| C’est avec tristesse que nous avons appris le décès de Marc Alyn, qui nous a quittés le 7 décembre 2025.Nohad Salameh, son épouse, la SGDL, l’Académie Mallarmé, le Pen club, la Maison de Poésie Fondation Emile Blémont vous convient à la cérémonie funéraire qui se tiendra le mardi 16 décembre à 11h à la Chapelle de l’Est du cimetière du Père-Lachaise |
| Entrée par le 55 rue des Rondeaux, 75 020, Paris |
Intervention de Sylvestre Clancier, président de l’Académie Mallarmé, le 16 décembre 2025 à 11h20 dans La Chapelle du Père Lachaise, avant l’inhumation de son ami, le poète Marc Alyn de l’Académie Mallarmé.
Mon très cher Marc, tu viens de nous quitter, notre peine est immense, mais nous aurons à cœur aujourd’hui, maintenant, ici même, dans cette chapelle du Père Lachaise très proche de cette tombe où tout à l’heure tu seras inhumé, non loin de celle où repose cette autre comète dans le ciel des lettres françaises, que fut Raymond Radiguet dont Le Diable au corps et Les Joues en feu nous éblouirent jadis, oui nous aurons à cœur, au nom de l’Académie Mallarmé et de celles et ceux qui la composent, de rappeler cette autre comète de la poésie que toi-même tu as été, à l’âge de 20 ans, en 1957, avec tes poèmes visionnaires et fulgurants, car tu fus un nouveau Rimbaud, lorsque tu publias chez Seghers Le Temps des autres qui reçut le Prix Max Jacob.
L’œuvre immense que tu nous as donnée ensuite est la preuve étincelante de ce que, nouvel Orphée, tu inventes le poète, l’incarne et ce faisant métamorphose l’Être. Cela, je l’ai écrit, dans L’Aimant de la poésie, car nous avons toujours partagé cet amour et cette aimantation. Oui, avec ta langue, tu recrées le monde, tu l’enchantes et tu actives la vraie vie qui n’est pas seulement ailleurs, mais qui est également ici. Ton Verbe de poète, tel celui du poète premier, bouleverse le monde, exalte l’air, le feu et tous les éléments, transmet des secrets oubliés d’alchimiste qui restent et resteront à déchiffrer. Avec tes mots, tu convoques les pierres et les astres, la lave et le feu des volcans, tu jettes des couleurs sur la terre où s’entremêlent l’herbe et le vent, où naissent les bêtes sauvages. Tu dénonces la bête humaine et, sans peur, tu t’approches d’elle, en frère humain, pour la surprendre et lui transmettre l’appel de l’humain véritable. La langue oubliée, la parole perdue, renaissent par la magie de ton Verbe et de tes visions. Les Alphabets du Feu sont éblouissants, ils te valent le Grand Prix de l’Académie Française et le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres.
A la proue d’un bateau ivre, d’un hasard jamais aboli, par les mots sortis de ta bouche, en cris rituels, lancers de dés qui tentent à la fois de dire et de conjurer la douleur, roulant entre les voyelles les épaves d’un monde incompris, tu fais surgir les syllabes secrètes longtemps ravalées dans la gorge, seules promesses vraies d’un lieu, d’un lien, qui uniraient les hommes murés dans leur terreur et leur donnerait l’harmonie, la couleur, la poésie, la vie !
Tout cela, mon cher Marc, tu l’as fait, nouvel astre de la galaxie Nervalienne, Rimbaldienne, Ducassienne et Daumalienne. Toi qui naquis à Reims, comme ton aîné sublime, René Daumal, mais presque trente ans après lui, tu as su comme lui vivre en poète authentique et en frère pour porter l’amour à l’incandescence absolue avec cette passion admirable et partagée que tu as chantée dans tes œuvres, avec notre chère Nohad Salameh, merveilleuse et généreuse poète elle aussi. Tu as aussi été un Hérault et un généreux passeur pour les poètes de ton siècle, grâce à la remarquable collection de poésie que tu as longtemps dirigée chez Flammarion, mais aussi avec tes traductions et tes présentations de grands poètes qu’il fallait absolument faire mieux connaître en France. Ce fut notamment le cas pour l’étonnant poète slovène Kosovel. Nos amis des lettres slovènes ne se sont pas trompés tant ils ont eu à cœur de te célébrer. Je m’en souviens, j’y étais.
