Jean-Paul Michel, photographie de Jacques Le Scanff
Jean-Paul Michel
« Un théâtre lyrique à inventer »
Premier entretien avec Matthieu Gosztola
Matthieu Gosztola : J’aimerais que l’on commence, si vous en êtes d’accord, par le questionnaire de Proust, avec, bien sûr, la possibilité d’ignorer certaines questions ; ajoutées : des cases vides pour que vous puissiez inscrire vos propres questions.
| Le principal trait de mon caractère. | Une émotivité excessive, que je dois contrebattre, chaque jour, par la règle et par l’art. |
| La qualité que je préfère chez un homme. | Le scrupule. |
| La qualité que je préfère chez une femme. | La tendresse. |
| Ce que j’apprécie le plus chez mes amis. | Que chacun soit celui qu’il est, exactement. |
| Mon principal défaut. | L’impatience. |
| Mon occupation préférée. | Méditer la surprise d’être, moins seulement une énigme qu’une chance. |
| Mon rêve de bonheur. | Pouvoir, une fois, rendre à cet éblouissant mystère le salut qu’il réclame. |
| Quel serait mon plus grand malheur ? | N’y parvenir pas. |
| Ce que je voudrais être. | Celui qui n’aura pas renoncé à cette gageure. |
| Le pays où je désirerais vivre. | • Autrefois, j’aurais dit : les steppes, les forêts, les déserts. • Aujourd’hui, je dirais : le pays de Montaigne, de Pascal, de Baudelaire, de Rimbaud, de Mallarmé m’aura donné très au-delà de ce que je pouvais espérer de meilleur. |
| La couleur que je préfère. | Les couleurs de la giroflée. |
| La fleur que j’aime. | Les Crocosmia rouge-feu du jardin d’Auriolles (Crocosmia Montbretia « Lucifer ». |
| L’oiseau que je préfère. | Le chardonneret. |
| Mes auteurs favoris en prose. | Héraclite, Montaigne, Machiavel, Pascal, Saint-Simon, Rousseau, Proust. |
| Mes poètes préférés. | Héraclite, Homère, Dante, Shakespeare, Hölderlin, Hopkins, Rimbaud. |
| Mon héros dans la fiction. | Ulysse. |
| Mon héroïne favorite dans la fiction. | Béatrice. |
| Mes compositeurs préférés. | Monteverdi, Monteverdi, Monteverdi. |
| Mes peintres favoris. | Lascaux, les peintures du Fayoun, les « Primitifs » italiens, Uccello, Chardin, Goya, Gauguin. Cézanne. |
| Mes héros dans la vie réelle. | Socrate. Dante. Rimbaud.Van Gogh. |
| Mes héroïnes dans l’histoire. | Sei Shônagon. Emily Dickinson. |
| Mes noms favoris. | • S’il s’agit de noms de personnes : Cavalcanti, Uccello, Giacometti. • S’il s’agit de noms de choses ou d’états de l’être : Eau. Feu. Joie. |
| Ce que je déteste par-dessus tout. | La bassesse. |
| Personnages historiques que je méprise le plus. | Les intellectuels staliniens qui martyrisèrent le Cambodge sous Pol Pot, très purs effets de la folie raisonneuse qui ne peut manquer de tyranniser toute espèce de désir idéologique extrême (de la vérité, du parti, de la race, de la religion, de la classe). |
| Le fait militaire que j’admire le plus. | Socrate combattant à pied, arborant un air terrible, l’ennemi regardé bien en face (à ce que dit Alcibiade). |
| La réforme que j’estime le plus. | • S’il s’agit d’une réforme sociale : avoir appris à chaque enfant, garçon ou fille, à lire et à écrire aux frais de la collectivité. • S’il s’agit d’une réforme morale : en placer un autre avant soi. |
| Le don de la nature que je voudrais avoir. | Être né musicien. |
| M’eût-il été donné d’avoir un fils, que lui dirais-je ? | Le monde est un tissu de fables. Ose espérer. |
| Quel abandon me paraîtrait le plus gravement ruineux ? | Celui de notre confiance en l’art. |
| Quelle disposition humaine a-t-elle le plus de prix à mes yeux ? | L’amitié. |
| Mon Mécène. | J.-F. M. À la mort de Jean-Marie Pontévia, sa fine et profonde générosité a pris le relais de l’amitié perdue. Idéalement. – Parce que c’était lui. |
| Quel est l’homme dont la détermination à braver les épreuves m’impressionne le plus ? | Je vois peu d’offenses plus traumatisantes que les outrages infligés aux justes et aux désintéressés : Socrate, ce Christ grec ; le Christ, cette inimaginable figure du don de soi, dont le supplice physique, perçu dans l’enfance le scandale atroce qu’il est, épouvante inoubliablement – quelque peu de goût que l’on ait eu pour les cléricatures qui auront prospéré sur son sacrifice. |
