Jacky Essirard
Entretien avec Eugène Guillevic
Guillevic veille sur notre aventure poétique depuis son appartement de Paris. Son amitié ne nous a jamais fait défaut et la notre lui est totalement acquise, ainsi que notre affection. Il a bien voulu répondre à quelques questions pour la revue et partager un moment avec nous.
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Jacky Essirard : Nous arrivons à la fin d’un millénaire. Qu’est-ce que le passé, le présent, le futur te suggèrent lorsque tu regardes le monde ?
Eugène Guillevic : Lorsque je regarde aujourd’hui le monde, je vous partout le capitalisme soi-disant triomphant, abominablement pourrissant. Je le vois dans la misère ambiante, la sauvagerie des guerres incessantes, et pour parler du domaine qui nous concerne directement, je le dénonce dans le triomphe publicitaire et commercial de la pseudo littérature conformiste, le mépris et le désintérêt pour la poésie qui, par nature, est contestataire et tendue vers une société toujours plus humaine. Donc, ni en tant que citoyen, ni en tant que poète, je ne peux me résoudre au renoncement, de la construction d’un régime démocratique, humaniste, libéré de la tyrannie et de la perversion du capital. Nous devons tirer les leçons de notre histoire mondiale si riche en expériences catastrophiques. Il faut analyser les vices qui ont faussé, à la base, ces expériences, en tirer tous les enseignements, sans aucune concession et agir avec un esprit de fraternité et d’œcuménisme évangélique et anti-stalinien. Dépouiller le vieil homme demeure pour chacun l’acte premier de sa révolution. En dépit de l’histoire, je garde ma confiance en l’homme !
J.E. : Quelle philosophie de la vie as-tu trouvée dans la poésie ?
E.G. : Aimer. Aimer la vie. Aimer les êtres et les choses. Vivre en communion avec le monde. Tout dans mon travail sur moi-même, par l’écriture, pendant plus de soixante-quinze années, me conduit à cette certitude.
J.E. : Quelles sont les actions que tu regrettes ne pas avoir menées ?
E.G. : Ne pas être devenu un ange !
J.E. : Beaucoup de poètes ont franchi les limites du domaine de la poésie en écrivant des récits, des essais, etc… Pourquoi es-tu resté dans le poème ?
E.G. : Parce que le poème est pour moi un besoin vital. Il m’est essentiel comme l’air. Écrire autre chose n’aurait pas répondu à cette nécessité fondamentale, mais au contraire m’aurait détourné, distrait de ma passion requérante.
J.E. : À quoi ou au nom de quoi pourrais-tu sacrifier ta poésie ?
E.G. : La mort suffira.
Belley, le 10 août 1995
Daniel Aranjo
Entretien avec Eugène Guillevic
Nous donnons ci-après une interview, réalisée au domicile parisien de Guillevic le 26 avril 1993, où Guillevic, l’homme du site et du pays, en avait contre la notion, perçue sans doute comme trop moderne et descriptive, trop panoramique même, de « paysage » ; un mot qu’il lui arrive pourtant parfois d’employer mais dans un sens guère descriptif quoique subjectif (« Paysage » dans la section « Conscience » de Sphère, par exemple).
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Daniel Aranjo : Est-ce que la notion de « paysage » est une notion guillevicienne ? Est-ce que tu te sens concerné par ce mot, et cette réalité ?
Eugène Guillevic : Je me fais quelquefois, quand je suis à la campagne (pas en ville, ça ne m’arrive pas, ou très rarement), je me fais des tableaux : je prends cet arbre-là, ce petit étang…
D.A. : Ce n’est pas tout à fait la notion de « paysage »…
E.G. : J’aspire à ce qui est tout près de moi. Je ne vois pas bien loin, je n’aime pas beaucoup regarder avec des jumelles, j’aime mieux ce qui est près de moi, que ce qu’il y a dans le paysage… mais… La Plaine[1]… ça, c’est un poème sur un paysage…
D.A. : Est-ce que c’est parce que tu es un poète vertical que le problème du paysage t’indiffère, finalement ?
E.G. : Il ne m’indiffère pas : il ne m’inspire pas.
D.A. : Et si tu étais un poète horizontal, est-ce que tu aurais une vision beaucoup plus panoramique du paysage ?
