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  NU(e)45           PIERRE DHAINAUT

 

Arnaud Beaujeu

Le vœu de confiance,

entretien avec Pierre Dhainaut

Arnaud Beaujeu : Pierre Dhainaut, dans Introduction au large, vous écrivez que plus que de « faire éclater les limites », il s’agit « d’adhérer aux limites » pour y découvrir « la présence de l’infini, du large, de la navigation sans cesse recommencée ». La poésie aide-t-elle, selon vous, à accepter ses limites, dans le sens de l’Ouvert ?

Pierre Dhainaut : « Faire éclater les limites… » Quel que soit l’âge, nous ne pouvons pas ne pas prendre conscience de nos limites. Elles sont si nombreuses, et de toute sortes, et si accablantes : en plus de celles de notre condition, celles de la société et de l’histoire. Aurais-je écrit si je n’avais pas eu, très tôt, la sensation d’étouffer, de piétiner ? Les poèmes ne me semblent légitimes que s’ils sont des appels d’air, ne passerait-il qu’un souffle quand les murs se crevassent. Et aujourd’hui encore, il n’y en a guère où je ne me cogne à ces murs, ces remparts, ces digues, mais tous voudraient, à défaut de les faire disparaître, les rendre moins oppressants. Un refus donc, à l’origine, je n’ose dire d’une vocation, chaque page se doit de le reprendre, la conscience de ce qui nous entrave n’étant jamais assez nette.

     Ce refus explique mon adhésion au surréalisme, autrefois, durant l’adolescence. Mais je choisissais : plutôt qu’Artaud le flamboyant, Éluard le transparent. Quant à Breton, je ne lui rendais visite qu’à l’intérieur de sa « maison de verre » ou de son « château étoilé ». Dans les poèmes d’alors que je n’ai pas déchirés, autant qu’aux mots, le moins possible, quelques images que je souhaitais libératrices (« Mon sommeil est un verger d’embruns », pour n’en mentionner qu’une, qui servit de titre à ma première publication), j’étais attentif aux silences : le regard respirait sur la page comme il respire sur la plage. Comparaison facile, certes, dont je ne doutais pas, puisque j’écrivais face à la mer.

     Certaines épreuves m’ont obligé à sortir de ce rêve. Parmi ces épreuves, le spectacle, qui fut quotidien pendant l’automne de 1961, au début de mon service militaire, du mur de Berlin qui venait d’être érigé. Immeubles aux portes barricadées, aux fenêtres aveugles, carrefours où s’entassaient des blocs de béton et des barbelés… ce terme de « spectacle » ne convient pas. Le sentiment qu’inspire une ville divisée, meurtrie par la folie politique, aggrava celui de la déréliction personnelle, j’étais loin des miens. Les murs dans mes poèmes ne sont pas seulement ceux des banlieues ouvrières de l’enfance, ce sont ceux, surtout, de la sinistre Bernauer Strasse, de brique noire. À Berlin, chaque jour aussi, je voyais des lacs ou des forêts, mais tant de lieux souillés déjà par les souvenirs liés au nazisme, et de nouveau souillés, la naïve adhésion n’était pas permise. Comment, me suis-je dit, avais-je pu être séduit par le rivage, à Dunkerque, au point de croire que c’était là l’espace de ma véritable naissance, alors que la guerre y avait été si cruelle ? C’est ce que j’ai essayé d’exprimer, cinq ou six ans plus tard, dans les pages en prose du Poème commencé, sans y parvenir. J’ai échoué parce que, sans doute, il n’est pas bon d’imposer des sujets aux poèmes, il vaut mieux se fier à leur trajectoire afin qu’ils disent, à leur manière, indirecte, ce qui nous opprime et qu’ils le franchissent. Mais cet échec ne fut pas inutile, j’ai constaté que la langue même à laquelle je demandais secours peut être un obstacle également, le plus insidieux, quand elle entretient nos illusions.

     Trop belle, la poésie, trop lisse, j’en suis venu à mettre en cause son langage et ses images qu’à la suite de Breton j’avais placés sous le « signe ascendant », j’ai brisé le vers qui les porte. Les livres écrits dans ces conditions, Efface, éveille, Au plus bas mot, sont désormais inaccessibles, et je n’en ai reproduit aucun extrait dans des anthologies. Qu’y avait-il sous les mots, qui grouillait, qui devait sourdre et se répandre comme une lèpre attaquant toute chose ? Il s’agissait de fracasser les limites, de les transgresser. Ces vers morcelés, ce langage troué, ces images fascinées par le sale et l’obscur, l’agressivité, lorsqu’elle est seule à se manifester, me paraît aussi fausse que l’attitude inverse, qui ne retient que le visage lumineux du monde. Dois-je regretter d’avoir consacré une telle ardeur à cette œuvre au noir ? Le jugement esthétique que je formule maintenant sur ces livres n’a plus d’importance, ils imitaient beaucoup, ils se soumettaient, c’était vers 1970, à certaines modes, je n’ai pas à en avoir honte cependant, ils ont affronté le négatif. Ils n’ont d’intérêt que si je les situe dans un mouvement d’ensemble.