Justice t’a enfin été rendue par mes deux amis poètes et éditeurs qui sont devenus aussi les tiens : Jean Portante qui a publié quelques uns de tes chefs-d’œuvre aux éditions PHI et Andrea Iacovella qui vient de publier en trois forts et beaux volumes tes Œuvres poétiques, accompagnées d’un essai critique les mettant en valeur, aux éditions la rumeur libre. Je les représente aujourd’hui aux côtés de notre chère Nohad et j’en suis fier pour avoir œuvré à cela à leurs côtés. Merci mon très cher Marc pour tout ce que tu as incarné et accompli !
Ton ami et ton frère, Sylvestre.
Je lirai à présent un de tes poèmes extrait de ton livre L’ETAT NAISSANT publié en 2022 par Jean Portante aux éditions PHI.
Il s’intitule « Coûte que coûte la parole » et il est en quelque sorte prémonitoire.
Recouvert peu à peu de couches d’écritures, le poète s’enfonçait
en son propre tombeau maçonné de versets
- mais c’était pour bondir, saumon, hors de la mort.
Toute œuvre était posthume. Seuls les censeurs lisaient.
Le poème actionné par le rêve,
connaîtrait-il le sacre des typographies sur Japon impérial
ou finirait-il, anonyme, sous la presse à effacer des bûchers ?
Derviche excommunié
Le poète mettait à jour les brouillons de l’enfer
écrivant comme on prie, ou plutôt comme on crie.
Archéologue des vocables avec sa lampe au front,
Dédalus, Hermès, Orphée de l’ère du soupçon
dévoré de talmuds et d’illuminations
sur la rive où fuyait haletante, la mer,
il progressait de gauche à droite, pensé par sa pensée,
enterré vif au plus dru de l’éclair
épousant la métamorphose plutôt que la métaphore.
Vous trouverez également ici les articles consacrés à son œuvre par Béatrice Bonhomme :
Entre encres, proses et poèmes, un mémorial de la beauté et de l’amitié
T’ang l’obscur, Mémorial de l’encre ((Voix d’encre, 2019) est un hommage bouleversant de Marc Alyn à son ami disparu à travers un texte tissé de poèmes et de proses dans l’alternance des encres de T’ang Haywen (1927-1991). Ce dernier, calligraphe de l’invisible, d’origine chinoise, élaborait d’éblouissantes cosmogonies dans son modeste atelier de Montparnasse où les deux amis, poète et peintre, se retrouvaient pour faire signe à l’absence par le poème et le trait. Passion et dessaisissement sont les signes de ces deux œuvres qui se rencontrent et se croisent dans la profondeur de leurs traces, comme effacées par un cristal de neige.
Le poème se tisse répandant son sang d’encre comme la trace de la calligraphie sur la page blanche. Traces de pluie, empreintes de l’arbre ou de la forêt, mains éblouies sur les cavernes de la mémoire humaine, marécages de silence, fleurs de l’invisible, taches de lumière, ocres des terres et des automnes, bulles d’eau et de nénuphars, bouquets de feuilles et de neige. Le trait et le poème procèdent d’un retrait, le sens se dérobe au moment où l’on croit le saisir. Nommer, c’est s’absenter et seul l’anéantissement permet de rendre la présence. Poète et artiste choisissent le détachement intérieur, l’apprentissage de la douceur, du vide et de ce qui spontanément advient. Le poème et la calligraphie adviennent par ce qu’il y a de plus subtil, reliant entre eux les différents aspects du réel, les ouvrant l’un à l’autre, les faisant communiquer dans une nouvelle esthétique du passage et de la porosité comme disponibilité aux fluctuations du monde, comme limpidité et transparence :
Le néant – confiait-il – inverse le vivant
tel un gant retourné
dans le sens de l’absence :
l’univers– livre déroulé
gelée royale
ou neige épouvantée.
Poésie faite de cristal et de simplicité. En face du poème, le texte en prose se présente en italiques : « Nulle empreinte sur la grève ». Poésie sereine et détachée, belle dans sa limpidité, dans son atmosphère de présence-absence, de manifestation et de retrait. Rien n’accapare l’attention ni ne l’obnubile. Tout ce qui commence à prendre forme se retire et se transforme, tracé d’écriture comme traces, sentiment de dessaisissement qui auréole l’écriture de vague et de solitude, mais cette délicatesse contient la plus extrême présence, ce qui passe inaperçu devient inoubliable, la saveur idéale étant celle de la neige, de l’eau, de « la respiration des oiseaux privés d’ailes ». Poésie qui n’est accessible qu’à partir d’un véritable itinéraire intérieur, le vide accueillant en lui tous les mondes possibles de « l’homme, sous-entendu, escamoté »
Peut-être ai-je omis d’effacer
sur le sable lagunaire
mes pas riverains du Léthé ?