E.G. : Sans doute oui… je suppose…
D.A. : Le mot « paysage » n’est pas un mot, à première vue, que tu mettrais dans l’un de tes dictionnaires[2]…
E.G. : Non… non… ça ne me dit rien…
D.A. : Ce n’est pas le genre de mot sur lequel tu pourrais faire quelques acrobaties comme celles que…
E.G. : Trop flou…
D.A. : Toi, tu es euclidien[3], vertical comme un menhir…
E.G. : Oui ! Oui… oui… J’aime le concret, je rêve tout le temps d’être un rocher, je regrette de ne pas l’être…
D.A. : Tu as quand même écrit quelque chose qui s’appelle Herbier de Bretagne[4] : alors, est-ce que c’est une forme de paysage, ou non ?
E.G. : C’est vu de près. C’est de la Bretagne vue de près.
D.A. : Donc, tu as une vision trop verticale et trop microscopique pour te sentir concerné par la notion de « paysage » ?
E.G. : J’ai une mauvaise vue. J’avais, avant d’être presbyte, cinq dioptries d’astigmatisme et cinq dioptries de myopie. C’est dire que je ne voyais pas beaucoup. En vieillissant, la presbytie a corrigé un peu la myopie, je vois mieux qu’avant, mais je suis toujours aussi astigmate.
D.A. : Je vais te poser une question moins idiote qu’il n’y paraît. On a expliqué le Gréco, qui est un peintre vertical, par une hypothèse faisant intervenir l’astigmatisme. Est-ce que tu crois qu’il y a un lien entre ta vision verticale du réel et tes problèmes de vue ?
E.G. : C’est bien possible… c’est bien possible…
D.A. : Donc, toi, tu serais partisan des gens qui expliquent le Gréco par une hypothèse d’ordre ophtalmologique ?
E.G. : L’astigmatisation… oui, oui…
D.A. : Carnac[5], pour toi, ce n’est pas un paysage ?
E.G. : … C’est des éléments. C’est des éléments. C’est la préhistoire.
D.A. : D’ailleurs, je vois sur ta porte une très belle chose : une photo de pancarte où il est écrit : « Les visiteurs ne s’intéressant pas à la préhistoire sont priés de ne pas entrer en ce lieu »… toi, tu t’intéresses à la préhistoire… avec les dates, ou sans les dates ?
E.G. : Ah sans les dates. Les menhirs, on ne sait pas les dates. On ne sait pas.
Tiens, je vais te chanter une petite chanson. C’est un petit garçon qui me l’a téléphonée ; il me dit : « Je vais vous dire un poème de vous, et ce poème, c’est une chanson. » C’est Le Glyptodon :
Je rencontre un Glyptodon
Qui traînait son ventre à terre.
Je lui dis : « Mais qu’as-tu donc ? »
Il répond : « Le quaternaire. »
« Oui, vois-tu, je sens qu’il vient,
Que c’est la fin du tertiaire
Et donc aussi notre fin,
C’est dans tous les dictionnaires.
Il n’y aura plus d’égards
Pour nos grandes carapaces
Puisqu’il y aura des chars,
Ça fait plus mal quand ça passe.
C’est pourquoi je suis atteint.
Savoir la fin de son règne
N’est jamais bon pour le teint,
Qu’on soit dieu ou musaraigne. »
D.A. : C’est du Guillevic ?
E.G. : C’est du Guillevic. Ça figure sur un disque de chansons. Je ne sais pas où il l’a eu. Je l’avais complètement oublié.
D.A. : Oui, tu vis vraiment dans le présent… Alors, le Guillevic de 1993, il est plus menhir que le Guillevic de 50, plus menhir que le Guillevic de…
E.G. : Peut-être… Peut-être… peut-être bien… Je me sens plus proche du menhir…
D.A. : Tu ressembles de plus en plus à Guillevic, alors…
E.G. : Oui… je suis… le frère des menhirs… (rire)
D.A. :…de plus en plus, oui…
E.G. : J’ai appris à marcher parmi, dans les menhirs, tu sais…
D.A. : Et est-ce que tu marches comme un menhir ?
E.G. : Non ! (rire) Les menhirs, on n’y marche plus dedans… Tu sais que c’est bouclé, à Carnac…
D.A. : On marche autour, sur des passerelles…
E.G. : Il y a des belvédères, au-dessus, oui… Les menhirs du Menec sont tout près du port de Carnac et comme je suis né au pied de l’église, ma mère me faisait marcher dans les menhirs. C’est le jardin public de Carnac ! (rire)
D.A. : Je vais te poser une question un peu absurde : si Guillevic devait amener un livre de Guillevic sur la fameuse Île Déserte – sur le Menhir Désert ! – lequel il amènerait ?
