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NU(e)50 WERNER  LAMBERSY

Pierre Vanderstappen

Historien

Entretien avec Werner Lambersy

Pierre Vanderstappen : Il y a dans ta poésie un aspect très personnel, intime et une dimension universelle évidente, comment s’articulent ces deux dimensions ?

Werner Lambersy :Je suis un enfant de la littérature américaine en prose de l’entre deux guerres mais j’ai commencé à écrire parce que j’ai lu tout Blaise Cendrars. Quelques années et de nombreuses lectures plus tard, je suis tombé sur Ezra Pound qui reste une énigme et un trésor absolu. Il avait évacué ce qu’on pourrait appeler le problème personnel et osé renouer avec l’épopée. C’est vers elle que je désire, encore maintenant, me diriger. L’être humain n’oublie rien, tout est inscrit en lui. Je ne suis pas d’accord avec Heidegger qui accorde moins de vie à l’arbre et moins encore à la pierre qu’à l’être humain : j’ai été l’étoile, j’ai été la pierre, j’ai été poissons, animaux, végétaux et je le suis encore, c’est écrit en moi comme tout ce qui a été écrit par l’homme antérieurement. À chacun la voie est ouverte pour aller aussi loin que possible dans la connaissance. S’il y a une transmission valable, elle se construit, au-delà de la sensibilité et de l’expressivité personnelle, en liant les souvenirs les uns aux autres.

P.V. : Tu dis que « le poème épaissit le mystère du monde et l’énigme des émotions » et aussi que son inutilité est sa raison d’être.

W.L. : Aucun pouvoir ne s’impose au poème. Inutile, il échappe a toute récupération politique, sociale, le poème ne change rien à l’histoire du monde mais quand rien ne va plus, on revient pourtant à lui, l’irrécupérable. Il est différent en cela de la prose qui court vers sa fin, lui court vers ses origines. S’il y a un moteur du poème, c’est le moteur du monde, c’est le désir mais le désir jamais réalisé. Comme l’amoureux, le poème pose les gestes pour être aimé mais, de la même manière que nous ne pouvons décider de tomber amoureux, nous ne pouvons décider de faire un poème. Comme le dit Krishnamurti, « Si on ne peut pas donner rendez-vous au vent, on peut toujours laisser la fenêtre ouverte ». Par exemple, avec le texte « Les dernières nouvelles d’Ulysse », je rejoins le chant. Il ne nous a jamais quittés mais depuis deux cents ans, l’épopée a été oubliée. Or, paradoxalement, le xxe siècle et le début du xxie ont été bouleversants et possèdent une matière incroyable pour nourrir l’épopée. Personne n’a encore écrit de texte poétique sur la conquête de l’espace, la physique quantique. En fait, la parole est en retard, le poète n’est pas le « voyant » que l’on croit, il est en retard par exemple sur l’actuelle révolution technologique, la cause en est la difficulté d’inventer de nouvelles formes pour évoquer un nouveau monde.

P.V. : Tu considères, ce qui peut sembler paradoxal avec l’évocation qui précède de la nécessaire « passivité » au cœur du poème, que le poète doit être heureux car un homme malheureux entraine les autres dans son malheur. Est-ce assigner tout de même au poème une vocation utilitaire ?

W.L. : Non, pas utilitaire. D’ailleurs, comment être véritablement heureux quand les trois quarts des hommes ne le sont pas, quand règnent oppression, torture, assassinats, maladies ? En fait mieux que le mot heureux, j’aurais du employer celui d’harmonie. Le malheur y a sa place aussi… Je vis parfois des moments de plaisir, d’extase, au sein desquels je suis l’univers et l’univers c’est moi, dans le moment présent. Cette harmonie possible dont le poème peut porter trace n’est surtout pas le repos. Le poète doit travailler à une équation qui porte en elle son propre déséquilibre comme celles qu’étudie le mathématicien René Thom. L’important est d’avancer, de faire fonctionner, à l’instar d’Hercule Poirot, ses petites cellules grises. Mais ce n’est en rien une solution définitive, c est un mystère supplémentaire que l’on rencontre.

P.V. : Si tes premiers recueils évoquent Éros, la nature, le chemin du poème pour rejoindre le monde, émergent ensuite des thèmes plus politiques. Le Chant traverse toute l’œuvre mais dans Coïmbra, par exemple, il s’élève dans un paysage social et politique en ruines.

S’il y a toujours un lien entre le moi et l’universel, le poème va toujours vers le monde  avec désir mais avec plus de modestie.