     Pardonnez-moi ce long retour en arrière, il rend plus claire cette question des limites que vous soulevez d’abord. Les limites sont omniprésentes, il serait faux pourtant de nous considérer dans une impasse, irrémédiablement. Le fini n’existe que trop : mortels, nos corps, démunie, notre langue, étroite, notre capacité d’amour, et quand un élan nous redresse, un horizon déjà le borne. Mais si nous nous rendons aux limites jusqu’à nous y heurter, nous pouvons les faire vaciller. La paroi se descelle, le large se révèle, ne serait-ce qu’un moment, ce moment, nous n’avons plus à en évaluer la durée. Dans le fini, l’infini. Dans l’imparfait, la perfection. Les haïkus le disent admirablement. Celui-ci, d’Issa : « Splendide, la Voie lactée / à travers les fentes / du mur. » Toutes les définitions avec lesquelles nous pensons sont impropres, abstraites, elles éliminent toujours une dimension. La paroi et le large, l’une ne va pas sans l’autre. Une tige d’oyat que le noroît agite, et c’est l’espace au sommet de la dune qu’elle rend sensible, ou bien cette fleur tremblante, la pariétaire justement, qui tire sa substance là où tout nous paraît stérile, l’Ouvert n’est pas ailleurs, il tremble à son tour comme il le fait dans les yeux d’un enfant lorsque nous entrons dans sa chambre, à l’aube : l’avenir, le sien, le nôtre, la conscience n’est pas trompée, elle n’oublie pas ce qui le menace, mais soudain la confiance est la plus forte. La poésie dit-elle autre chose ?

A.B. : Dans « Mobiles, insaisissables » [Nu(e), n° 42], vous évoquez justement le moyen d’aller vers cette confiance en écriture : « Essayons de nommer sans définir, en faisant vibrer ce que nous désignons, en le faisant apparaître comme s’il s’agissait de la première fois. » Le poème est-il ce qui (re)donne un sens originel et vibratoire aux noms qui nous traversent ?

P.D. : Ne rien fixer, ne pas agir en maître, je ne puis imaginer une autre ligne de conduite, que ce soit dans la vie de tous les jours ou pour l’écriture. La vie et l’écriture s’influencent.

     Je me méfie moins des noms que de cet usage où ne comptent que leurs définitions. Quand nous nous sentons perdus au fond des nuits blanches, les noms de ceux que nous aimons reviennent spontanément sur nos lèvres, nous n’avons pas à les prononcer à voix haute, ils ressuscitent aussitôt une présence. Il en va ainsi pour de très nombreux noms, d’arbres et d’oiseaux notamment, qui ont leur place rayonnante dans les poèmes. Je les ai si fréquemment répétés que je devrais me retenir de les employer : je les supprimerais, je serais amoindri, les poèmes s’écrouleraient. Éluard a salué le jour où il a osé écrire certains mots qui jusqu’alors lui étaient « mystérieusement interdits », j’ai fait de même. Mais il subsiste bien des mots qui attendent qu’un vers les reçoive.

     Les poèmes, les poèmes seulement, ont cette faculté de faire entendre les noms comme si c’était la première fois, ils en abolissent les définitions univoques qui cernent et qui retiennent, ils leur procurent une aura, une aura sonore. Ce n’est pas la langue uniquement qui vibre, le monde vibre avec elle. Elle n’est plus ce qui s’ajoute et nous sépare, mais ce qui nous relie. Elle semble étrangère, toute neuve, et cependant nous la reconnaissons comme la plus intime, la plus vaste aussi bien. Mais sans le rythme la sonorité ne serait rien : à chaque nom, à chaque mot en général, il accorde une chance, en instaurant des rapports ou, pour mieux dire, en leur permettant d’inventer des échanges. Nul besoin de néologismes, le dictionnaire est rajeuni. Nul besoin non plus de bouleverser la syntaxe. C’est pour cela que je suis attaché aux vers, envols, interruptions, rejets et reprises, qui la rendent moins contraignante ou prévisible, elle gagne en légèreté ou en densité, ou les deux à la fois. Mallarmé l’a remarqué : le vers est un mot nouveau. À l’époque d’Efface, éveille et d’Au plus bas mot, j’ai cru indispensable d’avoir recours aux calembours et à toutes les altérations possibles pour amener le vocabulaire et la grammaire à avouer enfin leurs secrets, alors que dans l’écoute généreuse, les mots simplement s’associent, s’ébranlent. Le haïku le montre.

