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Brisées de l’amour de Livane Pinet, une revisitation contemporaine de l’amour courtois et de l’élégie par Béatrice Bonhomme

Dans le désenchantement du monde moderne, Livane Pinet, revisitant l’élégie amoureuse, envisage, dans la mélancolie, les chances d’un réenchantement du monde : « Leur amour entre / deux ciels / suspendu à un cil ». Il s’agit de garder, de l’intérieur des puissances de la langue, la phraséologie nostalgique, la posture de la promesse ou la destination prophétique de l’Ouvert : « On ne compte pas les fenêtres /dans la demeure de l’amour / on ne compte pas les portes ouvertes / sur les prés ». Le texte devient le gardien mélancolique de la finitude, la découpe d’une mystique du silence, l’occupation d’un improbable seuil : « Elle ne désespère pas / elle attend le jour où / Il n’y aura plus de temps ». Poète, Livane Pinet a à cœur la recherche d’une intensité, et ne peut être indifférente à la question du lyrisme, entendu comme un mouvement où se cherche dans le poème une parole capable de se hausser jusqu’au chant litanique, opposant à l’anéantissement un poème d’amour. Son livre est celui d’une quête et l’on pense aux nuits de Jean de la Croix : « J’ai les yeux crevés / et ma nuit s’éclaire ».

 Brisées de l’amour, évoquant, dans l’héritage des Lais de Marie de France, les branches que le veneur casse, sans les couper, pour marquer la voie de la bête, renoue, par son titre avec la terminologie de la chasse à courre « l’amour est un cerf qui brame dans la brume / d’un matin vert / l’amour est ce chevreuil à l’orée du bois bleu – / la détonation et le dernier bond de l’aube / sur la vitre de son œil ». Dans la lignée de Dante et de Pétrarque, le recueil retrouve aussi la poésie des troubadours reposant sur le triptyque de l’amour, de la poésie et de la perte : « Dans le cœur nous sommes déjà séparés ». « Entrebescar » ou entrelacement : « L’un passe en l’autre / et l’autre en l’une s’emmêle/ dans une même étoffe amour / les tisse et les déchire ». Le recueil est la figuration d’un entrelacement amoureux espéré, attendu mais sans cesse ajourné, devenant comme pour les troubadours « amour de loin ». Le mode de relation est la double négation, via negativa propre à la théologie négative. L’amour est l’autre et le non-autre, dans un chiasme permanent qui renvoie à l’aporie de l’amour à la fois immanent et transcendant : « Au-dedans ils sont le dehors même/ Au-dehors le dedans même ». L’amour dans la méditation de Livane Pinet rejoint la fleur inverse du troubadour : « Peut-être rien que la fleur d’un fruit /qui ailleurs loin d’ici /mûrit », fleur croisée ou fleur de gel qui signifie simultanément la promesse du bonheur et sa disparition désespérée : « Ils sont/ comme deux cristaux de sel sur la pupille / tournée vers l’intérieur. »  De l’intime, le poème va à l’universel et à l’anonyme, celui du conte de Cendrillon, de la légende de Castor et Pollux ou encore du mythe d’Orphée, l’aimé restant toujours dessaisi. Ainsi à cette expérience spirituelle correspond une forme originale. Le poème espère l’objet aimé, l’épure jusqu’à l’abstraction, et suscite une nouvelle sensualité chargée cette fois d’éternel. Un mouvement revient sans cesse à la fois identique et différent.  Écriture du poème comme d’un retour de la langue sur elle-même, involution où les choses sont prises et reprises par les mots de la même façon que se rythmerait la mer : « Il était ce rocher / elle la vague »  « Ils attendent/ Ils attendent toujours / sans savoir ce qu’ils attendent / Ils deviennent l’attente / délivrée d’elle-même », forme de litanie ou de prière : « Dans le corps de leur amour / ils se tiennent à l’écart / A l’écart de leur amour / ils se tiennent au cœur », qui est à la fois une louange et une ascèse à travers des mots de sensualité incorporelle et de sobriété lyrique. Dans la poésie de Livane Pinet, le lecteur ne peut qu’être frappé par le grand nombre de répétitions, de reprises de termes dans une sorte de circularité où le vers, « versus », semble sans cesse revenir sur lui-même. Le poème est fondé sur la force lancinante de l’obsession comme si la remise du mot à côté de lui-même pouvait mimer et produire l’identité toujours inouïe, à la fois de l’être et du non-être dans l’image inimagée du poème : « Au cœur de la nuit/ pas d’image ». Sorte de sur-place poétique, entre les deux pôles principaux de l’hésitation et de la rature, de l’oxymore et du paradoxe : « Pour le lui dire elle le lui tait/ Pour le lui taire elle le lui dit », l’écriture ne s’affirme que pour mieux se suggérer comme effacement de ce qu’elle vient à peine de souligner. Le langage va donc procéder par rétention, dénégation et annulations successives. Méditation sur l’amour, le recueil devient le lieu où les choses se rencontrent et conjointement le lieu où elles s’annulent, où l’écriture tente de retrouver une unité saisie aussitôt dessaisie.