E.G. : Oh… pour l’instant… j’amènerais Maintenant[6], parce que je le vois mieux que les autres.
D.A. : Donc, sur le Menhir Désert, Guillevic amènerait le dernier Guillevic ?
E.G. : Le dernier recueil… oui… (rire)
D.A. : Est-ce que tu as déjà fait des poèmes en rêve ?
E.G. :… Je ne me souviens pas… En demi-rêve, oui…
D.A. : C’est là que le magnétophone est intéressant… Et je sais que tu te sers du magnétophone en voiture aussi.
E.G. : En voiture, j’en ai fait, oui…. Le Lac… de Motifs[7].
D.A. : Tu conduisais, ou pas ?
E.G. : Oui, oui… (rire)
D.A. : Tu sais que Montaigne ne pensait jamais aussi bien qu’à cheval… toi, c’est la voiture…
E.G. : Ou la moto…
D.A. : Tu faisais des bouts de poèmes à moto ?
E.G. : Ça m’arrivait, oui… J’ai laissé la moto à cinquante ans à peu près… La voiture, j’ai arrêté à soixante-quinze ans… parce que je commençais à avoir peur… Je suis un homme sensé…
D.A. : Tiens, qu’est-ce que c’est ? Un mémoire d’étudiant sur le rôle du toucher dans ta poésie… C’est peut-être pour cela que tu ne te sens pas concerné par le paysage : parce que tu es un homme du toucher.
E.G. : Oui… oui…
D.A. : Tu es une sorte d’aveugle, alors ?
E.G. : Oui… oui…
D.A. : C’est peut-être pour cela que la notion de « paysage » ne t’intéresse pas…
E.G. : Ce n’est pas qu’elle ne m’intéresse pas : c’est que je ne suis pas patient.
D.A. : Il y a beaucoup de thèses qui ont paru sur toi ?
E.G. : Oui, oui… Celle-là a été faite par un Écossais…
D.A. : Tu as comptabilisé les thèses qui ont été faites sur toi ?
E.G. : Non, non… Ma femme sait où elles sont, moi je n’en sais rien… Celle-là est bien… Ça s’appelle… « Un sauvage de la modernité »…
D.A. : Oui… Oui… tu es un… un primitif qui paie des impôts ; c’est ça ?
E.G. : (Rire) C’est un beau titre, ça.
D.A. : Si je comprends bien, tu es au milieu du paysage et, en bon primitif, tu ne le vois pas : tu as le nez dessus.
E.G. : (Rire)
D.A. : Tu fais peut-être même du paysage, tu donnes des bouts d’espace et de paysage sans t’en apercevoir…
E.G. : (Rire)
copyright NU (e) Béatrice Bonhomme, Hervé Bosio dir.
[1] Texte très peu connu de Guillevic paru en 1986 chez l’éditeur Lettres de Casses, Draguignan (plaquette tirée à 240 ex.).
[2] Par exemple, Lexiquer, autre ouvrage très peu connu de Guillevic, tiré à 1000 exemplaires par l’éditeur La Tuilerie tropicale, Saint-Martin-de-Castillon, en 1986. À la lettre « P », pas de « Paysage », mais ce poème-lexique :
La Plaine :
Une étendue
Pleine de terre.
Est-ce un paysage, « composé » de presque rien et de presque tout ? du paysage ? du paysage horizontal ?
[3] Guillevic aurait voulu être professeur de sciences, mais les revenus modestes de sa famille ne l’ont pas permis. Guillevic a travaillé toute sa vie à l’Enregistrement et pour le Ministère de l’Économie. Sur cet Euclidien, voir Euclidiennes (poésie-géométrie), paru en 1967 chez Gallimard et repris, depuis, en Poésie/Gallimard (1985).
[4] Dernière section d’Étier (Gallimard, 1979), repris depuis en Poésie-Gallimard (1991).
[5] Guillevic est l’auteur de Carnac, l’un de ses textes fondamentaux (Gallimard, 1961 ; repris depuis en Poésie-Gallimard en 1977).
[6] Cette interview a été réalisée le 26 avril 1993. Maintenant (tout un programme à l’égard de la perception du réel chez Guillevic !) venait juste de paraître chez Gallimard, en collection blanche (achevé d’imprimer en date du 30 mars 1993).
[7] Motifs (Gallimard, 1987, coll. blanche).