| Mon idée de la justice. | La justice ayant été dite, « la clémence vaut mieux que la justice » (Vauvenargues). |
| Comment j’aimerais mourir. | • Autrefois, j’aurais dit, comme bien des jeunes gens : au combat, pour une cause très noble et très juste. • Aujourd’hui, n’était cette issue, plus sobrement : d’une crise cardiaque. |
| Quelle disposition chez moi m’intrigue le plus ? | Mon amour des maisons vides, des bâtiments abandonnés, des ruines. |
| Quelle hypothèse former touchant un attrait si singulier ? | Se pourrait-il que quelqu’un cherche là ceux qui lui manquent ? |
| Mon idéal quant à la manière, dans l’art. | La chose même. |
| État présent de mon esprit. | De loin en loin, mais de plus en plus souvent, une paix inconnue jusqu’ici. |
| Fautes qui m’inspirent le plus d’indul-gence. | Celles qui tiennent à la naïveté généreuse de la jeunesse. |
| Ma devise. | Ose oser. |
« Une formalité sans formalisme »
Matthieu Gosztola : Dans la Nouvelle Revue Française de janvier 2010 (n° 592), dans une de vos « Rimbiennes », vous écrivez : « Le poème est un ciel. Le dernier ciel possible. Mieux toi-même que / toi-même Il fixe selon des nécessités propres ce qui / ne peut être oublié ». Mais le poème est ciel parce qu’il resplendit dans une forme sans forme, tandis que vos poèmes, souffles taillés, entaillés, restituent la lueur justement par leur précision, extrême…
Jean-Paul Michel : Un ciel ? – Ce qui est au-dessus de nous, dans l’ordre des faits de pensée non moins que dans la vie la plus immédiate, vers quoi nous levons, très physiquement, les yeux. Son éclat nous donne un monde. Ce n’est pas la moindre des grâces qui nous soient faites que le ruissellement de cette lumière tombée de haut. Elle anime les peuples, les nourrit, les réchauffe, donne à l’excès cette manne de joie sans condition (notre antique état de « Fils du Soleil ») sans laquelle peut-être aucune créature n’aurait jamais souri. Des ciels nocturnes ont fourni leurs premiers repères aux nomades, aux bergers, aux marins. Disposerions-nous d’une figure qui mérite notre confiance ? Une orientation devient possible. Surgissement, éclat, horizon, ébauches d’une vie désirable, puissance d’inclination, qualité d’appui, chaleur : – on peut attendre cela du poème.
Pour les ciels du poème, j’ai le souvenir d’avoir voulu leur « formalité », puisque toute inscription consiste en ce dépôt d’une trace persistante, lisible par un autre (on en attend qu’elle résiste avec fermeté à
la dissolution) « sans formalisme » (sans soumettre le poème à des
formes qui lui préexisteraient dans un ciel antérieur), un poème vivant inventant, de vers en vers, les formes qu’il lui faut, exactement.
Pour faire « ciel », un poème doit être muni de propriétés spéciales, mal calculables – dont peuvent donner idée les grandes œuvres restées actives. La poursuite ardente de ces propriétés est ce à quoi l’on connaît un auteur. La mise en mouvement moderne de toutes les formes des arts – Goya, Rimbaud, l’impressionnisme, les Fauves, Cézanne, Picasso, Matisse, etc… est l’image même de ce désir vigoureux d’œuvres qui soient en puissance de donner contrepartie à l’indétermination du devenir – dont nous puissions recevoir, une autre fois, le pain et le vin de vivre.
« Ce qui ne peut être oublié » ? – Les rencontres marquantes, intenses, chargées de l’éclat, des puissances, du mystère de la vie vivante que les arts ont tâche d’accueillir, de prolonger, de rendre à chacun comme une chance pour lui. La responsabilité des arts à cet endroit est grande, d’autant que cet aide-mémoire ontologique, qu’ils sont, doit compter, pour agir durablement, sur des œuvres d’une force et d’un éclat inoubliables.
« Le poème participe de la rémanence de ce qui a eu lieu,
et l’accroît… »
Matthieu Gosztola : Une précision : « restituent la lueur », cela signifie la font renaître intacte et, dans le même mouvement, la font naître à elle-même.