Ainsi l’esthétique de Livane Pinet, va évoluer de la passion au retrait dans une sorte de détachement, apprenant la valeur du neutre, du rien, de la réserve, du silence, d’une discrétion s’ouvrant à la transformation. Sa quête s’oriente vers une absence de signes, une suspension, un effacement. Le pouvoir poétique procède ici d’un retrait, le sens se dérobe au moment où l’on croit le saisir : « Elle brise de ses doigts / chaque lettre brindille / et dans la nuit noire / elle en fait des étoiles » Nommer, c’est s’absenter et seul l’anéantissement permet de rendre la présence : « En son absence elle chérit sa blessure – il ne lui a rien laissé ». La poète choisit le détachement intérieur, poésie lointaine, belle dans sa limpidité, dans son atmosphère de présence-absence, de manifestation et de retrait dans l’aller-retour, le va-et-vient des choses. Rien n’accapare l’attention, tout ce qui commence à prendre forme se retire et se transforme, écriture comme traces, sentiment de renoncement qui l’auréole de vague et de solitude : « la cendre des mots envolés / c’est tout ce qu’ils ont à sauver ».  Poésie qui n’est accessible qu’à partir d’un véritable itinéraire intérieur, le vide accueillant en lui tous les mondes possibles : « Elle oublie qu’elle n’est qu’un atome / de patience/ dans le grand corps vide de l’amour ». L’expérience émotionnelle de l’amour est décantée « Leur amour est sans voix / Leur amour est sans mots / Leur amour est sans visage ».

L’écriture devient celle de l’effacement du signe. Noli  me tangere. Au désir de toucher la merveille, s’ajoute l’interdiction du contact pour laisser chance à la fragilité, les formulations négatives abondent, rappelant la méthode apophatique de certains mystiques, présentant une allégorie de l’absolu. Pour inspecter l’invisible, il s’agit d’introduire une sorte de vide dans le langage. Ce qui est essentiel ne se perçoit que par le creux qu’il dessine, créant le mystère. Cette constitution paradoxale du sens joue un rôle essentiel car il s’agit de faire corps avec l’amour, tout en restant distant de lui. L’amour est cela même qui se trouve hors de la saisie. Fatalité de la non-connaissance, de la non-possession, de la non-conquête inscrite dans la manifestation même de l’amour. C’est autour d’une absence, au cœur d’un néant que s’inverse et se retourne l’écriture poétique par l’introduction d’une sorte de vide, d’absence dans le langage. Vivant chaque instant comme un dessaisir, la poète saisit en poète les choses à dire, en même temps qu’invisiblement elle se retire, ne nous donnant de l’amour que pauvre, dénué, fragmentaire, fêlé.

                                               Béatrice Bonhomme