     Je ne me lasserai pas d’insister sur la leçon du haïku, sur celle également de la calligraphie, le geste ne s’y referme jamais, la trace du pinceau qui appuie, se délie, n’est si visible que pour s’ouvrir, pour surprendre, par exemple, une grenouille, elle fait corps avec l’espace ou l’espace la pénètre, à quoi bon dès lors la nommer ? Mais j’ai découvert assez tard le haïku et la calligraphie du Japon. Ce sont des lieux qui m’ont appris à regarder, à regarder en demeurant à l’écoute, à essayer d’écrire de façon moins pesante. Comment peindre la vague, demandait Michel Butor en préfaçant une exposition de Gregory Masurovsky ? Récemment Gregory Masurovsky a illustré de ses dessins un de mes livres, Sur le vif prodigue, je l’ai observé à l’œuvre : il accumule à la plume, à l’encre noire, les points, parfois de menus traits, il ne sait pas ce que c’est que d’enclore une vague ou un visage, la surface blanche du papier, laissée en réserve, incarnera la vague ou le visage, leur lumière… Comment dire le sac et le ressac, dire ce qui déferle, se fracasse, se disperse, se retire pour reprendre force et revenir ? Mais ce qui s’adresse aux yeux s’adresse à l’oreille, et tellement plus qu’à nos sens : nous sommes de tout notre être enchantés, éveillés. De la pulsation du flot, de son tumulte et de son murmure, dans la fraîcheur perpétuelle de l’air, peuvent naître une esthétique et une éthique, indissociables. Disons, plus sobrement, une exigence, qu’il convient d’approfondir sans fin, celle de me tenir, en toute circonstance, prêt à l’accueil, prêt à le raviver : l’écriture apporte son aide, à la condition qu’elle ne soit pas seule.

A.B. : Pour être ainsi « prêt à l’accueil », comment écrivez-vous ? Quelle est la genèse d’un poème ou, comme vous le dites parfois, en quoi consiste votre travail ?

P.D. : En règle générale, je ne décide rien, et surtout pas d’écrire un poème. Décider, gouverner, le meilleur moyen de rester soi-même et de ne rien découvrir. Dans le silence je me débarrasse des ambitions qui alourdissent, je me rassemble et je me dilate, le désir s’éveille (« projet » serait un terme excessif), de permettre aux mots de s’attirer, puis de respirer en commun. Aucun sujet donc déjà formulé qu’il resterait à développer ou à traduire. S’il existe un sujet, l’acte même d’écrire l’inventera, je ne le reconnaîtrai qu’en chemin. Sinon, je ferais de cet acte un instrument, je l’empêcherais d’être fécond. Je suis à son service, ce qui n’implique nullement que je sois passif, ou qu’il soit autonome. Au contraire.

     Je ne me fie ou plus exactement le poème ne se fie qu’à certaines expressions que je n’ai pas cherchées, venues à l’improviste dans ces moments de détente, quand on change d’occupation, disons : entre deux portes, ou dans les minutes qui précèdent le sommeil. (Sur ce point, je le note en passant, je suis resté proche du surréalisme de ma jeunesse.) Ces expressions, se rapporteraient-elles à des événements ou à des lieux de l’existence quotidienne, me surprennent par leur étrangeté et, parce qu’elles sont lacunaires, elles m’obsèdent, elles ne me lâcheront pas tant que je ne les aurai pas reprises. Trouver, selon des affinités de sens comme de sons dont je ne connais pas le code, le rythme et le ton qui leur feront dire ce qu’elles ont à dire, en cela réside le travail. Le travail dans la double acception de ce nom, un effort, une parturition. Tout n’est que paradoxe, ce qui pour bien des lecteurs, des auteurs aussi, est intolérable. Je me tiens à l’écoute et j’interviens le moins possible. Il est si tentant, si commode, de diriger, d’interpréter, de s’ajouter. Ce qui importe, ce qui importe uniquement, que naisse ce poème. Il va de soi que je me sers de mes souvenirs et de mes rêves, jamais je ne les évoque pour eux-mêmes, s’agirait-il des plus précieux, et du reste, à peine l’écriture les a-t-elle intégrés qu’ils vont du connu, de ce que je croyais connaître, à l’inconnu. Elle supprime les repères.

     Je ne vis si intensément lorsque j’écris que si je donne vie. N’est-ce qu’à un objet littéraire ? Une fois mis au net, il ne m’est pas permis de tourner la page et de passer sans transition à une autre activité. Cette énergie que le poème a convoquée pour naître ne peut d’un coup retomber, elle exige de rayonner encore, de se ramifier encore. Il n’y a pas de chute, il n’y a pas de contentement : avec le dernier vers, l’ouvrage n’a pas été mené à bien. Vient le temps de la mise à l’épreuve : je verrai si le poème est juste, je verrai si je le mérite. Savais-je pourquoi, jadis, j’ai intitulé mon premier livre Le Poème commencé ? Pour une anthologie j’ai choisi ce titre, Dans la lumière inachevée. Souvent je me suis demandé quelle est l’unité de tout ce que j’ai publié, voici au moins une constante : « commencé », « inachevée », les deux adjectifs le confirment, écrire un poème, c’est accomplir la moitié du geste. Et peut-être est-ce alors que débute le plus important, le plus difficile, maintenir l’énergie initiale, m’ouvrir grâce à elle : ce mouvement-là, je le désigne par le nom de « poésie ». Telle est la grande question qui n’a cessé de m’inquiéter, le passage du poème à la poésie. Le poème n’en est un véritablement que s’il est l’épiphanie de ce qui le déborde. Ses mots ne sont si présents que s’ils se libèrent de leur prestige même pour se tendre, comme nous tendons l’oreille, vers une autre présence. Ils s’effacent, semble-t-il, mais nous resterons sous leur influence. Une image le dira mieux que ce commentaire maladroit : l’arbre ne croît que s’il accroît ce qui l’entoure, un carrefour, une colline, nous n’avons plus à le voir pour trembler en lui. Au-delà du poème avec le poème, les limites sont poreuses. Nous ne devenons les hôtes de ce monde que si nous sommes assez clairvoyants, frémissants, semblables à ces mots que le poème a rendus complices, délivrés de notre opacité, sans rien posséder, sans ménager nos forces, dans l’insouciance du temps.