L’expérience émotionnelle est décantée, la conscience reflète d’autant mieux, selon la vieille métaphore de l’eau paisible et du miroir, l’infinie richesse de la vie intérieure et « l’or potable des chrysopées / au terme des odyssées prodigieuses ». Le cheminement est initiatique, franchissant les seuils et les porches vers une sagesse ancienne, faite de porosité au monde : « Peut-être notre karma s’édifiait-il sur les débris sanglants de ces identités ». Paysage de calme, de solitude, paysages noirs, ocres et blancs, au tracé circulaire, ouverts sur de vastes étendues. L’écriture devient celle de l’effacement du signe, de ciels d’ocre et de blancheur neigeuse : « la mort […] ne tuant qu’afin de se défendre des attouchements de la vie ».
Quelque chose commence là où se retire une fin qui se survit, transitoire.Le tracé d’herbes est intouchable, intact. Il ne se donne à voir qu’au tact de l’œil. Le fragile et l’intouché font image de virginité. La profusion des miroitements, vite devenue l’idée d’une fuite ou d’un envol, qui enjoint de saisir avant que tout échappe, se contraste de l’impression d’un noli tangere de neige et de fleur. Au désir de toucher la merveille, s’ajoutera l’interdiction du contact pour laisser chance à la fragilité et à la scintillation d’une beauté qui s’évanouit.
La Chine intérieure de Marc Alyn et de T’ang Haywen est imprégnée de cette esthétique du retrait : « au-dessus d’un royaume tissé de courbes et de griffures, enfanté par l’encre de Chine ». Ce qui est essentiel ne se perçoit que par le creux qu’il dessine, créant le mystère : « l’œil s’envolait à paupières battantes, ivre de se dissoudre en l’air vibrant d’abeilles ». Le foyer complexe d’où rayonnent les voies est une situation de séparation : « les pluies sans feu ni lieu issues d’un ciel revêche, ruisselaient sur la ligne de fuite des confins ! ».
La pensée de l’absence l’emporte, comme si l’écriture à mesure qu’elle formulait le désir, l’abolissait, dissolvait son objet. L’originalité de cette poétique de la Chine intérieure, entre poèmes, proses et encres, réside dans ce lien entre l’inscription d’une part et l’effacement d’autre part.
il pratiquait le contre-envoûtement
l’exorcisme des formes
habile à dénouer
les nœuds gordiens de l’horizon
Fatalité de la non-connaissance, de la non-possession, de la non-conquête inscrite dans la manifestation même du désir. Le voyant est un voyageur en blanc : « Le ciel, ballon bleu échappé de la main d’un enfant, fait claquer dans le vent ses étendards de neige ». Le blanc énonce l’effacement de ce qui a été dit, le lieu où la signification fera défaut. C’est autour d’une absence, au cœur d’un néant que s’inverse et se retourne le poème.
Introduction d’une sorte de vide, d’absence dans le langage. C’est dans le blanc que gît l’essentiel, le temps blanc : « Entre la mémoire et le vide, l’éternité creusait ses casemates, lesquelles ne contenaient, le plus souvent qu’un jeu de cartes éparpillées sur un tapis poussiéreux brodé de volubilis d’une blancheur de perdrix des neiges ». Il n’y a rien à dire, seulement un geste blanc à accomplir, point de fuite infini, trou dans la représentation. Dès lors le poète et l’artiste approchent du principe de nécessité intérieure. Vivant chaque instant comme un dessaisir, pensant nu, ils permettent de muer les dominations en dessaisissement :
Lorsque la mort nous embobinera
dans le papier tue-mouches de ses bandelettes
au point zéro des muettes horloges
seuls les porteurs de cannes blanches
formeront notre garde rapprochée
Le poète et le peintre, « voyeurs éborgnés » saisissent, en même temps qu’invisiblement ils se retirent, ne nous donnant du réel que pauvre, dénué, fragmentaire, fêlé. Juste « la ligne mélodique » du poète et du calligraphe. Au bord de l’eau, la neige tombe et la Chine intérieure devient neige intérieure, neige plus profonde, le cœur découvre son retrait, son renoncement, sa simplicité. Il s’agit de faire de l’absence une alliée, une source de reflets. Poétique de l’absence, du non-dire, du seuil et du bord :
les sans-yeux –laissait-il entendre–
Sont les lecteurs les plus lucides
Tout va vers une esthétique de cristal et d’automne, recherche de beauté diaphane signe de « terreur des squales blancs », prise qui ne saisit pas hormis l’or des mondes, des enfances, des spectacles dans le rideau rouge des miroirs.
