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À ras, La parole précaire de Jean-Marie Corbusier

Par François Migeot


[1] La parole précaire, Le Taillis Pré, 2026. Avec une postface et un frontispice de Dominique Neuforge.

          Dans ce nouveau livre, plus que jamais, la poésie de Jean-Marie Corbusier aura encore été écrite À ras [1]. À ras du monde, à ras du langage, à ras de page, à ras de l’être, à ras du silence, à ras du cri, à ras de la poésie. Entreprendre à son propos la rédaction d’une note de lecture expose le commentateur à une double aporie : tenter un surplomb que les poèmes rendent vain, voire dissuadent ; user de mots pour rendre compte d’un travail qui soumet les mots à la question et qui reconduit la parole à sa précarité. En effet, de la lecture, de sa rémanence, il reste l’entrechoc de la puissante débâcle de ces textes en archipel qui fondraient sous la lumière d’une glose explicative. Restent le geste, le souffle, le silence l’intranquillité qui conduisent la dérive :

Une fois de plus — écrit Dominique Neuforge dans sa si sobre et clairvoyante postface — Jean-Marie Corbusier aura poussé le souffle jusqu’au bout faisant entendre une profonde respiration qui touche chacun de nous […] (125)

Oui, de ces mots posés, presque au bord de leur évaporation, reste l’envoi, toujours vif, qui saisit la lecture.

          Si la parole de Jean-Marie Corbusier est ici précaire,

parole perdue

                              à l’extrême du cri (75)

c’est qu’elle est magnifiquement pauvre, comme à ras de soi (44). Dépouillée de tout affichage esthétique, de toute  séduction d’un « beau » à visage rhétorique, de tout lyrisme superflu ; les affects y travaillent par en dessous, dans la frugalité des images, des blancs, des ruptures, dans la discontinuité discursive soutenue par une mise en page éclatée. Et, comme dans toute œuvre majeure, c’est en son sein qu’il faut chercher des recours : sans jamais le clamer ni le chercher, toute poésie nécessaire ne dit pas ce qu’elle fait, elle le montre. Témoin, ce bref art poétique que nous offre la page 84 :

Au plus pressé

au plus court

parole fragile

seule

dans sa destination

se donne brève et se retire

attendue

plus loin qu’elle-même

en son recommencement

inquiet

blancheur qui gagne

à mon encontre (84)

Malgré — ou grâce — à cette fugacité, cette parole fragile ne renonce pas pour autant à la saisie du poème. Elle le cherche à ras.

          À ras du sensible qui déborde la langue, dans ce vrai insaisissable qui nous sidère et suscite le poème qui se met alors en quête :

Terre éblouie

hors langue

la nuit le jour

parlent

 le vrai

au bout qui craque

poème à son surgissement (41)

Il aura à œuvrer

sur un trop plein

où le réel tremble

désarticulé (104)

et

Sur le dehors

ce qui sans nom

                      s’articule (22)

au sein d’une parole qui reste le seul recours pour capter un reste de jour, malgré l’effondrement des échafaudages qu’elle risque pour l’approcher :

penchée sur le dehors

                       parole

pur effondrement

je me remets à toi (97)

          Parole qui œuvre aussi à ras d’un sujet démuni de lui-même, car étranger — bien que contre, tout contre — au dehors qu’il éprouve et qui lui donne visage[2] :

parole qui ne va

qui ne dit rien

précaire

d’une ombre à l’autre

                      entre deux blancs je suis exclu (10)

D’où ce constat :

le monde tourne

et je suis absent (11)

          Ce livre de J.M. Corbusier aura été[3] le vibrant déploiement désabusé d’une parole aux aguets d’une présence ;  celle du monde, celle du sujet, celle du poème, dans leurs frêles alliances. Il est dans l’effort d’être, mais aussi d’avoir été, chaque futur antérieur donnant la vie et le travail du poème comme le témoignage d’une tentative téméraire.

Celle d’avoir été cette fenêtre que le poème tendrait à devenir, s’il pouvait rendre son balbutiant éclat (61), devenant

page alors

à son éclat

de l’autre côté (61)

Mais le monde reste Au large,

                                                   mais au large

ce sur quoi

j’aurai parlé

l’éclat en cours (106)

Entre fenêtre et page, dans ce recto – verso, le lecteur recueillera les traces de cet éclat en cours que soulève le poème.


[1] À ras, du même auteur,  Le Taillis Pré, 2023.

[2] Dedans et dehors convergent dans l’émergence d’un sujet qui est ce qu’il voit, sent, ressent. Le livre entier est cousu de cette alliance.

[3] On peut relever, au cours du livre, une quinzaine d’occurrences de ce futur antérieur qui conjugue l’avenir et son abolition, et qui n’est pas sans rappeler un certain « never more ».