A.B. : Cette poésie du consentement, de l’acquiescement au monde, ou du « oui absolu » au balancement universel, épouse-t-elle aussi une quête spirituelle ?

P.D. : Quête spirituelle, je me garderai de reprendre une expression de ce genre, trop prestigieuse. On s’en est servi pour situer plusieurs poètes qui me sont chers, Jean-Claude Renard, entre autres, mais lui, l’employait-il ? Il ne disait plus Dieu, mais le mystère, sa voie, disait-il aussi, dans Le Lieu du voyageur, était sans voie.

     Je m’arrêterais d’écrire si je n’avais le sentiment d’avancer, les résultats publiés ne seraient-ils pas à la hauteur de ce que j’espère, ou plutôt ce ne sont pas des résultats, il n’y a jamais de preuves, ces mot-là, « résultats », « preuves », appartiennent au langage de la maîtrise, celui de notre comportement habituel, qui prétend à tout prix affirmer, qui préfère aux questions les réponses comme il préfère aux passages une identité, je le récuse. Il arrive que nous ayons l’assurance d’être soulevés, d’être portés, soulevés vers l’autre, portés par quelques mots dont nous ignorons le but, c’est l’amour et la poésie qui se rappellent à nous, mais trop vite le souci de soi reprend ses droits, l’appât du gain, nous nous crispons, nous obscurcissons les perspectives. « Laisse-toi », conseillait Maître Eckhart, « si tu ne te fuis pas d’abord toi-même, tu auras beau fuir où tu voudras, tu trouveras des obstacles et de l’inquiétude partout. » Se laisser, j’ai deviné de bonne heure que c’était la condition première, mais il y avait tant d’obstacles à écarter ! Par la suite, si l’inquiétude ne disparaît pas, elle n’est plus l’angoisse qui paralyse, des passages s’entrevoient. Je cite Maître Eckhart, j’aurais pu citer les traités zen de l’art des bouquets ou des jardins, je devrais avant tout faire l’éloge de certaines musiques : avec les flûtes se confondent le souffle qui sort de la poitrine, le souffle universel, le son est lui-même en ne se croyant pas supérieur au silence… Nos catégories les plus tenaces s’atténuent, voire s’évanouissent, ces antagonismes entre dehors et dedans, entre tien et mien, entre vide et plein : une délivrance, la musique du shakuhachi, l’avènement de la respiration. Mais écoutons le poème, écoutons-le tandis que nous l’écrivons de rature en rature, à quoi est-il fidèle, que d’ordinaire nous n’osons pas comprendre ? Ce que nous voulions dire, il n’en tient nul compte, il va vers ce qui l’amplifiera, nous amplifiera, il y consent, il acquiesce déjà.

     Mais le oui, « l’immense oui » de Victor Hugo, le poème ne le proclame pas, il l’énonce à sa manière, discrète et toute-puissante, par cet essor qui le parcourt, qui lui évite de se fermer. Nous sommes si soumis, depuis si longtemps, au négatif qu’on le jugera scandaleux. Nous disons d’abord non à ce que j’ai appelé les murs, mais nous en resterions les prisonniers si nous n’admettions pas d’aller par-delà, si nous hésitions à nous tourner vers ce que le oui annonce : « pleinement / se renouvellent et la rencontre et le temps / dans les deux sons de la syllabe unique ». Quand j’ai écrit ces vers, en 1979, à la fin du Retour et le chant, ce n’était qu’une intuition.

     Me voici maintenant embarrassé, le langage se dérobe, « au bord de l’infini », disait encore Hugo dans le dernier livre des Contemplations, mais l’infini n’a rien d’une abstraction. Hugo précise dans « Éclaircie », une de ses pages les plus sublimes, que j’ai souvent présentée à mes élèves, qu’il « semble plein d’un frisson de feuillée ». Transcendant, il est immanent, mais ce sont des adjectifs qui me gênent, philosophiques ou théologiques : il est ici, ici-même parmi les arbres où la brise devient houle dans la tempête. Ce poème, Hugo l’écrivit à Jersey, je ne peux vivre que près de la mer, mais tous les arbres, dans les cours, dans les rues, nous alertent. Les arbres ou les poèmes.

     Ils sont sourds, ceux qui systématiquement contestent la parole des poèmes, dirait-elle ce dont nous souffrons, dirait-elle la mort, elle ne leur a rien apporté, ils ont trahi la force qu’elle exalte, qui nous dépasse. Sur ce chemin, puisque cette métaphore du chemin est la moins discutable, rien n’est définitif, rien ne s’achève.