Jean-Paul Michel : Peut-on dire, en toute rigueur, que le poème « restitue » l’expérience sentie ? Baudelaire, après Poe, dit, d’une façon plus prudente, qu’il la « suggère ». Ce qui est advenu une première fois comme expérience ne peut pas « revenir » sans déplacements, perte, transmutation, jeu d’échos, dans un autre temps et sur un autre mode (comme effet d’art d’une œuvre). L’effet d’art d’une œuvre peut, en revanche, suggérer ce qu’il en aura été de l’expérience première (au prix desdits déplacements, perte, transmutation, échos). Lorsqu’une œuvre, de loin en loin, est en puissance de nous donner le sentiment vivant de la présence même de ce qui s’est perdu (c’est une part importante de la « sorcellerie » des arts), nous sommes fondés à remercier pour ce qui aura été « sauvé » de ce qui n’est plus. Une figure d’art efficace « produit », déploie, déplie la part é-voquable du fait sensible, en ex-pose les traits particuliers selon les modalités de cette « suggestion » qui est son office le plus propre. Le poème participe de la rémanence de ce qui a eu lieu, et l’accroît. Davantage : il possède le pouvoir de donner figure à ce qui n’est pas, n’a jamais été dans un autre champ que celui de ces effets d’art du poème – et, ce faisant, de faire advenir « à elle-même » une chose d’art pur, à son tour une réalité des plus tangibles. Ce qui « advient à soi » dans le poème, outre le poème lui-même, c’est l’expérience de la perte de ce qui, pour avoir été vécu, ne peut plus revenir, sauf à « aboutir à un livre ».
Matthieu Gosztola : Néanmoins, peut-on dire que cette précision, de toutes les syllabes, se construit bien sur une forme sans forme, sur une forme travaillée par l’informe, puisque la forme du poème tient également à l’absence de complétude sur quoi il se construit, de par les nombreux silences, les nombreuses coupes ?
Jean-Paul Michel : « Une forme travaillée par l’informe » ? – Comment pourrait-il en aller autrement ? Il y a débat, conflit, « travail » entre la « forme » (serait-elle « ouverte », discontinue, lacunaire, blessée) et l’élément : le « sans forme » de l’innommé préjudiciel. L’expérience antérieure à tout langage serait celle d’un flux (la « rhapsodie de sensations » de Kant, le « continu » bataillien, innommables, irreprésentables). Le langage, par ses découpes figurales et nominales introduit du discontinu. Nous nous trouvons alors plongés dans ce vertige que disait Jacobi : « lorsque je tente de me représenter l’infini, je m’évanouis » – dont Hegel a conservé active la mémoire sous l’espèce de l’ « inquiétude anéantissante de l’infini », laquelle signe le sérieux de toute confrontation pensée au grand réel. Les « formes » des arts ont fort à faire pour tenter de lui donner contrepartie, figure tenable et nom. La partie est par trop inégale. Pourtant, quelques Innocents auront eu l’audace – énorme – de ne pas renoncer.
« Un théâtre lyrique à inventer »
Le silence, les blancs, les coupes (les « espacements » mallarméens de la lecture) comptent depuis l’origine des arts au nombre des moyens de composition – en poésie comme en architecture, en musique, dans le dessin, la sculpture, la peinture. – On peut regarder ces intervalles, leur jeu, comme autant de moyens de régler l’inscription, la réception, l’écoute. Ils permettent de prendre appui sur des attaques nouvelles, de laisser résonner des chutes choisies. Il ne serait pas illégitime d’y voir, en poésie, des échos d’opérations osées de longue date dans l’histoire du dessin, de la gravure, de la peinture : silhouettes, esquisses, « non finito », hachures, (mais, aussi bien : touches de couleur pure, aplats, papiers découpés, pochoirs, caviardages, papiers collés). On peut comparer l’orchestration de ces longues laisses à des scénographies pour un théâtre lyrique à inventer, comportant des éléments de récit, des indications de scène, des morceaux pour un chœur, des récitants, des parties chantées.
Tout juste puis-je dire que ces façons d’agir s’imposent avec force. J’ai tenté de mettre à l’épreuve d’autres registres, d’autres formes, lesquelles m’ont donné à connaître aussi leurs pouvoirs, sans m’interdire pourtant de revenir à l’idée initiale de ce poème polyphonique qui me hante. J’en ai entrevu récemment une autre possibilité à l’occasion d’un concert « parlé /chanté » donné dans les foyers de l’Opéra de Bordeaux (« À quoi sert la beauté mortelle ? »), avec trois récitants, un quatuor baroque, des voix – Monteverdi, Gesualdo. L’échange vivant de la musique et du poème m’a saisi. – Cela donnait à entendre cette « conspiration de tous les arts dans le dos de la nature », que dit Rilke, avec le sentiment d’une époustouflante suspension du temps.
