, à peine marqués çà et là d’un signe de ponctuation, sans majuscule au début du vers, comme pour mieux refuser les conventions de l’écrit.

     Le recueil comporte trois parties d’inégale longueur. Aux quatre-vingts pages qui en forment le corps succèdent sept pages de « poèmes d’avant retrouvés dans les décombres après l’explosion ». Confidences ? Méditation ? Bilan ? Traversés de souvenirs, d’inquiétudes, d’interrogations, moins fragmentaires que ceux « d’après » (la classique majuscule à l’initiale des vers y est encore présente), ils s’achèvent – s’achevaient ! – sur une affirmation et une promesse: « J’aime. J’aimerai ».

     Le recueil se clôt sur une coulée d’octosyllabes véhéments, véritable condensé de tout ce qui précède, comme le confirment son titre et son constat final : « blessé seulement ».

     Bref, une poésie humaine, sincère, qui n’a que faire de la glose et de la mode; la poésie que nous aimons; celle qui vous parle et vous va droit au cœur.

Jean-Luc Moreau

Daniel Sauvalle, Jean-Luc Moreau, Jacques Bertin
© Elizaveta Zhuravleva

Jacques BERTIN : éléments de bibliographie

Prose

Chante toujours, tu m’intéresses (ou les combines du show-biz). Éditions du Seuil (Collection « Intervention ») (1981).
Félix Leclerc, le roi heureux (Biographie). Éditions Arléa-Éditions Boréal (Québec) (1987) + texte sur anniversaire de la ville de Québec.
Du vent, Gatine ! (Un rêve américain). Éditions Arléa (1989).Une affaire sensationnelle (roman). Éditions Le Condottiere (2008). Amours d’Edmond, de Léonie, Bonnie and Clyde angevins,  et une évocation de la Loire.

Filmographie

René Guy Cadou, de Louisfert à Rochefort-sur-Loire. Un film de Jacques Bertin. Réalisation : Annie Breit. DVD Éditions Velen.

Poésie

Plain-chant, pleine page (Poèmes et chansons 1968 – 1992), avec Pierre Veilletet. Éditions Arléa (1992).
Blessé seulement (Poèmes inédits, préfacés de Lionel Bourg). Éditions L’Escampette (2005)
Jacques Bertin chanté par Jacques Bertin aux éditions EPM dans la collection Poètes et chansons (2003).

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