A.B. : Un chemin, oui, et chemin vers l’inexplicable, comme vous le dites encore dans « Mobiles, insaisissables » : « Expliquer, manquer de confiance : le poème, lui, se laisse aimanter par l’inconnu comme il l’aimante. » Le poème n’est-il pas cette voix ou cette parole dont le mystère dément les faux discours de certitude ?

P.D. : Qu’est-ce que je fais en essayant de vous répondre, sinon expliquer ? Simultanément le poème progresse et s’interroge sur les moyens dont il use, dont souvent il abuse, et l’interrogation qu’il ébauche se prolonge dans des notes en marge, vous en citez quelques unes. (Plus loin dans l’inachevé les regroupe sous le titre de Journal des bords.) Pourquoi regretter cet âge où le poète pouvait écrire comme un arbre porte ses fruits ? Il n’y a plus d’écriture innocente, le lyrisme et la critique du lyrisme vont de pair, fatalement, je ne m’en plaindrai pas. Du moins si c’est à parts égales.

     De quels repères disposons-nous ? Des idéologies se sont effondrées, de grands systèmes, il doit être difficile de nous en abstenir puisque nous avons constamment tendance à leur substituer toutes sortes de discours de certitude. Soyons lucides et sincères : tout est fragile, fugace. Mais il y a pire que l’impermanence. Le haïku en provient, le joyau d’un instant. Trop de mensonges ont gangrené notre langue : de ses bribes dégagerons-nous encore quelques mots bienfaisants ? Quand nous croyons les entendre, l’actualité se rappelle à nous, qui n’en finit pas, qui n’en finira jamais d’être tragique. De la guerre, en 1944, j’avais neuf ans, je pensais les souvenirs enfouis, de plus en plus ils me reviennent : à la torture, le père d’un camarade n’a pas survécu, je le revois, j’ai retenu son nom. Le mal, est-ce la mort ? C’est ce que des hommes font subir à d’autres hommes. À l’impuissance sommes-nous condamnés ?

     Il n’est pas vrai que la poésie ait disparu à Auschwitz. L’admettre, ce serait donner raison à ceux qui ont prétendu y détruire la parole, aux bourreaux. Dans nos ruines, de l’impuissance même, une parole continue de poindre. Tout poème est un appel qui rejette le nihilisme. Il ne le fait que si nous en préservons la nudité, si nous n’essayons pas d’élaborer je ne sais quelles justifications théoriques : expliquer, comme nommer, retrouver une position autoritaire. Nous en savons moins que le poème si nous ne nous laissons pas entraîner par l’ivresse verbale, si nous ne le forçons pas à chanter quand il ne peut que balbutier, mais nous devons en même temps lui obéir, en confiance. Les textes que nous avons le droit de qualifier de poèmes sont ceux qui nous affranchissent des faux-fuyants, des impostures, ils transmuent les vocables et les traversent, c’est ainsi qu’ils « se laissent aimanter par l’inconnu comme il l’aimantent ». Sans l’inconnu, les poèmes ne s’animeraient pas, ne seraient pas.

     À dessein, j’utilise un mot vague. D’autres diraient l’absolu, le tout, l’unité, le divin… Jean-Claude Renard invoquait les « noces » de la créature et du mystère. L’innommé, comme l’infini selon Hugo, n’est pas une abstraction. La lumière totale, n’allons pas nous lamenter si elle se réduit à une flamme que le moindre vent risque d’éteindre. Elle n’a pas à éblouir, elle palpite, elle vaut toutes les certitudes.

     Au principe, la parole du poème, au principe d’une vie qui tentera d’en témoigner sans relâche et donc de l’attiser, corps et âme.

A.B. : Et cette parole vers l’inconnu avant tout se partage (voir dans Levées d’empreintes : « […] le sens […] que dans un livre, / déployé, on partage »). Quels sont cette résonance à l’Autre, ce mouvement de clairvoyance, auxquels vous œuvrez ?

P.D. : Nous sommes tellement retranchés en nous-mêmes, faisons tout, si nous écrivons, pour que le livre ne devienne à son tour une clôture. Desserrer les nœuds de l’ego, la méditation et la prière y parviennent, il faut encore dénouer l’écriture, l’alléger, trop de livres, hélas de poèmes, ne respirent ou ne résonnent pas. Ce ne sont pas les gaucheries qui me gênent dans les poèmes de nos débuts, ce sont ces univers privés qu’ils bâtissent, qu’ils défendent jalousement, comme s’il n’y avait que le moi à valoriser. Quand je me recommandais du surréalisme, je n’y ai pas pris garde : l’écriture automatique se voulait émancipatrice en laissant proliférer les images, l’auteur n’était plus le maître, la logique était cassée, mais elle n’a pas déjoué le piège du narcissisme, la plupart des textes qu’elle a produits me sont devenus insupportables, que partageons-nous dans le fatras des fantasmes ? L’insolite s’épuise vite. Desserrer les nœuds de l’ego, dénouer l’écriture, la tâche est identique.