Matthieu Gosztola : Vous revenez à plusieurs reprises dans des entretiens sur la façon qu’ont l’écriture puis la publication d’advenir chez vous après longue décantation, longue période de mûrissement du presque oubli par quoi la présence de l’événement d’accidentelle devient nécessité, celui-ci requérant non pas le clouage au ciel du poème mais son irruption en son sein qui le fait enfin être, dans sa saveur originelle, et comme première. « Le temps que je laisse au texte, c’est du temps que je lui donne, que je me donne, afin de pouvoir revenir vers lui comme “du dehors” ». Cette perception du dehors de ce qui est part du dedans est-elle vraiment possible ?
Jean-Paul Michel : Flaubert a dit cela très bien : « J’attends que l’abricot soit mûr. ». – Pour ce qui est de ce « retour » à des pages que l’on aura d’abord gardées au chaud (ou laissées refroidir) jusqu’à ce que l’on soit à même d’en enregistrer le fait avec la lucidité requise, je crains qu’il y ait là quelque nécessité : on ne peut pas, en même temps, être à la fenêtre et se regarder passer dans la rue. Le feu de la perception première doit se conserver, bien sûr, au terme de ces relectures, mais cela n’est, paradoxalement, possible qu’à la condition de cette distance prise avec ce qui s’est déjà déposé dans son premier « dehors ».
Matthieu Gosztola : Comment se fait cette réappropriation de l’altérité, dans laquelle l’oubli est une condition de l’éclosion du Même ?
Jean-Paul Michel : Les « premiers jets » sont déjà un « dehors » du « dedans » que vous dites. Ils se sont déposés sous des espèces objectives : ces pages, qu’un autre peut lire. Rien ne s’oppose alors à ce qu’un auteur les appréhende du dehors même où elles se tiennent, comme des faits. Les effets de suggestion de l’expérience que suscite la lecture sont-ils vraiment du « Même » ? Si la trace écrite se conserve bien comme trace, le sujet se sépare vertigineusement de soi dans l’acte de son inscription. Je suis frappé pourtant de la délicatesse de certaines lectures, de leur précision, de leur finesse. Elles paraissent faire la preuve de ce que tout ne s’est pas perdu de l’expérience première. L’incrédulité de l’auteur, dont ces lectures étaient pourtant l’attente « impossible » tient peut-être à ce qu’un tiers, et seulement un tiers, puisse être en position de juger de la coïncidence de ces deux séries d’événements (l’expérience / le poème), et par là de mesurer aussi l’étendue de la perte, l’écart de l’une à l’autre ?
« La jeune génération a toutes les raisons de relever le gant »
Matthieu Gosztola : Vous écrivez dans Bonté seconde : « La rencontre a lieu quand elle est devenue inévitable, quand attendre encore serait se dérober. » Pouvez-vous être plus précis ? Quand percevez-vous la nécessité de revenir à ce qui a été écrit, et, avant même cela, d’écrire sur ce qui est advenu ? Est-ce une nécessité intérieure, dont vous pourriez donner ici quelques indices, au travers de la restitution d’anecdotes, de faits ?
Jean-Paul Michel : La nécessité d’écrire touchant ce qui est advenu, l’écriture l’emporte avec soi dans son acte, sous le coup de la commotion qui nous enjoint de « répondre » à l’événement, lequel réclame avec force ce contrepoids de signes. Si je ne me méprends pas, les « circonstances » qui ont appelé un poème sont lisibles, le plus souvent de façon littérale, dans le poème lui-même, toujours aussi le prolongement, la résonance, la rémanence de l’événement. Tous les registres de l’expérience émotionnelle sont en puissance d’appeler un poème comme cette « réponse » que l’événement réclame, sa contrepartie la plus nécessaire. Que, pour une raison ou une autre, ce poème n’ait pu s’écrire, et le monde en aura été diminué, condamné à être moins, et moins bien, ce qu’il était en puissance d’être. – Essayez d’imaginer un instant ce que seraient les mondes humains sans la vivante forêt des images, la cohorte des chants de tous les arts. Quel effondrement central ce serait ! Quel déclassement ! Quelle famine, soudain ! Il suffit d’entrevoir ce fait pour mesurer la futilité de l’antienne post-hégélienne à la mode touchant la « fin » des arts ! Loin de se laisser intimider par ces rodomontades d’un rationalisme naïf à ce point inconscient de soi, la jeune génération a toutes les raisons de relever le gant : de montrer aux renonçants ce que peut une confiance méditée, placée avec sérieux dans des arts qui aient encore un peu le goût de ce qu’ils peuvent. On ne voit pas que, de quelque façon que ce soit, l’espèce qui symbolise puisse se déprendre, si peu que ce soit, du jeu des images et des rythmes, son lot fatal. Tant pis pour les prétentions du « Savoir absolu » à périmer la vieille musique humaine aux bénéfices d’une Raison toute à l’illusion de se connaître sans reste ! Hegel soi-même avait dû faire, à la fin de sa vie, le constat lucide de l’échec de sa prophétie : « J’ai cru que l’on pourrait en finir de la crainte et de l’espoir. Je suis forcé d’admettre que tout continue ». Ceux que Philippe Lacoue-Labarthe a appelé des « révisionnistes » de l’art n’ont pas gagné la partie. Il est encore temps de résister.