Ces nageurs du dessous de l’onde
[…] se meuvent sans un geste
s’expriment sans parler »
Le poète et l’artiste entrent dans le monde intérieur, hier, demain peut-être dans l’intérieur de la mort, par la route de l’absence. Partout le sel, l’automne, la trace d’encre chinoise, l’ocre et le noir tracé forment le décor de cette esthétique de la réticence. Le texte est du côté du vide, de la béance, de la porosité, de l’ouverture, de la disponibilité où tout peut advenir de ces oracles, de ces épiphanies, de ces aurores, de ces lumières, de ces nuits hallucinées où viennent boire les loups.
Le geste de l’écrivain et du peintre est geste de distanciation, de dessaisissement, de retrait. Désormais la nudité est dénuement comme vœu de pauvreté, comme voie de pauvreté, la poésie est faite de trous, de lacunes où « s’évanouissent les locataires de ces immeubles tatoués ». Le poète et le calligraphe s’avancent ensemble, dans l’humilité, vers la foudre, l’or et la vision hallucinée où luit le Noir suprême :
sans laisser plus de trace
qu’un flocon pris de neige
dans les closeries du cristal.
L’œuvre poétique de Marc Alyn : un itinéraire alchimique
Les trois volumes des œuvres poétiques de Marc Alyn se déclinent comme une merveilleuse somme poétique dans les éditions de La Rumeur Libre, Andrea Iacovella, l’éditeur étant lui-même un extraordinaire visionnaire du livre et de la collection, créateur d’une sorte de bibliothèque absolue, bibliothèque universelle qui a pu être rêvée par un philosophe et mathématicien comme Kurd Lasswitz ; ou encore véritable architecte, lancé dans une quête d’un Graal littéraire, renvoyant à la Bibliothèque de Babel de Borgès. Cette vision, ou véritable pensée philosophique du livre, s’exprime dans le soin apporté à chaque partie de ce volumen qui se déploie comme un fabuleux monument aux lisières du rêve et de l’imaginaire.
Chacun de tomes est initié par une préface magistrale, la première de Jean-Jacques Celly, la deuxième par Georges-Emmanuel Clancier, et la troisième signée Pierre Brunel. Chaque recueil s’ouvre également par une notice explicative retraçant, au sein de l’histoire littéraire, le parcours d’un poète qui commence dès l’âge de 18 ans à être reconnu pour une poésie nouvelle entée dans les fééries de l’imaginaire. Les trois titres des tomes des œuvres poétiques, comme piliers d’un remarquable édifice, sorte de temple poétique, renvoient d’ailleurs tous à une forme de pénétration dans un monde sacré, « L’aventure initiatique », « Le Rêveur éveillé », et « L’Image, la magie ».
Le premier tome se présente comme la quête initiatique de « l’enfant de poésie » qu’a été le poète. C’est dans une quête alchimique le premier stade de l’initiation, celui de « l’œuvre au noir », sorte de cheminement qu’emprunte le poète en Hermès Trismégiste pour découvrir les sentiers de la création. Des bonheurs d’écriture jalonnent cet élan vers le mouvement sacré d’une vocation, véritable témoignage sur les étapes d’une architecture, celle d’une œuvre en poésie, celle d’un destin de poète : « Peut-être, ayant rêvé, seconde après seconde, notre vie, serons-nous quelque jour vécus par notre rêve ». Celui qui s’est rêvé Fantomas ou prestidigitateur, celui qui a contemplé l’apocalypse du feu, celui qui choisit le pseudonyme de Marc Alyn, celui qui a vécu la passion de la mère pour les livres d’aventure et de mystère, et celle du père pour la magie des livres, celui-ci devient le poète, le grand rêveur de mots, « passages secrets se profilant et menant aux demeures austères du Merveilleux », désir de l’Autre, du divin et de l’absolu « s’exaltant pour les couleurs mystiques des rosaces des cathédrales », ainsi le poète de l’extrême, nouveau Rimbaud auréolé de jeunesse, s’engage-t-il avec bonheur dans l’oxymore comme danse de liberté qui brise ses liens, comme cristal de rythme :
« Plein feu !
je suis sur la balance
du désespoir et de l’extase
de la tendresse et de la cruauté.
je dépends d’un seul mot
comme fruit de sa branche
quand le vent vient musarder »
Traces de pluie, empreintes de l’arbre ou de la forêt, mains éblouies sur les cavernes de la mémoire humaine, marécages de silence, fleurs de l’invisible, taches de lumière, ocres des terres et des automnes, bulles d’eau et de nénuphars, bouquets de feuilles et de neige, cette poésie cosmique s’affirme dans un deuxième temps alchimique comme « l’œuvre au rouge », dans la force d’une parole devenue fulgurante par la traversée de l’imaginaire. Le Rêveur éveillé affirme désormais sa fantasmagorie, s’ouvre au monde, rêve qu’il s’envole :
« au printemps les mésanges se nichent entre ses feuilles
pour becqueter joyeux don texte lettre à lettre
et lui parler d’amour avec des mots d’insectes ».