     Pour cela je n’ai pas à m’adresser à quelqu’un en particulier, ce qui ne signifie pas que j’oublie ceux que j’aime : je ne désire que le partage, mais il n’a quelque chance d’avoir lieu que si j’emprunte des chemins détournés. Une concentration qui est aussi un abandon, le travail d’écriture est si astreignant, si rigoureux, qu’il ne laisse qu’un souci, faire en sorte que les mots peu à peu prennent leur sens en s’unifiant, que les voix qui nous habitent, multiples, se coordonnent. Viser à la perfection ne consiste pas à aboutir à une forme immuable, qu’il ne resterait plus qu’à admirer. Nous ne requalifierons la langue malmenée, rongée par les bruits, la langue, le bien commun, que si nous lui restituons la dimension de l’écoute : la perfection telle que je l’entends, la résonance, quand le poème se distingue à peine du silence, il ne prescrit rien, les mots ne sont les siens que s’ils lui échappent, ils ont besoin de tressaillir en d’autres voix.

     D’où l’importance des lectures publiques. Jadis j’ai intitulé « chœur » la partie ultime du Poème commencé, en référence à l’architecture romane, le poème ne voulait pas conclure, il avait à s’épanouir. Bien des années après, les Paroles dans l’approche se sont souvenues sans la nommer de l’abbaye en ruine de Jumièges où « tous les actes de nos vies / que l’orgueil a tronqués / découvrent leur mesure / avec les pas qui acceptent le temps de résonner, / puis de se taire : ce porche ou cette nef à ciel ouvert / ou ce chœur empli d’arbres, ‘oui’ ne doit pas se dire, / les hirondelles l’entendront quand elles partent / comme les enfants dans leurs rondes / aux cris infatigables ». Le chœur n’est plus pour moi que le chœur des voix (la « terre des voix ») partagées. Non pas un public, un auditoire : je vais à la rencontre. Personne ne me convaincra que c’est une illusion de plus parmi toutes celles qui nous encombrent.

A.B. : À propos de « rencontre », celle, déterminante, de Jean Malrieu, dans l’héritage ou l’amitié duquel vous aimez vous inscrire…

P.D. : Ma dette est considérable, à l’égard du poète, à l’égard de l’homme : ils ne faisaient qu’un. Avec Jean Malrieu la passion était de chaque instant, on brûlait à ses côtés comme en le lisant. Il a célébré les quatre éléments, mais, les quinze dernières années de sa vie, entre 1962 et 1976, quand nous avons correspondu, quand nous nous sommes fréquentés durant les vacances d’été, le feu l’a emporté, il vénérait les cathares, le bûcher de Montségur le hantait. Il n’y a pas de jours, le temps n’y peut rien, où je ne le revoie sur la route, devant sa maison, à Penne-de-Tarn, il guettait l’arrivée des amis, il attendait ces « voyageuses » sous la « dictée » desquelles il écrivait. Ses poèmes, je les ai tant de fois relus pour préparer leurs éditions posthumes que je les sais par cœur, ils me maintiennent sur le qui-vive. J’ai multiplié sur lui les articles, les préfaces, les livres, suis-je encore capable de parler de Jean Malrieu ? Je me répéterai, je redoute surtout de me conformer à une image qu’ils ont figée, où se mêlent ce qui vient de lui, ce qui vient de moi. Mais je l’entends me dire, alors que je lui demandais quelques renseignements biographiques : « Invente-moi ! », et je l’entends rire, de ce rire, disait-il, qui défie les ténèbres.

     La Vallée des Rois, Le Château cathare, Possible imaginaire, ce sont les livres de Jean Malrieu que j’ai eu le privilège de lire, année après année, en manuscrit, et je mesurais quel était le défaut de mes propres poèmes, ils avaient le souffle court. Lui, sans se détourner tout à fait de l’éloquence qui caractérisa Préface à l’amour, essayait de la tempérer en adoptant un vers plus concis. Il ne rejetait pas les images, mais de plus en plus elles émanaient des lieux mêmes où son poème prenait naissance. Une inscription, une respiration, le poème, « moitié caillou, moitié jasmin ». Dire, rendre présent ce qui est là de toute évidence, parce que dire, c’est délier, et d’abord se délier. J’ai envié cette écriture. Ma tristesse, que Jean n’ait pas connu les poèmes où il me semble l’avoir mieux compris, après sa mort. Il m’a fait confiance, c’est aussi l’un des aspects de ma dette.

     Les lieux de Jean Malrieu ne sont pas les miens. Les lieux, en fait, personne ne les possède. Le paysage devient un pays quand tous nos sens, à son contact, sont embrasés, avec eux l’imagination, c’est-à-dire l’âme qui se déploie. Qui dès lors établira une différence entre le « pays réel » et le « pays de vertige » ? Inlassablement nous marchons, et par miracle un poème intervient, il dit et il agrandit, il incite à poursuivre. « La route mène au prodige », je le sais, j’ai accompagné Jean Malrieu sur les crêtes, sur les causses, leurs arbres et leurs pierres, je les ai retrouvés dans ses poèmes. Étaient-ils métamorphosés ? Ils étaient rendus à leur lumière. « Une journée ensoleillée est un trésor de pauvre », disait Jean Malrieu, à la fin de ce poème des Maisons de feuillages. Une vie est-elle assez longue pour que nous soyons vraiment ce pauvre ? La mort ne l’interrompt pas.