« De mauvais pouvoirs suivent d’une inscription déficiente »
Matthieu Gosztola : Ce qui ne peut être oublié, ce sont d’abord les choses, les présences aimées. Ainsi de votre chien, Soleil. Dans « Comme Dieux chasseurs / mordus de taons… »paru dans la Nouvelle Revue Française d’avril 2009, donnant voix à ce sentiment de la chasse (qui vous a longtemps animé) comme façon qu’a l’être d’être vrillé à la nature par une attention redoublée, vous écrivez : « Le chien – Soleil n’est plus qu’un nerf / tétanisé ». Pouvez-vous nous parler davantage de celui qui fut pour vous une présence importante (et ainsi de son lien avec votre poésie) ?
Jean-Paul Michel : La chasse tient à la vie dans les bois, dont elle émane. Elle participe d’une obscure dévotion aux prestiges de la souveraineté des bêtes et relève, en profondeur, de cette poursuite de « la vie jusque dans la mort » dont parle Bataille : une relation archaïque à de l’archaïque. Cela paraît difficilement admissible dans les univers urbains modernes, pour lesquels la nature est un décor lointain, au mieux pittoresque, plus souvent encore indifférent, subordonné, s’il n’est pas même simplement un embarras. Dans mon enfance ces vieilles relations à la terre comptaient au nombre des données de la vie immédiate – en Corrèze, dans le Périgord, aux lisières du Quercy, dans l’Entre-deux-mers, au cœur de la forêt des Landes : « La chasse est une maladie de l’enfance / les grives le cœur / de mon cœur ». Le Fils apprête, à la mort, son chant évoque le lourd sacré du cérémonial des chasses collectives d’alors : excitation et haut-le-cœur mêlés. Pour un homme jeune, à peine sorti d’une longue adolescence, ces découvertes violentes du réel ont tous les traits d’une initiation. On se retrouve de l’autre côté des dispositifs de la vie civile, pacifiée, dont l’office serait idéalement de tenir à distance tant d’animalité sous-jacente. La chasse est un rituel de la vie et de la mort. Elle matérialise des menaces latentes, les conjure par des sacrifices. Ces liturgies de l’en-deçà sont tolérées aux lisières des espaces civils pour ce qu’elles offrent une voie d’échappement contrôlable aux mouvements noirs de la pulsion. Les pratiquants s’y découvrent divisés. D’un côté, une jubilation (l’élan, l’acuité, la tension, la ferveur de la quête). De l’autre une répulsion à surmonter, le sentiment de quelque chose de grave, de dangereux, qui nourrit une culpabilité (le sang versé, les chiens à la curée, le dépeçage de la proie). Ces épreuves, par leur brutalité même, ont une valeur traumatique. Durable. Cathartique, presque.
Dans les Landes, la descente aux Enfers des battues avait un contrepoint très pur : la chasse devant soi, seul, au chien d’arrêt ; la beauté poignante de cette figure des prestiges de la souveraineté, de la fidélité, de la tendresse animales : Soleil. Ce chien couleur de feu m’en a appris long. Dans les poèmes de cette époque, il incarne la vie vivante, sans distance, sans manque, sans calcul – pure sensitivité « par-delà Bien et Mal ». Manière de perfection qui nous donne à sentir la perte qu’est l’éloignement analysant dans lequel nous ont relégués les opérations du langage, points d’appui des plus précieux pourtant, quand nous voudrons bientôt nous orienter comme des hommes. J’ai renoncé à la chasse aux alentours de la naissance de Laure. À ma surprise, la vie m’avait été rendue par des voies bien différentes de celles où je m’étais imaginé devoir l’attendre.
Matthieu Gosztola : Ainsi des trajets en voiture.