Le texte se fait archétypal, dans la force originelle d’une brûlure :
« langue d’avant la langue
ouragan déferlant sur les soleils futurs
nébuleuses chiendent archipels tropiques !
le Verbe originel à jamais se répand
clarté embrasant les vitraux
source qui lie le prologue à la fin
l’éclair inaugural à l’ultissime braise »
Le tome III est celui de « l’œuvre au blanc » à travers la maîtrise du poème en prose. C’est l’ultime ouvrage achevé par le poète et il constitue l’acmé du travail poétique, comme s’il parvenait, par sa recherche de perfection dans cette forme poétique bien particulière qu’est le poème en prose, à placer le diadème ou l’auréole sur son œuvre tout entière. Le poème en prose semble répondre à cette exigence, un concentré en même temps qu’une « devanture » de ce que la littérature fait, des compétences qu’elle met en œuvre, des opérations de reconnaissance et de méconnaissance auxquelles elle soumet la singularité des œuvres. Le genre poétique du poème en prose, permet ainsi, par sa forme même, d’établir une réflexion forte et achevée sur le processus de création et son lien à l’intertextualité avec Baudelaire par exemple. Ce recueil n’est pas, en effet, un tout autonome et fermé dont les éléments composent un système clos. Il présuppose un dialogue avec l’Autre, avec les autres créateurs, en particulier les peintres, dont T’ang. Le poème et la calligraphie adviennent alors par ce qu’il y a de plus subtil, reliant entre eux les différents aspects du réel, les ouvrant l’un à l’autre, les faisant communiquer dans une nouvelle esthétique du passage et de la porosité comme disponibilité aux fluctuations du monde, comme limpidité et transparence. Poésie faite de cristal et de simplicité. En face du poème, le texte en prose se présente en italiques : « Nulle empreinte sur la grève ». Poésie sereine et détachée, belle dans sa limpidité, dans son atmosphère de présence-absence, de manifestation et de retrait. Rien n’accapare l’attention ni ne l’obnubile. Tout ce qui commence à prendre forme se retire et se transforme, tracé d’écriture comme traces, sentiment de dessaisissement qui auréole l’écriture de vague et de solitude, mais cette délicatesse contient la plus extrême présence, ce qui passe inaperçu devient inoubliable, la saveur idéale étant celle de la neige, de l’eau, de « la respiration des oiseaux privés d’ailes ». Poésie qui n’est accessible qu’à partir d’un véritable itinéraire intérieur, le vide accueillant en lui tous les mondes possibles du poète initié, désormais réconcilié au monde :
« Il n’y avait jamais personne
au bout du fil.
Seule une abeille aux ailes diaphanes
nous pénétrait de son bourdonnement
porteur d’une verbe intraduisible. »
Marc Alyn, Œuvres poétiques, Tome I, « L’Aventure initiatique » (1956-1991) ; Tome II, « Le Rêveur éveillé » (1992-2004) ; Tome III « L’Image, la Magie » (2006-2023), La Rumeur libre, 2024.
Marc Alyn, Le temps est un faucon qui plonge
Deux épigraphes de Goethe et de Proust, comme deux ailes, ouvrent le livre, ne nous cantonnant pas à la nostalgie d’un passé, mais le ressaisissant comme cadeau de vie pour la présence et pour l’avenir.
Plus qu’une autobiographie, le livre se présente comme la quête initiatique de « l’enfant de poésie » qu’a été le poète, sorte de cheminement pour découvrir les sentiers de la création et ce qui a déterminé cette curieuse vocation d’être poète. Ce genre particulier des Mémoires dépasse ici, très largement, l’anecdotique pour plonger dans la formation imaginaire d’un enfant contemplatif qui pose sur le monde le regard du voyant. Des bonheurs d’écriture jalonnent ce retour vers le mouvement sacré d’une vocation, véritable témoignage sur les étapes d’une architecture, celle d’une œuvre en poésie, celle d’un destin de poète.