     Peu d’œuvres sont aussi véhémentes que celle de Jean Malrieu. L’ai-je idéalisée ? L’amitié ne trompe pas.

A.B. : Le pays d’amitié libèrerait un espace plus vaste en quelque sorte, comme le suggère cette exclamation, dans Le Poème commencé : « Je gagnerai la source et la mer ensemble ! » L’origine et l’ouverture, l’infime et l’immense, se trouvent-ils pour vous dans la nature et les lieux ?

P.D. : L’importance de certains lieux, j’en ai eu le pressentiment quand nous sommes venus, Jacqueline et moi, vivre dans la proximité de la mer, mais je n’en pris claire conscience qu’auprès de Jean Malrieu. Ce qu’il voyait dans le sud, pourquoi, dans le nord, ne l’aurais-je pas vu ? Il n’existe pas de lieux ingrats : ingrats, c’est nous qui le sommes par notre distraction.

     Dans nos villes, des trembles remuent, des grives chantent avant le jour. Tout serait si étriqué si nous renoncions à contempler comme à écouter. J’aime les espaces qui dépouillent, les plages à marée basse, sans un rocher, sans une île au large, les plateaux déserts, la montagne quand elle devient nue, mais ces empreintes de mouettes ou ces traces sinueuses que l’écume a laissées, ce sorbier qui pousse parmi les décombres d’un buron, ces fleurs dans l’herbe pourtant rare, il faut si peu, je ne tiens pas à me perdre là-bas, là-haut, je suis parfaitement disponible, assez vigilant aussi pour que l’infime et l’immense, le fixe et le mouvant, le proche et le lointain, l’intemporel et le furtif, le palpable et l’impondérable – comment ne citerais-je pas Breton ? –, cessent d’être perçus contradictoirement. Et comment ne penserais-je pas au Ryoan-Ji ? Dans un périmètre exigu, ces quelques pierres agencées selon des règles mystérieuses, ces ondes légères autour d’elles que ne brise aucun obstacle, nous serions en peine de distinguer l’ordre du chaos ou le fini de l’infini. Mais où je me trouve, tant pis pour moi si les lieux ne me semblent pas magnétisés, comme les mots qui ne rivalisent plus avec le silence, qui font advenir cet espace que, hors des poèmes, nous ne saisirions pas (ou que nous saisirions mal), où il n’est pas absurde de déclarer : « Je gagnerai la source et la mer ensemble ! » Selon les fables, l’origine n’est pas derrière nous, l’enfance nous précède, elle nous précède toujours. Et l’air est vif.

     Et, bien sûr, notre comportement à l’égard des lieux, notre comportement à l’égard des autres sont solidaires.

A.B. : Vivacité de l’air, mouvement, souffle et silence : le poème n’est-il jamais que surgissements ou « lectures de lumières », pour reprendre vos mots ?

P.D. : « Lectures de lumières », c’est le titre de l’une des sections d’Introduction au large. Les trois premières concernent des lieux familiers, le polder des Moëres en Flandre (« Moins qu’une phrase, plus qu’un murmure, / nous ne marchons que pour apprendre / la langue des roseaux »), la falaise du Blanc-Nez (« Une ammonite entre les mains, / puis une source »), la Baie de Somme (« N’accepter pour empreinte / que le dessin d’une rose des vents »). La quatrième lecture envisage le poème comme un lieu également : « Tu ne fermeras pas le livre, / un grondement de conque / au creux des paumes. » Ces lectures, toutefois, ne sont proposées que dans les dernières pages de l’Introduction, les lumières ne pouvaient s’offrir qu’alors, fluides, ascensionnelles. La plupart des lecteurs ne veulent se souvenir que d’elles, et des poèmes brefs, dans l’esprit du haïku, qu’elles imprègnent, mais d’autres poèmes, longs ceux-là, touffus, rappellent qu’elles ont été gagnées sur les nuits, l’insomnie, l’obsession de la mort. Ces poèmes d’écritures différentes se suivent ou alternent, le mouvement général les justifie. Je ne me sens pas autorisé à choisir, à n’infliger que l’angoisse ou à ne confier que des souffles libres : le livre – ou le recueil, puisque les poèmes ne s’élaborent et ne s’agencent que dans le tâtonnement – a ce mérite de ne rien dissimuler, même si une voix, parmi toutes nos voix, se détache, resterait-elle précaire.

A.B. : « Sommes-nous éphémères ? / autant que l’aile et le soleil / nous resterons ensemble », peut-on lire à ce titre dans La Juste incandescence : intensité, fragilité ne fraternisent-elles pas dans le poème et dans l’enfance ?