W.L. : Modestie est un mot que j’aime bien, j’aime cette inscription sur les tombes : « Ci git une modeste personne». Nous ne sommes rien, tout juste des fourmis sur une peau de lait refroidie. Pourtant, et j’ai été élevé dans ce sentiment, si dans un désert comme le Sahara, je prends un grain de sable dans la main droite et que je le mets dans la main gauche, le monde a changé, il n’est plus le même. Nous n’existons que pour que la vie continue mais si je change quelque chose en moi, je change le monde entier.

P.V. : Avec le temps, on constate que l’humour est de plus en plus présent dans ton œuvre, notamment grâce aux aphorismes.

W.L. : J’aime cette petite étincelle. Plus on avance, plus on a une vision du monde désespérante mais heureusement, il y a cette respiration. C’est un clin d’œil, souvent injuste. C’est vrai que je vais vers ma pente naturelle : athée, anticléricale, antipolitique. L’humour exige aussi parfois une certaine misogynie …

P.V. : Autre constante : la présence du rituel dans de nombreux recueils.

W.L. : C’est lié à une expérience du temps. Il y a deux sortes de temps. Contre le temps linéaire – la flèche du temps sans retour d Ilya Prigogine dont les travaux m’ont ébloui – et qui, rendant au temps sa dimension humaine a instauré en quelque sorte un nouvel humanisme – je ne peux rien faire. Par contre, dans toutes les sociétés, comme celle des Compagnons à laquelle j’appartiens depuis plus de vingt ans, il y a aussi une dimension du temps ritualisée, le temps que je décide et peux renouveler, qui ne s’écoule pas du passé, qui n’est pas une succession de causes à effets, qui revient en cycles : il est obligatoirement un accident attendu comme l’accident du poème.

P.V. : Il me semble que de livre en livre, le vocabulaire de tes textes se simplifie. Au début, sont présents de nombreux mots, foisonnants puis s’affirme comme un souci d’efficacité

W.L. : Je suis victime de ma propre histoire. Après mes gréco-latines qui me plaisaient pourtant beaucoup, je n’ai pas voulu de l’Université. Je suis entré dans la vie pratique, autodidacte, lisant à tort et à travers. Je m’étais juré d’employer chaque mot du dictionnaire (pas facile de placer le mot hulotte…) Ensuite, je me suis aperçu que ce n’était ni possible ni très intéressant et que cela éloignait le lecteur. Cela dit, il m’est resté le goût du mot juste. Si je me suis dépouillé d’un certain type de vocabulaire, c’est aussi qu’en vieillissant, le temps me devient court. J’ai soixante dix ans, il y une urgence (mais attention ! l’urgence peut vite faire de l’artiste un artiste pompier !) à porter le monde au lecteur, et à sortir de moi le peu que j’ai à dire pour qu’ils apprennent à s’aimer mieux.

P.V. : Il y a une multitude de poètes qui te sont proches. Faisons peut-être une place particulière à Fernando Pessoa pour clore cet entretien. Dans un article qu’il te consacre, en écho à ta démarche poétique, Jean-Louis Poitevin, écrivain, philosophe et critique d’art cite le poète portugais : « La seule attitude digne d’un homme supérieur, c’est de persister tenacement dans une activité qu’il sait inutile, respecter une discipline, qu’il sait stérile, et s’en tenir à des normes de pensée, philosophique et métaphysique, dont l’importance lui apparaît totalement nulle ». (Le livre de l’intranquillité § 98).

W.L. : Ce qui est admirable chez Pessoa, c’est qu’une fois qu’il a conçu une idée, une théorie, elle se concrétise chez un personnage en particulier. Il va au bout de la logique de cette élaboration. Ce qui m’a fasciné aussi, c’est qu’il ne faisait qu’écrire, encore et encore, que cette activité était somme toute sa seule identité importante. Quand j’ai commencé à écrire, je nous trouvais des points communs, travailleurs obscurs qui vivent d’une activité professionnelle alimentaire et finalement, fondamenta-lement, « bons qu’à ça » comme disait Beckett. Quoi d’autre d’ailleurs ? Être publié ou pas, ce n’est pas l’essentiel, moi non plus je n’ai pas envoyé de manuscrits aux éditeurs. Ce qui se noue avec un éditeur, c’est une affaire de cœur, au gré des rencontres, celui qui me publie me met au monde. Il y eu Henry Fagne qui m’a appris le métier et son exigence, au-delà de l’inspiration, et puis Fernand Verhesen pour son lyrisme intérieur. Cette aventure continue, même si à présent, mes éditeurs sont plus jeunes que moi …

copyright NU (e) Béatrice Bonhomme, Hervé Bosio dir.