Un titre énigmatique, Le temps est un faucon qui plonge, mémoires. Le dieu égyptien à tête de faucon, Horus, rapace qui fond sur ses proies terrestres, « faucon pèlerin volant à la verticale du site Byblos, entraînant au zénith une proie en laquelle se reconnait un serpent qui se convulse et trace d’étranges motifs dans le ciel. » Sur les hauteurs de Byblos, le poète se rencontre lui-même. L’instant fulgure. L’éternité ne fait pas son âge aujourd’hui. Les vers de Pierre Jean Jouve hantent la mémoire
« Sur les monts incendiés de quelque Liban
Se tiendront mes lecteurs étranges et profonds »
Titre lié aussi par des liens secrets à la révélation, cette rencontre au Liban avec Nohad Salameh avec laquelle le poète fait le signe d’une entente passionnée et dont la présence illumine sans offusquer l’ombre : « soudain levant les yeux j’ai vu tous tes visages ».
« Peut-être, ayant rêvé, seconde après seconde, notre vie, serons-nous quelque jour vécus par notre rêve ». C’est par le feu que commence le premier chapitre « Le baptême du feu », incendie en 1942 de l’église Saint-Maurice à Reims, dont le clocher surplombe la maison natale du poète. Alors qu’il a cinq ans et qu’il contemple avec son frère Claude de 14 ans, l’apocalypse du feu, ce flamboiement lui semble, non le fait d’un sabotage de l’occupant allemand mais le résultat magique de la main gantée de Fantômas. L’imagination se laisse saisir par cet extraordinaire spectacle que l’auteur retrouvera plus tard dans le tableau de Magritte Fantômas ou le retour des flammes peint en 1943 où se donne à voir l’insaisissable prince de l’épouvante. De Fantômas aussi le choix de ce pseudonyme Marc Alyn, transformation des deux prénoms du poète Marc et Alain, allusion à Marc Allain qui obsède alors la mère de l’auteur, Elise ou Lili, lectrice passionnée de Fantômas.
Quelques péripéties accompagnent la venue au monde du poète né le 18 mars 1937 sous le signe des Poissons comme Caligula ou Mallarmé … L’auteur nous rappelle sa généalogie, nous présente son père Georges Fécherolle né en Ardenne et ses grands-parents Camille et Aline. Il dessine, en quelques traits, la mère d’Elise, belle dame chapeautée et gantée, partie un jour pour d’autres destins et s’évaporant en abandonnant sa fille, ne laissant derrière elle d’autre trace que son parfum.
Depuis l’évocation des deux guerres mondiales, le poète retrace l’histoire familiale tributaire de la grande Histoire. Il se revoie à l’âge de 3 ans et 3 mois dans les marées humaines de l’exode et précocement comprend que « l’Histoire est une maladie contagieuse dont il convient de se tenir à l’écart », le grand intérêt de ces mémoires consistant précisément dans ce croisement entre histoire personnelle, familiale et histoire collective, croisement qui rendant l’intime à l’universel confère une belle ampleur lyrique au texte.
Dans cette enfance les secousses de l’Histoire sont ainsi déterminantes, mais tout aussi bien la passion de la mère pour les livres d’aventure et de mystère, et celle du père pour la magie des livres. Aussi loin que le poète remonte dans son histoire, il reconnaît « l’ombre du Scribe accroupi : la haute silhouette paternelle voûtée sur quel mystérieux alphabet mal éclairé », l’homme à vocation de lecteur acharné et de libraire.
La famille est nombreuse, 6 enfants, et l’enfant hypersensible et épris de solitude cherche un domaine préservé dans le rêve et l’imaginaire, écoutant tomber la pluie et « l’emportant au fond de son sommeil telle une bille de verre entre ses doigts serrés ». Dans cette enfance l’histoire de petit Yvon, somnambule tragique laisse son empreinte funambulique, de même que l’expérience de la faim dans ces temps d’occupation, inaugure déjà l’image de « ce prisonnier volontaire, poète en ses palais-mansardes à ciel ouvert ou ses sous-sols oublié du soleil ». Le sacré guette le rêveur, « passages secrets se profilant et menant aux demeures austères du Merveilleux », désir de l’Autre, du divin et de l’absolu « s’exaltant pour les couleurs mystiques des rosaces des cathédrales ». La maladie, la menace de la tuberculose et le début de cures dans des sanas renforcent encore la solitude, le rêve « d’échappées vers la direction d’Orients sorciers, de jungles hantées de dieux d’obsidienne ». Puis fou d’air, de lumière et de cimes, le poète épèle bleu avant d’épeler l’amour dans les jambes éblouissantes de jeunes filles, « éclosions florales dans le clair-obscur d’un matin ».
Le deuxième chapitre « La malle des Indes » est hanté par l’extraordinaire présence d’un peuple de poupées fantastiques créées par la mère. « Projections de l’inconscient prenant l’apparence d’une assemblée de naines à la fois spectres et spectatrices mortes en train de naître, ou l’inverse », promises au jeu d’ombres ou au théâtre de la cruauté. Les poupées exercent une véritable fascination sur Claude, le frère aîné qui en fait des elfes légers comme des songes d’acrobates dans un mini-théâtre Le Guignol de Reims. Devenu prestidigitateur professionnel, il entraîne son petit frère, déguisé en partenaire, dans l’aventure. Fort de cette première expérience, vêtu d’un col roulé noir et d’un blason tatoué de motifs cubistes, ce dernier déclame ses premiers poèmes devant un auditoire ébahi, ému par son extrême jeunesse et sa passion. Claude devenu Clo d’Airoll pour la scène lui donne alors le nom de Marc Alyn où se retrouve bien le poète. L’Y, lettre énigmatique évoquant l’arbre, la silhouette aux bras ouverts de l’homme en proie à l’espace, tandis que le ayn (œil) arabe suggère la contemplation. La prononciation fautive Aline ayant même l’intérêt de rendre hommage à la grand-mère paternelle du poète. Une pleurésie mal soignée arrache finalement l’adolescent au collège pour le faire entrer en poésie comme d’autres au monastère. La nature lui offre ses splendides chemins de l’aube, ses averses suivies d’éclaircies, ses gelées blanches, ses vignes du Seigneur. Dans sa chambre, cellule monacale, le poète naît au fil de l’écriture. Et ce sont les premières publications, Le Chemin de la parole, puis Demain l’amour. Le poète va s’en aller pour Paris, en partance sur le fil du rasoir : « Paris à Dix-sept ans ». Ce troisième chapitre relate les premières rencontres littéraires, les réceptions organisées par la revue d’Alain Bosquet et les moments magiques vécus dans la proximité de Tristan Tzara, Jean Cocteau, Pierre Emmanuel, Anne Hébert, Angèle Vannier. Des recueils rencontrent un vif intérêt, Liberté de voir, Le Temps des autres (1956) couronné par le prix Max Jacob en 1957. Puis l’Histoire fait retomber sa faux avec la guerre d’Algérie en 1958 : « Algérie : le jasmin et la cendre ».
Nous découvrons ensuite la merveilleuse affinité d’élection avec François Mauriac « Les Années Mauriac », les voyages et la somptueuse tapisserie des paysages et des cultures « Slovénie, Bosnie, un avant-goût d’Orient », pour un poète errant de labyrinthe en labyrinthe, « Venise la Chinoise et les lagunes imaginaires de T’ang Haywen », métropole magique au confluent du rêve et de la mémoire, lagune vénitienne liée mystérieusement à la sombre et lumineuse présence au monde de T’ang Haywen, alchimiste de l’encre se réappropriant les paysages aquatiques de Venise.
Le lecteur pénétrera dans le labyrinthe de mystères, la création de la collection Poésie/Flammarion, l’ensorcelante cité d’Uzès et les environs d’une géographie sentimentale, le côté de chez Durell, la révélation du Liban et de Byblos, la chambre des miroirs, les jours de guerre à Beyrouth, les épreuves de la maladie, de la mort et la renaissance dans les demeures énigmatiques de l’univers.
Un titre en forme d’amande sur une couverture noire et qui ressort en vert clair et rouge sang par la grâce d’un beau graphisme.
Un charme rêveur et dormant dans une pureté de menthe à l’eau et d’aube rimbaldienne où se mêlent la fraîcheur orientale à la passion de l’amante : Ma menthe à l’aube mon amante. Correspondance amoureuse entre Marc Alyn et Nohad Salameh, aux éditions Pierre Guillaume de Roux.
1972, une jeune fille aux longs cheveux de jais, impératrice de Byzance, princesse lointaine des Libans de rêve chers à Rimbaud.
Un poète épris qui la reconnaît comme sa destinée et lui donne en offrande le livre qu’il a à la main, poème à couverture blanche et titre rouge : Infini au-delà.
Tout commence par ce premier échange, cette première rencontre, aéroport de Beyrouth, instant magnétique qui ne cessera plus. Genèse de ce mystérieux amour.
Ainsi, nous suivrons ces signes d’amour et de folie du 21 septembre 1976 au 13 juin 1989, pour des retrouvailles infinies.
Alors en quoi nous touchent ces mots qui font l’amour à travers l’espace et le temps ?