P.D. : Intense, le poème, parce qu’il est fragile : en cela il ressemble à l’enfance. Il en est même devenu inséparable. Les critiques qui rendent compte de mes livres, sauf si ce sont des femmes, négligent les pages que j’ai dédiées aux enfants. On peut parler tant qu’on voudra des lieux, non des enfants. Sous l’effet de quelle censure m’en serais-je privé ? Je ne cherchais nullement à braver un interdit, ces poèmes ont surgi, si je puis dire, naturellement.

     Jean Malrieu et Jean-Claude Renard ont eu la nostalgie de leur enfance, il est rare que je fasse allusion à la mienne. Au début des années quatre-vingt-dix, mes poèmes avaient suffisamment évolué, j’ai eu la certitude de naître à nouveau avec la naissance de mes petits-enfants. À partir de Fragments et louanges, tous sont nommés dans mes livres, remerciés. Ils ont grandi, mais nous restons ensemble dans ces chambres où nous les avons endormis, où nous avons assisté à leur réveil, dans les rues de nos promenades, dans les bois, dans les dunes. Ils ont comme nous des soucis et des peurs, mais de toutes ces heures communes, je retiens l’inaltérable vivacité qui les entraîne. Ils ne marchent pas, ils courent. Lorsqu’ils s’arrêtent pour ramasser un éclat de verre, une samare, ils se tournent vers nous pour les montrer, le visage radieux. Entre les mots, aucune hiérarchie : ils chantent. Ils nous orientent sur ces chemins où ne se pose plus la question de savoir si nous sommes éphémères. La citation de La Juste incandescence est ancienne : à la place d’incandescence, je dirais aujourd’hui résonance, la résonance à laquelle aspirent tous les vocables du poème, que nous avons à rejoindre.

     Dans Fragments et louanges, les poèmes inspirés par les enfants voisinent avec ceux qu’inspira la mort de ma mère. La joie n’aurait aucune portée si nous oubliions la mort : un poème n’a de force – ou de vérité – que s’il passe par le chœur où elles sont dites sans réserve. (Passage par le chœur, le recueil suivant.) Alors, alors seulement, il est un chant de reconnaissance. Il n’a pas renié notre part d’enfance. En dépit de tout, il fait vœu de confiance.

A.B. : Est-ce également par fidélité à ce vœu essentiel que vous avez si souvent travaillé dans la complicité de graveurs et de peintres ? À quelle connivence poésie et peinture, selon vous, s’ouvrent-t-elles ?

P.D. : Dans la compagnie des graveurs et des peintres, parfois des photographes, je cesse d’être solitaire. Je collabore avec eux, non pas pour qu’ils enrichissent un livre, mais pour que s’établisse une véritable relation entre le texte et l’image. Tantôt c’est moi qui débute, tantôt c’est l’autre. En m’envoyant une série de gravures ou de peintures, dont la mise en page est déjà fixée, il m’invite à me rendre où, par paresse ou négligence, je ne suis pas allé encore. Avec celui-ci je m’enfoncerai un peu plus loin dans le noir ; avec celui-là je m’accorderai un peu plus au matin. Pour celui-ci, des poèmes compacts, qui suffoquent avant de se relever ; pour celui-là, des lignes qui ne seront jamais assez limpides. Textes et images dans le livre d’artiste, dans ce qu’Yves Peyré appelle mieux le livre de dialogue, entrent en concurrence, se complètent, échangent leur ressources : l’œuvre est amicale. Ces textes, je les reprendrai sans les images, j’essaierai en les regroupant de faire que leurs formes variées collaborent elles aussi, afin qu’elles atteignent l’indispensable équilibre.

     À cause des poèmes, j’en suis venu à préférer au regard l’écoute, mais grâce aux peintres le regard n’est en rien prédateur, il ne s’oppose plus à l’écoute. Le hasard a voulu que je ne rencontre pas de musiciens. À Lodève, cependant, à l’occasion du festival, dans le cloître de la cathédrale, un joueur de oud a improvisé alors que je lisais : pour qualifier ces moments de ferveur, j’emploierai encore ce mot qui prenait ainsi toute sa signification, le mot de résonance.

A.B. : À l’écoute du « chœur » des poètes contemporains, quels sont ceux avec lesquels vous vivez en affinité ?

P.D. : Vous le devinez, je suis étranger à la plupart de ceux qui ne connaissent, comme il disent, que le travail de la langue. Nous ne pouvons laisser la langue en l’état, il revient au poème de la désentraver, de l’arracher à l’inertie, ce travail est permanent, mais s’il demeure exclusif, il restera aride : quelles semences y germeront ?

     Un chœur, dites-vous, je retiens volontiers ce mot, mais y participent tous les poètes que nous aimons lire et relire, d’aujourd’hui ou d’hier. La poésie ignore les siècles et les frontières, elle est le présent qu’elle transfigure. Elle est au cœur de la vie parce qu’elle va au-devant.

     La beauté prodigue, la poésie, nous n’avons pas avec elle oublié notre finitude, nous n’avons pas cherché à la vaincre, mais le don est infini.

Direction de la Revue : Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio