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PRIX de la Maison de poésie 2025

GRAND PRIX DE POESIE 2025 à Paul Farellier pour l’ensemble de son œuvre poétique à l’occasion de la publication de Le Pas de l’heure Les Hommes sans Epaules éditions.

PRIX SPECIAL DU JURY 2025 à Mathias Lair pour Où est passé mon ange Proèmes Collection ficelle & Plis Urgents 162è Rougier V.éd.

PRIX RIMBAUD  2025 à Claude Favre pour Membres fantômes / Temps mêlés Editions Lanskine

PRIX VERLAINE 2025 à Milène Tournier pour Et m’ont murmuré les campagnes Le Castor Astral éditeur

GRAND PRIX INTERNATIONAL DE POESIE DE  LANGUE FRANCAISE Léopold Sédar SENGHOR 2025 à Seyhmus DAGTEKIN pour Commencements Le Castor Astral éditeur

Discours de remise des prix :

Chères amies et ami

Je connais Paul Farellier depuis 1984. « Nous avons été portés sur les fonts
baptismaux ensemble » disait-il en souriant pour évoquer nos premières
publications, chez Guy Chambelland, au Pont de l’épée, en cette même année.
Les auteurs de Guy Chambelland formaient une sorte de famille, nous en avons
des souvenirs vivaces. Au 23 rue Racine nous avons vu, lu et entendu
d’impérissables choses ! Inépuisable découvreur, infatigable passeur, Paul
Farellier est resté dans la maison. Après la mort de Guy Chambelland, en 1996,
Paul intégrera l’équipe des hommes sans épaules que dirige Christophe Dauphin,
et l’amitié d’Alain Breton Il y poursuit son important travail de critique littéraire.
Paul Farellier est un immense poète, La force, la gravité, l’éblouissement contenu
de sa poésie nous bouleverse et nous élève. Tout d’un coup nous sommes plus
grands que nous. A lire Paul, quelque chose vient nous saisir.
Sans jamais nous délivrer de la difficulté de vivre et surtout de mourir, une sorte
de frisson nous enveloppe et nous remet immanquablement au monde. Ses
« ailes de géant » nous permettent de marcher. Parce que c’est une poésie qui
ouvre le temps à l’espace, et qui en fait la conversion, (comme aurait pu dire
Rilke) elle nous fait sortir de sa prison. Inexplicablement nous ressortons consolés
de cette déclinaison de l’inconsolable qui caractérise pourtant la poésie de Paul
Farellier. « Poésie, vivre au-dessus, disait Paul Eluard. Nous sommes bien là. Et
ce soir, je voudrais dans la plus grande émotion, lui dire merci.
Merci pour cet univers poétique où toute fermeture tremble d’un frémissement
mystérieux. Où à l’absence d’espoir répond une irrépressible espérance.
Où, finalement, la plus grande solitude s’accompagne d’une étonnante
confiance…
Avec la poésie de Paul Farellier nous entrons dans un monde inconnu mais dont
la familiarité nous envahit et nous élève, comme chez tous les grands poètes.
Je voudrais maintenant évoquer le grand travail accompli par Paul pour les poètes
et pour la poésie.
Beaucoup se souviendront de ces merveilleuses soirées où Paul Farellier conviait
une ou un poète à parler de son travail. Madeleine et Paul, d’abord en haut du bd
st Michel, puis plus tard avenue Charles Floquet, nous invitèrent à entendre la
poésie et les poètes contemporains, à les connaître, à les lire ensemble. De très
nombreuses fois.
L’image me revient de Georges Emmanuel Clancier, de Philippe Delaveau, de
Lionel Ray, de Jeanine Baude et de tant d’autres…dans l’intimité chaleureuse du
salon. Je ne les citerai pas tous.
Nous y avons entendu tant de poètes et tant de poésie, et nous y avons été
heureux.
Je me souviens avec intérêt de la parole de Paul, qui présentait les poètes dans
cette justesse et cette profondeur d’analyse qui caractérise son travail de critique.
De son enthousiasme, aussi, qui ne s’est jamais démenti. Je me rappelle par
exemple sa grande émotion à découvrir et à nous faire découvrir la si belle poésie
du jeune Frédéric Tison, trop tôt disparu.
Je me souviens de la douceur des soirs chez Madeleine et Paul et de nos
échanges poétiques où l’admiration des anciens se mêlait à l’évocation des plus
modernes…De nos discussions.

Je me souviens de la rigueur esthétique et éthique des commentaires de nos
lectures que faisait Paul Farellier.
Je me souviens de la profondeur de ses notes et de ses dossiers dans « Les
hommes sans épaules ». De la gravité souvent de ses propos dans les jurys où
nous nous retrouvions.
Je me souviens enfin, posée sur le monde et sa misère, de la discrète et
permanente tendresse des yeux de Paul Farellier.
Pour cette douce grandeur, et pour « l’obscure clarté » de sa poésie, qu’il en soit
vraiment remercié.

Et pour terminer cet hommage j’ai souhaité montrer la cohérence, la continuité de
l’œuvre de Paul Farellier. Je vais simplement vous lire deux poèmes :
Le premier est extrait du recueil « L’invisible grandit » publié en 1985
Le second appartient à ce dernier recueil, publié en 2024 et aujourd’hui primé par
le grand prix de poésie, « Le pas de l’heure »

« Ce jour où je n’atteindrai pas
Et que déjà je laisse vivre,

Ce vol-bu d’un seul trait_
D’un oiseau qu’aura guetté l’hiver,

Touchant à ce parc d’une ville
Où nous serons vivants si rien ne m’a menti.
(L’invisible grandit 1985 1986°

Il y aura encore,

en dépit de tout
et des raisons de l’absurde,

il y aura, et c’est là-bas
plus tard, plus loin, au-dessus,

aux paupières closes de la nuit
dans le temps expiré,

un regard penché en nous,
une rive intérieure,

le sombre du vrai visage.
(Le pas de l’heure 2024)

Oh ! comme nous vous remercions pour tout cela, cher Paul !

Claudine Bohi

PRIX SPECIAL DU JURY / MAISON DE POESIE 2025

Rougier V-éd. a accueilli dans sa collection ficelle & Plis Urgents ce petit, mais grand livre, de « proèmes » de Mathias Lair en août 2025 dont il constitue le 162ème titre et c’est avec une grande joie que nous en avons pris connaissance au sein du jury de la Maison de Poésie / Fondation Emile Blémont. Après l’avoir lu, nous avons voté en connaissance de cause pour l’auteur et son ange qui nous ont convaincus que nous devions lui donné notre Prix spécial du jury à l’occasion de cette parution et pour l’ensemble de son œuvre si singulière qu’elle touche à l’universel.

Ce tout dernier livre de Mathias Lair est en poésie l’égal du livre performatif de Michel Leiris, L’Âge d’homme ou de la littérature considérée comme de la tauromachie, ou encore de l’Henri Michaux de Mes Propriétés ou de Poteau d’angle. Il s’agit en quelque sorte d’une épreuve, comme l’est une épreuve au fond du bac argentique du photographe avant la révélation, ce qui apparaît peu à peu, une forme de mise à nu, la révélation d’une intimité, d’un territoire’ secret pourtant tant de fois questionné et requestionné auparavant dans d’autres livres, un territoire secret qui performe grâce à l’entremêlement des textes en romain et en italiques, les mots en italique formant la chair, l’âme cachée, l’écharpe du poète sur l’épaule du scripteur.

Je pense ici à l’écharpe bleue, celle du poète Yves Bonnefoy, si subtile et si délicate, cette même écharpe, celle de l’ange recherché, Mathias nous la livre, c’est elle qui peut le délivrer et avec laquelle il constitue ce livre étonnant à 4 mains et 2 voix.

C’est un livre de l’éternel commencement ou recommencement, une sorte de livre reptilien qui par delà ce que l’on a nommé  le pécher de chair, constitue un ouroboros ouvrant sur l’éternité close d’un être libre qui cherche l’autre. Et si tout passe et trépasse,  les proèmes et leurs envers restent.

« Dans l’innocence de mes juvéniles

 turgescences je butais

devant l’inconcevable me croyant

immortel  la mort n’était

qu’un mystère à remettre

à plus tard

                    ou encore :

L’âme de l’autre bien fréquentée

dévoile ses détours

ses bizarreries ses trous noirs

ses impasses ses croyances bancales

ses désirs fantasques le tout constituant

Ss folie singulière

construction de guingois d’un désir mal

embouché le sien

si personnel me fait penser le mien

pareil nous naissons tous plus ou moins fous

L’auteur pose et repose l’éternelle et lancinante question que l’on trouve plus avant dans son œuvre: elle [la mère] ne m’a pas voulu donc pour la satisfaire je devais m’effacer alors que j’ai résisté donc vivre serait vivre contre

Je me plais ici à citer ces autres vers :

Se retrouver sans défense comme                         sans défense comme

au premier jour dans la détresse                                au premier jour

de l’autre

et ici :

Vient le temps du réel quand le désir

ne joue plus de ses fantasmagories

vient le simple   être humain

et alors le poète dit ce qu’il a sur le cœur :

Préférer l’ailleurs

Ne pas manger de ce pain là

je pleure notre impuissance devant

notre condition commune…

cette aspiration du néant

ce trou noir où je disparaitrais

N’est que l’effet d’une inhumanité

Ou encore : déshérité misérable perdant mais

Au fait aurais-je

désiré gagner être un winner

plein de lui-même régnant

devant moi agenouillées    (on pense au 8 et demi de Fellini avec Mastroiani)

toutes les femmes prêtes

à me sucer  la moelle

jouant avec mes propriétés  (on pense à Michaux)

Pourquoi être accablé

de ne pas être ce que je n’ai pas voulu être

et si j’avais réussi à ne pas       (on pense au Bartelby de Melville, à son « j’aimerais ne pas »)

si j’avais vaincu la tentation d’être moi

le moi qu’il faut être  plein aux as je préfère

le joker de nulle part  comme partout incernable

Le poète est bien parti à la recherche de son ange, l’a-t-il trouvé ? Face au miroir l’ange est-il  là ? Est-il l’étranger qu’à moi-même je suis et s’il est l’autre peut-être me sauvera-t-il de moi-même ? Encore faut-il que la quête de s’arrête jamais, pour naître et pour renaître, pour être ou n’être pas.

Sylvestre Clancier, le 19 décembre 2025 à la Maison de Poésie

UNE COLÈRE LUCIDE par Grégory Rateau

Chère Claude,

Chères toutes et tous de la Maison de poésie,

Cher jury,

C’est pour moi une joie profonde, et un honneur sincère, d’être associé aujourd’hui (même à distance) à la remise du Prix Rimbaud 2025. L’an dernier, j’ai eu la chance d’être distingué ; cette année, c’est à ton tour, Claude, de recevoir cette reconnaissance amplement méritée.

Ton livre membres fantômes | temps mêlés est un choc, une respiration heurtée, un appel. Un livre tête-bêche, double geste, double risque. Deux langues presque, deux intensités qui se rejoignent dans un même espace : celui où l’on tente de dire l’indicible, d’approcher les déchirures du monde sans les esthétiser, sans les édulcorer. Tu écris pour ne pas détourner les yeux, pour entendre encore les voix que le vacarme recouvre.

Lors de notre entretien pour Poesibao, tu as dit quelque chose qui m’est resté : écrire, pour toi, ce n’est pas ordonner, c’est affronter. L’accident, le fragment, la répétition, les ruptures – non comme effets de style, mais comme façons de toucher la vérité d’un monde qui ne tient plus en ligne droite. Ta poésie accepte l’inconfort, elle accueille le discontinu. Elle se bat avec les failles, avec les fantômes, avec ce qui persiste après l’effacement.

Dans ces pages, il y a de la colère, oui, mais une colère lucide, patiemment travaillée. Il y a de la tendresse aussi : une attention aux corps oubliés, aux histoires effacées, à ces vies dont on ne parle qu’à demi-mots. Tes poèmes ne sont jamais dans la posture. Ils cherchent. Ils interrogent. Ils n’abandonnent pas.

Je veux aussi saluer ici le travail de ton éditrice chez LansKine, Catherine Tourné. Publier un livre comme le tien, c’est prendre part à ce geste de transmission qui refuse la simplification et la complaisance. Catherine accompagne des écritures exigeantes, des voix qui travaillent la langue en profondeur, et elle le fait avec la discrétion, la rigueur et l’intelligence éditoriale qu’un tel texte requiert. Son engagement permet à des œuvres comme la tienne d’arriver jusqu’à nous dans toute leur force, sans compromis mais avec une attention rare.

Remettre le Prix Rimbaud à ta voix aujourd’hui ou plutôt, faire qu’il te soit remis, c’est reconnaître une poésie qui n’apaise pas, mais qui réveille ; qui n’arrondit pas, mais qui ouvre. Une poésie qui fait place à ce qui tremble, à ce qui saigne, à ce qui résiste. Une poésie qui n’a pas peur d’être vivante.

Je te félicite, Claude, pour ce livre qui œuvre, qui insiste, qui n’oublie personne. Merci d’avoir écrit ce texte qui nous oblige autant qu’il nous élève.

Avec toute mon amitié poétique,

Grégory Rateau, Bucarest 17 novembre 2025

LES MURMURES DE MILENE

Je ne devrais rien ajouter aux paroles si justes et si pertinentes de Béatrice Bonhomme sur le livre de Milène Tournier. Mais permettez-moi pourtant de donner brièvement un simple ressenti.

Le peintre et le sculpteur ont l’œil, le poète et le musicien ont l’oreille. Picasso a la sûreté du trait, qu’on rencontre plus récemment, par exemple, chez Miquel Barcelo. Barcelo dont je me souviens qu’il avait donné la forme juste d’un vase en imprimant son coude dans l’argile. Pour faire cela, pour produire une forme à la beauté qui s’impose, il faut à la fois un don et du travail. Je retrouve cela dans Et m’ont murmuré les campagnes. Avec, par-dessus tout, l’énigmatique évidence de l’art : pourquoi, soudain, cette impression que tout est exactement à sa place ?

C’est que, chez Milène Tournier, tout sonne juste. La juste mesure, les mots justes, dans un équilibre toujours instable. Les mots : ils sont ceux de tous et de tous les jours, et puis soudain ils s’aventurent, prennent des risques, jaillis d’un coup ou venus de loin. Les phrases aussi prennent des libertés, et ces libertés sont heureuses. Et tout est à sa place.

Milène Tournier est toujours à la limite de l’équilibre, mais l’équilibre instable des mots et des phrases n’est pas gratuit : il est aussi celui du sens. Parce que c’est là, sur cette ligne de crête, que se sentent et s’expriment le mieux les choses et la vie, et leur précieuse fragilité. Sans doute faut-il, pour parvenir à les dire, être plus que quiconque attentif aux murmures, et retrouver leur langage, inattendu et divers. Ce que Milène Tournier a fait excellemment.

Philippe Pujas

Discours de remise du Prix par Sylvestre Clancier, fondateur de la Nouvelle Pléiade en 2005 et actuel président de la Maison de Poésie Fondation Emile Blémont

    Grand Prix de Poésie de langue française Léopold Sédar Senghor 2025

A Seyhmus Dagtekin pour son livre « Commencements »(Le Castor Astral / Poésie) et pour l’ensemble de son œuvre poétique

            Dans le souffle du poème de Seyhmus Dagtekin, les mots s’avancent pour pénétrer plus avant les failles de nos existences, dire les confrontations entre les règnes de la vie sur terre, depuis le minéral, la pierre dure, et l’élan du végétal puis de l’animal forgeant bientôt nos destinées humaines avec leurs tragédies, leurs espérances, leurs renaissances.

La puissance invocatoire de la langue du poète affrontant nos destinées depuis leurs mythes fondateurs, avec nos errances et nos retournements, notre impuissance parfois, mais toujours le souffle et le rythme de la voix qui appelle et interpelle, vient relancer l’épos et la voix de l’humain, comme aussi bien sa voie.

Sur les lèvres du poète, le lecteur vient attraper sa propre folie, il va voir et vivre le monde autrement, de son propre verbe surgiront des visions, des images nouvelles « pour cheminer vers notre jour de trop », nous dit Seyhmus Dagtekin.

Seyhmus entraine en permanence son lecteur, sa lectrice, son auditrice, son auditeur, vers la haute falaise avant l’abîme. Ses mots vibrants et étincelants de poète redonnent vie aux humains pourchassés, effacés, disparus ; ils les élèvent dans la grande voile du langage qui les transporte vers l’arche de la mémoire et les sauvent de l’oubli.

Surtout ne pas mettre de côté l’espoir nous dit le poète et il poursuit (je le cite) : « L’agrémenter de doute et de brume / le nourrir de mots / pour qu’il débouche sur une déroute / précédée de sa mule et de son âne suivie de deux cavales / de leur pas suspendu / sans arrivée ni rechute / Et cette distance qui sépare l’espéré du probable / parole plumée / l’être est une enclume / qui ne connaît de limite à son obstination / veut avaler la pente et son revers »   Sublime non ?

Dagtekin est un poète prophète et infiniment rare comme ceux qui le furent à de telles hauteurs, depuis Ossian, Milton, Nietzsche, Lautréamont. Il est un poète visionnaire, comme le furent différemment Artaud,  Saint-Pol Roux, Ezra Pound,  Panaït Istrati ou plus prés de nous Malcom de Chazal ou Aimé Césaire. Il nous interpelle avec force, exigence, vigueur et beauté ; écoutons-le : « Mais savez-vous que nous survivrons au monde / Peut-être pas dans la meilleure forme / Mais nous y survivrons / avec l’entêtement de ceux destinés à la disparition / avec toute la durée requise / pour vivre pleinement / la disparition / dans / la durée »

Tout est dit ! Seyhmus Dagtekin qui fut l’un des rares à nos côtés lorsque fut fondée La Nouvelle Pléiade, voici 20 ans, autour d’un manifeste qui fit date, en 2005, reçoit aujourd’hui de la Fondation Emile Blémont Maison de Poésie  d’un côté et de l’autre, de ceux qui donnent aujourd’hui un nouvel élan à La Nouvelle Pléiade, en l’occurrence nos amis Malick Diarra et Olivier Métellus, le Grand Prix de Poésie de langue française Léopold Sédar Senghor, ce Prix dont l’immense poète que fut Jean Métellus fut le premier lauréat en 2006.

Applaudissons le !