Jean-Paul Michel : J’ai découvert tard la joie de conduire. Jusqu’à trente ans, j’ai marché à pied, avec une jubilation sans égale. J’ai été contraint d’en venir à l’automobile par l’éloignement de notre retraite, dans la forêt. Il n’y avait aucun autre moyen d’atteindre ce Montjoie que la voiture. Après le concours, j’avais été nommé en Charente-Maritime, au sud de Cognac, dans la petite ville où était né Jean Hyppolite (le lycée portait son nom). Pendant plusieurs années j’ai effectué des milliers de kilomètres entre les Landes, la Charente où j’enseignais, Bordeaux où je vivais. Cette vie itinérante m’apaisait. À peine ai-je disposé d’une voiture que j’ai trouvé sur les routes une légèreté inconnue jusque-là. Le voyageur a le sentiment d’une liberté spéciale, qu’il s’applique à nourrir en multipliant les courses, les tours, les départs, les ex-cursions, les retours. Ce mouvement perpétuel calme son angoisse. C’est mon yoga.
Matthieu Gosztola : Ainsi du pain.
Jean-Paul Michel : À mes yeux un très grand poème substantiel. Le point d’accomplissement d’un art supérieur : la satisfaction de tous les sens alliée à la puissance de nourrir, donner, défendre, augmenter la vie ; la générosité de ce geste : rompre le pain. Il y a une haute nécessité à mes yeux à ce que le geste qui offre un salut très physique à des affamés ait conquis si tôt la haute valeur symbolique qu’il a. Vous aurez remarqué la profonde religion du pain qu’ont les peuples. On dit, chaque jour, de la façon la plus belle, la mieux fondée : « bon comme du bon pain ». Un poème qui ne possèderait pas les qualités d’un « pain français craquant » (Kérouac, Satori in Paris) serait un poème insuffisant, un poème pour personne.
Matthieu Gosztola : Ainsi des livres, qui donnent à leur matérialité, ardemment choisie, la possibilité de laisser poindre l’intensité de leur sens jusque dans leur premier apparaître au regard (le soleil de vos poèmes paraît ainsi jusque dans le choix – qui vous est propre – du coloris des couvertures de vos ouvrages chez Flammarion, ou, par carrés perçant le flux du papier tramé de portées musicales, dans « Pour moi, dit-il, hélas, j’écris avec des ciseaux. » Via di levare). Votre création des éditions William Blake & Co. s’inscrit dans ce souci de faire en sorte qu’advienne l’alliance de la sémantique et de la beauté qui la porte. Les signes sont tenus dans la lumière même qui les habite, à rebours des habitudes de l’édition où la facture traditionnelle du livre a pris, c’est un malheur, le pas sur les audaces et la réinvention constante du format, du papier… ?
Jean-Paul Michel : Les livres sont le pain des vivants et des morts. Nous ne rendrons jamais grâce aux livres à la hauteur de notre dette. Lorsque j’entre dans une maison sans livres, j’ai de la peine. Le monde étrécit. Depuis l’âge de 15-16 ans j’ai donné avec joie mon énergie, mon attention, ma vie à un si improbable objet.
Le soin que nous donnons aux livres, les livres nous le rendent. Celui qui se sera senti tenu d’agir un jour par des livres aura donné sa tendresse à la plus menue de ses conditions de possibilité : stylets, papiers, impression, caractères, et jusqu’à l’encre et au fil. Voyez la minutie passionnée que donna Mallarmé à Un coup de dés… (les épreuves successives, les corrections millimétrées, son choix de ces Didot splendides, la musique des corps, le format – royal) ; Rimbaud scandant de pages blanches l’originale d’Une saison en Enfer (respiration de lecture jamais enregistrée ni retenue à ce jour par la critique, pourtant le fait très pur de l’auteur) ; les gestes religieux, rapportés par tous les témoins, qu’avait Joyce pour la grande édition d’Ulysse à la Maison des Amis des Livres ; Matisse découpant Jazz ; Blake enluminant les vers qu’il gravait.
Un livre est d’abord une action. Il fonde. La tradition orientale regarde l’inscription comme un geste sacré, lourd de conséquences. Le calligraphe peut à bon droit n’être pas considéré sans une certaine crainte. De mauvais pouvoirs suivent d’une inscription déficiente. Depuis les stèles, les cippes, les tablettes, les rouleaux du Moyen-Orient, les codex de l’Occident, les sceaux et les pinceaux de l’ancienne Asie, les chefs-d’œuvre des Maîtres médiévaux, les grands livres de l’histoire de la typographie jusqu’à Mallarmé et Matisse, il n’est de grande poésie qui n’ait ressenti ce besoin d’entrer profondément dans son acte. Nous avons une dette à l’endroit de ces exigences, non moins qu’à l’endroit du lecteur et du poème.
Matthieu Gosztola : Pouvez-vous revenir sur d’autres présences, et sur leur importance dans votre vie qui leur confère de l’importance dans votre poésie ? Je songe notamment à vos enfants, au miracle de fragilité et de force qui éclot à la naissance et avec lui une impression terrassante de bonheur sans retour, élan de tout l’être vers le devenir inscrit en filigrane dans ce corps-monde que l’on tient dans ses bras, planète en l’orbe de laquelle on s’inscrit alors définitivement, élan d’attention vers le moindre frémissement glissé de la naissance en ce corps dont les yeux sont des appels à s’inscrire en eux – comparable sans doute à votre attention de tous les instants lors de vos épisodes de chasse, de vie en osmose avec le tout, par l’attention frémissante, démultipliée.
Jean-Paul Michel : Vous avez dit avec tant de tendresse la merveille de ces vies nouvelles que je m’interdirai d’y rien ajouter. Votre question résonnerait-t-elle pour votre lecteur comme elle résonne pour moi, ce suspens n’aurait pas été vain.
14 décembre – 31 décembre 2011.
(Corrigé le 10 mars 2014.)
Jean-Paul Michel
« Le cheval, c’est le poème.
L’auteur n’en est jamais
que le premier cavalier »
Deuxième entretien avec Matthieu Gosztola
Matthieu Gosztola : Dans quelle mesure sans mesure pourrait-on dire que la poésie se confond avec la vie ?
Jean-Paul Michel : Si toute vie humaine est bien, de part en part, le poème qu’elle est, peut-être pourrions-nous dire que le poème (en ce sens très large) « se confond avec la vie ». D’un autre côté, l’abrupt du fait de l’existence pourrait être regardé comme un « poème objectif », un « ready made » d’une richesse, d’une profondeur, d’une dimension incomparables. La sidération de cet « à-pic » est si grande qu’elle a sollicité de longue date, très vivement, une « réponse » symbolique de tous les groupes humains. La nécessité de cette « réponse » est ce qui donne à chaque grand poème sa profondeur et son prix. Pour autant, plutôt que d’une indistinction ou d’une « confusion » des deux registres (la surprise d’être d’une part, la contrepartie d’art qu’elle suscite, d’autre part), c’est peut-être d’un jeu de répons entre eux qu’il paraîtrait vraiment légitime de parler
Matthieu Gosztola : Comment s’opère le choix du titre ? L’importance des guillemets notamment (qui n’est pas systématique), qui le font part du livre et non instance qui le surplombe ?
Jean-Paul Michel : Le titre d’un recueil est le plus souvent l’incipit d’un poème. On entre donc dans la lecture directement, sans portique, péristyle ou vestibule, comme l’a fait remarquer avec humour Vincent Pélissier. Les guillemets signalent le prélèvement d’un vers dans la matière verbale du poème.
Matthieu Gosztola : Les guillemets rendent le titre inhabituel (à rebours de l’habitude) : part d’énigme, aussi, en lueur qui appelle le lecteur ?
Jean-Paul Michel : Il était autrefois d’usage de titrer un poème par son incipit, en italiques, et entre guillemets.
Cette façon d’agir me paraît des plus poétiques, comme aussi des plus licites et des plus franches. Ces titres ne vont pas sans quelque part d’énigme. Peut-être la lueur dont vous parlez n’est-elle pas démunie d’un certain pouvoir propre ? Au-moins invite-t-elle le lecteur à pousser plus avant…
Matthieu Gosztola : Quelle importance donnez-vous aux sous-titres ? Quel est leur appel chez vous ? Sont-ils seconds, quant aux titres ?
Jean-Paul Michel : Les sous-titres disent quelquefois le genre, celui-ci serait-il parfois singulier (« Admirations et circonstances », Coup de dés, Via di levare, etc…), d’autres fois le registre, l’occasion, la circonstance, le lieu, le moment.
Matthieu Gosztola : Un fragment arraché aux cahiers datant de 1993 et de 1998, et cousu au corps vibrant de Bonté seconde, avance : « Va, mon poème, et que s’ouvre la mer. » Le poème est, plus encore que la prose, ce qui échappe à son auteur ?
Jean-Paul Michel : Disons qu’un auteur n’a d’autre choix que de s’en remettre à son livre. C’est le livre qui fait la course. Le cheval, c’est le poème. L’auteur n’en est jamais que le premier cavalier. C’est donc bien au poème qu’il faut souhaiter bonne route.
Matthieu Gosztola : Le poème non pas lu mais habité, assemblage de signes devenu maison-corps invitant à passer son seuil autant que se refusant – hors abandon de la facilité…
Jean-Paul Michel : Que le poème soit à même d’offrir un point d’appui au lecteur est toute la question. On peut se nourrir d’un poème, l’habiter, prendre force en lui, combattre à ses côtés. L’essentiel est qu’un tiers s’en saisisse et que le poème apporte à son lecteur la substance, la clarté, l’énergie que ce dernier est en droit d’en attendre.
Matthieu Gosztola : Le poème devenu substance du corps du lecteur, devient ainsi ce qui « ouvre la mer » ?
Jean-Paul Michel : Si le poème est bien doté de quelques pouvoirs, (la « future vigueur » qu’on espère), et donc en puissance d’ « ouvrir la mer » à proportion, peut-être n’est-il pas interdit d’imaginer qu’un jour le lecteur puisse passer la mer à son tour…
Matthieu Gosztola : Ce qui ouvre l’immensité pour permettre le passage de l’homme avec sa propre immensité, et même, dans sa propre immensité reconnue autre, sans fondement, sans fin, face au soleil ?
Jean-Paul Michel : J’applaudis volontiers à votre élan, mais j’avais seulement souhaité bon vent à mon poème. Qu’il fasse son travail (proue ou radeau) et nous pourrions former pour lui le vœu qu’il passe la mer.
Matthieu Gosztola : Sa propre immensité reconnue autre : visage que l’on regarde en pensant pouvoir le reconnaître ?
Jean-Paul Michel : Je crains qu’ils nous faille renoncer à imaginer si facilement tout connaître. À l’échelle d’une vie humaine en acte, et pour ce que nous nous connaissons ignorer, nous aurions plutôt à nous habituer à faire face avec courage et dignité à ce que nous ignorons. Au premier chef, quant à nous-même.
Matthieu Gosztola : Se connaître ?
Jean-Paul Michel : Aussi incertaine puisse être notre connaissance de nous-même, le peu auquel nous pourrions atteindre ne serait pas sans prix. Mais il me semble que c’est plutôt notre ignorance qui appelle le poème avec nécessité que notre savoir.
Matthieu Gosztola : « Ose vouloir », écrivez-vous dans un cahier. En quoi cette phrase pourrait-elle apparaître comme la substance resserrée de toute pensée (qui est la vôtre), de toute écriture (qui est la vôtre) ?
Jean-Paul Michel : Comment le poème pourrait-il être, n’était cette décision : qu’il soit ? Qu’il soit ce qu’il est en puissance d’être, selon les tours qui seront proprement les siens. – Le fait d’un « vouloir », donc. Au moins le vouloir du poème, lequel est en puissance de faire signe vers un monde, celui-ci serait-il justement le nôtre
Matthieu Gosztola : Une écriture peut-elle être sienne ?
Jean-Paul Michel : Il paraît difficile de percer tous les attendus de votre question. D’un côté, la langue ne nous appartient pas. Elle nous précède, nous porte, nous tient. Nous lui appartenons. D’un autre côté, « écrire » commence avec la différence introduite dans le corps des énoncés recevables dans cette langue par les turbulences, l’accentuation singulière qu’y introduit un sujet réel dans sa singularité, dans ce qu’il a d’unique, de non substituable. Pour donner une idée de l’importance de ces écarts essentiels, fondateurs, il faudrait parvenir à penser ce qui constitue, par exemple, l’événement qui a nom « Montaigne », l’événement qui a nom « Rimbaud ».
Matthieu Gosztola : « Soi », cela a un sens ?
Jean-Paul Michel : Il faudrait sans doute distinguer, si l’on veut tenter de penser le propre d’une œuvre, entre le « soi » de l’œuvre et le « je » psychologique de son auteur. Quoi qu’il en puisse être de ce que soit l’auteur antérieurement à l’acte du poème, le poème est regardé, dans l’histoire de tous les arts, comme le précipité objectif d’une individuation : l’effet d’art distinct de certaines dispositions des signes des hommes.
Matthieu Gosztola : En quoi ces mots : « Ose vouloir » se confondent-ils avec l’élan même de vivre ?
Jean-Paul Michel : L’élan de la vie appelle un pari continu sur la possibilité de poursuivre. Ce pari, la vie l’appelle et le relance sans fin. Oser donner à la vie cette réplique qu’elle demande est l’une des grandes fonctions de tous les arts.
(9 mai 2014)
NU(e) 56
septembre 2014
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