Correspondance qui exprime, dans toute sa force romantique, la passion, celle qui dépasse obstacles, épreuves, souffrances et guerre. Celle dont on rêve à travers les contes de notre enfance : « Nohad, Nohad. Ton visage dans tous les miroirs. Ton pas sur le plancher de la chambre. Je déborde de toi ». Limites incandescentes de l’amour, la nuit s’attarde pour ne pas se perdre, éternité dans l’iris de l’oiseau, voie lactée, pluie de pétales, l’amour est ici à la fois intime et universel. Amour absolu, unique et destinal : « quand on possède, comme nous, un cœur multiple de créateur, de poète, la passion véritable est extase, confiance et refuge, mais aussi déchirements, angoisse, guerre intérieure, tumulte – ou bien ce n’est pas de l’amour, ce n’est rien, ce n’est rien du tout ». Amour de bateau ivre qui va vers l’autre, à toutes voiles. Amour de fiancée et de promise. Amour qui saura traverser l’absence et le silence de 1977 à 1987. Amour de fleurs et de fou : « seule une passion démesurée vaut à mes yeux d’être vécue […] mais dans la mesure où cette donnée palpitante, fondamentale, n’existerait pas pleinement, cela ne m’intéresserait en aucune façon. »
La poésie amoureuse prend ici la forme fabuleuse d’une pensée universelle et anonyme. Nous sommes tous Marc et Nohad. Tout est, dans ce texte flamboyant, lyrisme amoureux, relation, lien à l’autre. Le moment où l’amour se dit de façon intense, serrée, tenue, c’est ce moment impersonnel, ce moment d’impersonnalité paradoxale. Cette correspondance, ce dialogue, qui est aussi dialogue avec l’amour ou avec l’être aimé, touche à une écriture mythique, archétypale. C’est une intensité lyrique, le je et le tu devenant bientôt anonymes, le tu c’est la voix du poème, l’autre en soi.
Ce qui est partageable dans cette correspondance, c’est paradoxalement ce qui est le plus singulier, cette émotion, « sans mesure commune », mais qui devient commune par les mots de la poésie. L’absolu singulier vient pour nous se déployer dans les parages du commun. L’émotion poétique part dans ces lettres du plus intime pour se projeter dans le monde et les mots et devenir communicable. La poésie de ce que l’on peut appeler un merveilleux poème d’amour est ainsi poursuivie de lettre en lettre, comme lien retrouvé, lien tissé dans l’amour comme dans la séparation, lien à l’autre, et à soi, double, chacun comme moitié de l’autre « chair de sa chair ». Mutilation d’un bras perdu que cette séparation d’avec l’autre, « mutilation d’arbre » dit Robert Desnos dans son poème : « Jamais d’autre que toi ».
Ce texte des deux amants – Orphée et Eurydice, Titus et Bérénice, Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Dante et Béatrice, Pétrarque et Laure – est niché dans une mémoire, mur de textes légendés où l’élan amoureux créatif se nourrit de mythes, s’engendrant d’une lecture et d’une réécriture de textes antérieurs : « As-tu déjà vu un pareil fou, hormis celui d’Elsa ? ». Aragon ou encore Eluard avec « Nouche ». La poésie est traversée et redéfinition de la tradition, héritage et recréation, mémoire et circulation qui affluent vers l’avenir. L’avenir d’un amour partagé au jour le jour de lettres croisées. Lettres comme une cabane dans les arbres, un abri, un refuge et Nohad messagère inoubliable d’un pays aimé, pays de rêve et de violence, Nohad ambassadrice chérie d’un Liban soyeux, luxuriant puis déchiré.
L’histoire de ce merveilleux amour, l’histoire personnelle rencontre alors la grande Histoire. Le destin individuel s’inscrit dans une tragédie historique, celle de la souffrance de tout un peuple, celle du Liban en guerre, celle de la peur et de la mort. La mutilation d’une séparation est aussi mutilation d’un pays entier, bombardements atteignant les villages et Beyrouth, « voilà que tout explose et l’enfer incendie ce Liban jalousé, le plus beau des jardins ». Alors la plainte de l’amant affolé se dit : « Si encore nous étions ensemble, même assis par terre sur le carrelage de la salle de bains ou blottis avec les voisins dans les escaliers, éclairés par quelques bougies tremblantes (nous avons vécu ces moments parmi tant d’autre choses) tandis que dehors, tonnent les canons et sifflent les rafales des balles, ce serait moins terrible. Je consens de tout cœur à mourir avec toi ; mais vivre sans toi, je n’en ai pas le courage. »
Les deux amants, même dans leur séparation, se trouvent ensemble sous les bombes d’un Liban héroïque et déchiqueté. Et Beyrouth « dort les yeux ouverts, pareille aux oiseaux apeurés qui se protègent de leurs ailes ». Et sous ses ailes, deux amants héroïques pour toujours réunis dans l’éternité d’un amour vivant.
